Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950702
170 pages

p. 217 à 220
doi: en cours

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no 16 2005/2

 
La CÉrÉmonie / De la honte à la haine
 
 
« Les prototypes de la haine ne proviennent pas de la vie sexuelle mais de la lutte du moi pour sa conservation et son affirmation ».
(Freud, Pulsions et destin des pulsions)
Le titre du roman de Ruth Rendell d’où est tiré le film de Claude Chabrol : La cérémonie s’appelle : L’anaphabète et c’est à partir de cet aspect de l’héroïne du film (remarquable Sandrine Bonnaire dont le visage fermé marque l’impossible du discours sur elle-même !) que je voudrais articuler ma réflexion. L’opposition entre la famille bourgeoise et Sophie, la prolétaire, leur domestique évoque dit C. Chabrol, la persistance des classes sociales et de l’exploitation. C’est une des dimensions évidentes du film mais avec cette particularité que le conflit de classe est exprimé, non pas par « l’exploitée » mais par Mélinda, la fille de la famille où travaille Sophie : « Ils t’exploitent ! » Sophie n’entend pas ce discours, elle n’est pas aliénée au sens marxiste, elle est vide en elle-même, vide qu’elle tente de combler par moments avec des images abêtissantes à la télé, tandis que sur Arte, résonnent les accents de Don Giovanni dans le salon des maîtres. Sophie et son amie Jeanne la postière qui sait lire, elle, sont-elles victimes ? Sont-elles bourreaux ?
Elles semblent incapables de réarticuler un rapport entre leur passé et leur présent comme s’il y avait dans leur histoire quelque chose d’une impossible filiation. La question de la mémoire et de la généalogie est exprimée dans ce « On n’a jamais pu prouver » …Prouver quoi ? Que Jeanne a tué plus ou moins volontairement son enfant ? Que Sophie a allumé l’incendie où son père grabataire a trouvé la mort ? Pas de récit, pas d’ancrage émotionnel. La haine vient en lieu et place de la honte et masque tout affect.
Et pourtant, si Sophie pouvait lire ! Une des scènes les plus émouvantes du film est peut-être celle où Sophie à l’aide du livre de madame Borel-Maisonny (qui a rééduqué tant d’élèves en échec) s’essaie à lire le message laissé par sa patronne. Les gestes de la fameuse méthode ne marchent pas pour elle et ce sera par un agir de carnage que nous la verrons transposer ces gestes impuissants.
L’amitié qui lie Jeanne et Sophie est tissée avec leurs rêves inassouvis mais, témoigne aussi le plus souvent de l’incapacité à rêver, faute d’un espace où poser le rêve… Sans référence à une culture de classe, Jeanne ouvre les lettres pour se couler dans les secrets d’autrui, pour voler quelque chose de son histoire ou de sa libido. On repère certes les classes sociales mais il n’y a pas d’expression possible d’un conflit. Le père de famille (J.P. Cassel) propose à sa « bonne » des leçons de « conduite » (pour la voiture !) Le paternalisme de la famille par moments odieux, redoublé par celui des instances caritatives, masque les vrais problèmes.
Ainsi que l’évoque B. Poirot-Delpech, « le choc frontal ne sera pas évité par des euphémismes : fracture sociale mis pour exploitation » (Le Monde, 6-9-1995). Mais il reste que faute de moyens pour exprimer le conflit, Sophie, sur un versant psychotique, se ferme sur elle-même, sur son vide intérieur. La scène où elle mange la carcasse de poulet nous la montre dans une position complètement repliée. Elle coupe les ponts avec le monde extérieur et cache l’inavouable de son analphabétisme. C’est là le point nodal où peut se manifester sa honte. Cet accès interdit au code social, quand il est découvert, introduit l’agir atroce que Jeanne plus perverse (on peut songer aux sœurs Papin) va impulser.
Un peu comme dans le film La Haine, l’angoisse psychotique de l’éclatement se retourne en un agir d’éclatement. S’éclater est aujourd’hui un terme que les adolescents utilisent souvent. S’éclater dans un présent qui ne peut s’adosser au passé ni se projeter dans l’avenir.
La restauration de la capacité à rêver d’un monde meilleur n’est-elle pas nécessaire pour vivre la désillusion du présent, intégrer les inévitables conflits et travailler à rendre le monde plus vivable ? Cette restauration est une tâche à laquelle les psychanalystes peuvent être invités à participer à côté des éducateurs et des historiens. La question de la mémoire a quelque chose à voir avec l’inconscient. L’investissement social et culturel a quelque chose à voir avec les concepts psychanalytiques de sublimation et de réparation.
Il était nécessaire mais il ne suffit pas qu’un mur tombe fut-il celui de Berlin pour nous délivrer de nos forteresses.
 
PASSAGE A L’ACTE Film de Francis Girod, d’après le roman de Jean-Pierre Gattegno : Neutralité malveillante.
 
 
La psychanalyse envahit de plus en plus le champ du policier et du thriller. Du film de Francis Girod, on pourrait peut-être tout d’abord tirer un avertissement à l’usage de nos collègues psychanalystes : si d’aventure un pervers vient s’allonger sur votre divan, n’attendez pas qu’il ait menacé votre exfemme, terrorisé votre enfant, tué votre chien et commencé à persécuter vos autres patients, pour le mettre dehors et conseiller à votre ex-épouse, qui, elle, a eu la sagesse de refuser de le prendre en analyse, d’aller porter plainte à la police !
Sinon, le transfert perverti risque de réveiller le pervers qui dort peut-être en chacun de nous, en tout cas dans le tréfond d’Antoine Rivière, le héros du film. Il fait feu de tout bois Antoine, ce que lui reprochent des collègues plus prudents, plus honnêtes aussi ou moins endettés. Il est fier de son luxueux appartement du seizième arrondissement, d’avoir écrit Ce que Freud n’a pas dit, et d’avoir du succès à la télévision, mais ses interprétations brillent par leur banalité et sa science n’est pas très crédible. Il se laisse embarquer dans une aventure qui fera de lui un criminel. La psychanalyse, on l’aura compris, ne joue là qu’un rôle de faire valoir et bien médiocrement. L’image de la psychanalyse s’en trouve pervertie et on a envie de renvoyer Antoine à son analyse, à ses contrôles, à sa formation. Son attitude pourrait-elle se comprendre par la perte d’un « maître » (toute ressemblance avec un personnage ayant existé est bien entendu fortuite) dont la « gouvernante » console Antoine ? Elle le met aussi sur la piste du criminel, transformant notre héros endeuillé en détective imprudent. Faut-il s’étonner que Gérard Miller, dont on connaît le goût immodéré pour les médias se soit fourvoyé en écrivant ces dialogues ?
Tout ceci mis à part, il reste un honnête thriller : plusieurs meurtres, plusieurs pièges assez bien montés. Le « méchant » est tué, il était tellement coupable, qu’on ne soupçonnera pas le vrai coupable de sa mort ce qui entraînera une autre mort.
Las des ébats sur la banquette de sa voiture, Antoine épouse sa maîtresse. Entouré de ses amis qui se réjouissent, il garde dans sa main le symbole de sa propre perversion… A suivre !…
Madeleine NATANSON
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