2006
Imaginaire & Inconscient
Postface Illusions perdues ?
Jacques Arènes
51 rue Philippe de Girard 75018 Paris
La psychanalyse, elle-même pourfendeuse de toutes les illusions, ne verse
plus guère dans l’illusion de la toute-puissance d’un point de vue
surplombant, totalisant, incontournable… Après le fameux livre noir, et
autres attaques contre l’insupportable décentrement de l’inconscient, nous
entrons dans la loi d’airain d’une époque normative et productiviste. La
culture peut-elle se passer de « l’illusion » psychanalytique ? Peut-être…
en ces temps d’écrasement de l’imaginaire où le sujet est rabattu sur le réel
ou sur une production fictionnelle automatisée. Affirmer l’intérêt de l’illusion
devient alors un manifeste politique : il s’agit de soutenir jusqu’au bout la
position d’une illusion créatrice face à la pensée calculante honnie par
Heidegger.
Jean-Bertrand Pontalis énonce le danger de la perte de toutes les illusions
qui serait du côté de l’effondrement dépressif : « Ce qu’affirme l’être du
déprimé – son être, plus que son dire –, c’est l’effet que produisent sur Hegel
les montagnes ! C’est ainsi. Vus de son abîme, les gestes du quotidien lui
sont comme des montagnes parce qu’ils sont ainsi. » Le déprimé ne croit
qu’au système perception-conscience. L’illusion crée une ouverture dans un
système fermé où les choses ne sont rien d’autre que ce qu’elles donnent à
voir. On « sort » de la dépression en passant de la tautologie à la métaphore,
de l’existence massive et vide du monde à l’ouverture à l’arrière monde de
l’illusion. Nous sommes pris, aujourd’hui, de mélancolie en évoquant la
culture efflorescente du début du vingtième siècle, où l’illusion fut toute
puissante jusque dans ses pièges. Où est la créativité symptomatique des
patientes hystériques ? Où sont passées ces fables de l’inconscient que sont
les histoires d’une Dora, d’une Elise Muller, « étudiée » par Théodore
Flournoy, et qui, durant ses transes, se retrouvait princesse martienne,
utilisant une langue à la syntaxe cohérente, sur laquelle se pencha Ferdinand
de Saussure, ami du psychologue genevois ? Où sont passés les loups blancs
immobiles fascinant Sergueï Pankejeff – alias l’homme aux loups – qui
bénéficia de l’attention des psychiatres et des psychanalystes les plus
renommés de son époque, dont Kraepelin, Freud, Ruth Brunswick, Muriel
Gardiner ?
La culture de l’illusion, avec ses impasses et ses souffrances, survivra-t-elle ? Le paradigme de l’illusion et de la désillusion formule une culture
où la re-présentation est à la fois source de subjectivation et danger d’aliénation. Aujourd’hui, comme le souligne justement Charles Melman,
l’économie psychique n’est plus organisée par la dynamique du refoulement,
mais par l’exhibition de la jouissance. A la représentation de l’objet, familière
à l’univers judéo-chrétien, l’économie pulsionnelle actuelle substitue sa
présentation. Tout sujet se met en prise directe avec l’objet de la jouissance,
évitant ainsi les affres, les exigences et la distance du désir. D’où la fuite
dans les diverses addictions et compulsions qui ont bien du mal à cacher le
vide qu’elles cherchent à combler…
Rappelons-le donc, à temps et à contretemps, le sujet n’en finira pas de
courir après ses illusions. Les articles de ce numéro l’ont souligné s’il est
besoin, que ce soit en philosophie, en religion, en amour, ou en rêvant éveillé,
jamais nous ne tomberons dans le Réel, du moins nous l’espérons…