2005
Imaginaire & Inconscient
Éditorial
Lyliane Nemet-pier
Dans ce nouveau numéro, grâce au concours de nombreux intervenants,
psychanalystes, psychothérapeutes, juristes, nous avons souhaité parcourir
les déclinaisons du « passer à l’acte » violent et destructeur telles que le
suicide, les maltraitances, les conduites addictives, les effractions, les troubles
du comportement aux difficultés de passer à l’acte dans les conduites
amoureuses, puis aborder les passages à l’acte plus constructifs tels la
création artistique ou littéraire. Nous aborderons également les acting out
ou acting in pouvant surgir dans une cure analytique.
Qu’en est-il de cette absence de mise en mots qui conduit à une mise
en acte, qu’en est-il de ces retours du refoulé imprévisibles et préjudiciables ?
Comment analysants et analystes vont-ils travailler pour faire émerger la
mise en mots et la mise en sens grâce aux jeux inconscients du transfert, à
leur repérage et à leur analyse ?
Nous aborderons le « passer à l’acte » sous l’angle des pulsions de mort
et des pulsions de vie et nous montrerons comment « Thanatos, constamment
chevillé à Eros, le parasite et le terrasse » (P. Hachet in Ces adolescents
amoureux qui ont du mal à passer à l’acte).
Agir sous contrainte ou quand la contrainte devient agir. L’actualité criminelle avec les serials killers, les violences sexuelles et les maltraitances
visibles ou invisibles conduisent les sociologues, les juristes et les psychanalystes à s’interroger sur le bien-fondé d’un traitement quelconque pour
enrayer cette répétition pathogène. Que faire, quels champs explorer aujourd’hui pour avancer sur le terrain miné de la pathologie de l’agir et désamorcer
la violence de cet enfermement mortifère et de ses explosifs qui risquent
de sauter à tout moment à cause d’une désintrication pulsionnelle, concomitante d’un clivage du moi ? Quels chemins suivre pour retrouver un niveau
élémentaire de symbolisation et de représentation des conflits ?
La Journée d’Etude annuelle du GIREP qui s’est tenue le 4 décembre
2004 sur ce thème du « passer à l’acte » a réuni plusieurs intervenants dont
vous retrouverez, dans ce numéro, les communications. Nous avons poursuivi
la réflexion, inaugurée lors de cette Journée, en demandant le concours de
spécialistes qui éclairent d’autres facettes du « passer à l’acte ».
Alain Vogelweith nous rappelle les fonctions d’un juge pour enfants qui
a deux missions, celle de protéger l’enfant en danger et celle d’exercer une
fonction répressive et pénale. Il nous explique le basculement de la justice,
ces dernières années, de l’éducatif vers le pénal : le regard se pose davantage
sur l’acte délictueux que sur le mineur lui-même. On donne aujourd’hui plus
de réponses pénales que de réponses d’assistance éducative. Au lieu de
préparer le jeune à accepter des soins, on lui impose l’injonction de soins.
Et il insistera sur le fait qu’on braque plus le projecteur sur des petites
violences et qu’on en oublie de s’attacher aux violences invisibles. Alain
Bouregba nous montrera les mouvements inconscients de l’agir dans les
agressions d’un enfant par son parent. A travers la clinique des troubles de
la parentalité, il nous livre des éclairages sur un grand nombre d’agirs
impulsifs et transgressifs. La plupart du temps, c’est une atteinte narcissique
qui va produire, chez le parent, un état dépressif ou un fonctionnement
pervers qui chosifie alors l’enfant et produit un agir, faute d’inscription
symbolique. Martine Nisse nous montrera comment fonctionne une famille
maltraitante où surviennent des passages à l’acte transgressifs sur l’enfant.
Le drame se vit a minima à trois, sur plusieurs générations. Ce qui est interdit
dans ces familles, ce n’est pas la maltraitance ni l’inceste, c’est de ressentir
et de parler de ce qu’on ressent. Elle abordera la confusion des langues entre
enfants et adultes et traitera de l’obligation de thérapies en réseaux. Jean-Luc Viaux, à travers de nombreux cas rencontrés en tant qu’expert et
clinicien, réfléchit sur l’acte d’effraction et sur ses conséquences sur le sujet
qui le produit. « L’effraction est un moyen et non un but en soi qui précède
toujours un autre acte, objet du délit principal ». Il analyse finement ce besoin
de briser une limite, de briser la serrure, de laisser une trace inscrite sans
jamais définir un profil type du délinquant effracteur.
L’adolescence est la période favorable aux agirs, où la violence pulsionnelle s’exprime face à une fragilisation du narcissisme. Philippe Jeammet
nous montre comment l’acte violent en réaction à une violence subie, est
la possibilité de se séparer et de se différencier brutalement quand il y a un
trop grand rapproché, vécu comme une intrusion, comment ces agirs sont
en lien avec un manque de sécurité de base et sont souvent une façon de
retrouver une maîtrise que l’adolescent pensait avoir perdue. Pascal Hachet
nous parlera de son expérience avec des toxicomanes. Il différencie
clairement les concepts d’introjection et d’incorporation. Il nous parlera des
héroïnomanes qui ont connu précocement « des expériences d’effraction
psychique et mentale où leur corps a été contraint, immobilisé, violenté
par un objet d’amour ». Colette Fiatte, dans un article ici réédité, nous fait
part de son expérience de thérapeute avec des adolescents dyssociaux en
psychothérapie individuelle et de groupe, elle nous montre à travers leurs
dessins et leurs rêves-éveillés, la destruction de l’objet œdipien, la culpabilité et les représailles castratrices qui s’en dégagent.
Nous quitterons les agirs destructeurs pour aborder les agirs créatifs tel
que l’œuvre d’art ou l’écriture. Anaïs Frantz s’attache à nous décrire le
processus qui a conduit Violette Leduc à écrire et combien ce combat fut
difficile pour elle. Sa difficulté à passer à l’acte d’écrire fut renforcée par
son complexe identitaire de bâtarde, d’enfant non désirée et par la relation
très particulière avec une mère abandonnante et rejetante. Elle nous montre
comment cette écrivaine, grâce à l’acte d’écriture, « entrevoit le seuil d’une
chambre à soi si longtemps refusée ». Nicole Fabre, avec son écoute de clinicienne, a recueilli pour nous, les propos de peintres, d’écrivains, de metteurs
en scène et d’acteurs qui parlent de ces fulgurances du passage à l’acte
créateur. Il se dégage notamment « une tension entre le plein et le vide qui
semblerait se résoudre dans le passage à l’acte de la création ».
Jacques Arènes et Nathalie Sarthou-Lajus vont nous parler de la méfiance
de la psychanalyse vis-à-vis de l’agir et du poids qu’elle accorde aux mots
et au dire. Ils insistent sur les agirs en séance (acting in) et hors séance (acting
out) produits pour éviter la mentalisation d’un souvenir refoulé ou se
soustraire au transfert. Ils mettent l’accent sur le développement aujourd’hui
des pathologies du narcissisme avec des difficultés de subjectivation, à
s’approprier son histoire et donc du recours privilégié à la réalité concrète,
au corps et à des agirs pour éviter l’insupportable de la frustration. Le rêve-éveillé peut être un moyen, un espace de jeu qui rend possible et transforme
une cure qui s’installerait dans une répétition infinie de non agir. Jacquelyne
Brun avoue ses passages à l’acte de thérapeute avec une fillette et sa maman
qui peuvent faire partie de l’alliance thérapeutique indispensable à l’avancée
d’une cure. Elle les interprète comme « l’expression d’une créativité où
l’inconscient du thérapeute joue son rôle mais à la faveur d’intuitions et non
d’effractions clastiques ». Sylvie Chabee-Simper, au travers de sa clinique
de psychosomaticienne, nous montre comment la somatisation est un
processus qui peut s’installer sur le long terme tandis que le passage à l’acte
est une rupture brutale et soudaine dans la continuité. Elle décrit la somatisation comme un anti-passage à l’acte dans le corps réel. Pascal Hachet après
avoir rappelé les comportements sexuels à risque chez certains adolescents,
attire notre attention sur ces adolescents qui ont du mal à dire et concrétiser leur désir sexuel, sur ces « prises de risque par défaut », ces « bugs »
de la capacité à passer à l’acte. Ces adolescents seraient « envahis par les
traces vivaces, alors réactualisées d’un traumatisme précoce d’abandon par
la mère et de détresse réactionnelle ».
Anne-Sophie Chocard donne une approche psychopathologique du
passage à l’acte homicide-suicide. C’est « un événement rare mais dramatique qui peut se définir comme un homicide ou tentative d’homicide, suivi
du suicide ou de la tentative de suicide de l’auteur des faits dans un délai
bref ». Les homicides-suicides peuvent survenir dans des cadres nosographiques variés et on retrouve souvent une agressivité parfois cachée sous
des motivations pseudo-altruistes rationnelles. L’auteur tente d’appréhender
la complexité de ces passages à l’acte.
Peut-on pardonner lorsqu’on a subi des violences psychologiques ou
physiques de ses parents ? Anne-Marie Saunal nous parle du travail du pardon
filial au cours du travail analytique. Pardonner est-il thérapeutique, peut-il
atténuer l’effet du traumatisme, peut-on sublimer la haine envers le parent
offenseur ? Le passage de la souffrance au désir et à la parole pourra conduire
à une renaissance.
Le passage à l’acte, dans sa fulgurance donne l’illusion de liberté, mais
par son absence de mise en mots et d’élaboration, il court-circuite le jaillissement de son propre désir et compromet l’accès à la liberté.