2006
Imaginaire & Inconscient
Intermède
Baudelaire. Les paradis artificiels.
Extrait
(« Anecdote » « une femme un peu mûre, curieuse, d’un esprit excitable
(…) décrit (…) la principale de ses visions »; elle en présente d’abord les
circonstances, elle reste pour la nuit, chez ses amis.)
« (…) Ce boudoir est très petit, très étroit. À la hauteur de la corniche
le plafond s’arrondit en voûte; les murs sont recouverts de glaces étroites
et allongées, séparées par des panneaux où sont peints des paysages dans
le style lâché des décors. A la hauteur de la corniche, sur les quatre murs,
sont représentées diverses figures allégoriques, les unes dans des attitudes
reposées, les autres courant ou voltigeant. Au-dessus d’elles, quelques
oiseaux brillants et des fleurs. Derrière les figures s’élève un treillage peint
en trompe l’Å“il et les figures sont donc recouverts d’or, et au centre l’or n’est
interrompu que par le lacis géométrique du treillage simulé. Vous voyez que
cela ressemble un peu à une cage très distinguée, à une très belle cage pour
un très grand oiseau. Je dois ajouter que la nuit était très belle, très trans-parente, la lune très vive, à ce point que, même après que j’eus éteint la
bougie, toute cette décoration resta visible, non illuminée par l’Å“il de mon
esprit, comme vous pourriez le croire, mais éclairée par cette belle nuit, dont
les lueurs s’accrochaient à toute cette broderie d’or, de miroirs et de couleurs
bariolées.
Je fus d’abord très étonnée de voir de grands espaces s’étendre devant
moi, à côté de moi, de tous côtés; c’étaient des rivières limpides et des
paysages verdoyants se mirant dans des eaux tranquilles. Vous devinez ici
l’effet des panneaux répercutés par les miroirs. En levant les yeux, je vis
un soleil couchant semblable à du métal en fusion qui se refroidit. C’était
l’or du plafond; mais le treillage me donna à penser que j’étais dans une
espèce de cage ou de maison ouverte de tous côtés sur l’espace et que je
n’étais séparée de toutes ces merveilles que par les barreaux de ma magnifique prison. Je riais d’abord de mon illusion; mais plus je regardais, plus
la magie augmentait, plus elle prenait de vie de transparence et de despotique réalité. (…) Je me considérais comme enfermée pour longtemps, pour
des milliers d’années peut-être, dans cette cage somptueuse, au milieu de
ces paysages féeriques, entre ces horizons merveilleux. »