Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950893
170 pages

p. 257 à 258
doi: en cours

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no 17 2006/1

2006 Imaginaire & Inconscient

Postface Illusions perdues ?

Jacques Arènes 51 rue Philippe de Girard 75018 Paris
La psychanalyse, elle-même pourfendeuse de toutes les illusions, ne verse plus guère dans l’illusion de la toute-puissance d’un point de vue surplombant, totalisant, incontournable… Après le fameux livre noir, et autres attaques contre l’insupportable décentrement de l’inconscient, nous entrons dans la loi d’airain d’une époque normative et productiviste. La culture peut-elle se passer de « l’illusion » psychanalytique ? Peut-être… en ces temps d’écrasement de l’imaginaire où le sujet est rabattu sur le réel ou sur une production fictionnelle automatisée. Affirmer l’intérêt de l’illusion devient alors un manifeste politique : il s’agit de soutenir jusqu’au bout la position d’une illusion créatrice face à la pensée calculante honnie par Heidegger.
Jean-Bertrand Pontalis énonce le danger de la perte de toutes les illusions qui serait du côté de l’effondrement dépressif : « Ce qu’affirme l’être du déprimé – son être, plus que son dire –, c’est l’effet que produisent sur Hegel les montagnes ! C’est ainsi. Vus de son abîme, les gestes du quotidien lui sont comme des montagnes parce qu’ils sont ainsi. » Le déprimé ne croit qu’au système perception-conscience. L’illusion crée une ouverture dans un système fermé où les choses ne sont rien d’autre que ce qu’elles donnent à voir. On « sort » de la dépression en passant de la tautologie à la métaphore, de l’existence massive et vide du monde à l’ouverture à l’arrière monde de l’illusion. Nous sommes pris, aujourd’hui, de mélancolie en évoquant la culture efflorescente du début du vingtième siècle, où l’illusion fut toute puissante jusque dans ses pièges. Où est la créativité symptomatique des patientes hystériques ? Où sont passées ces fables de l’inconscient que sont les histoires d’une Dora, d’une Elise Muller, « étudiée » par Théodore Flournoy, et qui, durant ses transes, se retrouvait princesse martienne, utilisant une langue à la syntaxe cohérente, sur laquelle se pencha Ferdinand de Saussure, ami du psychologue genevois ? Où sont passés les loups blancs immobiles fascinant Sergueï Pankejeff – alias l’homme aux loups – qui bénéficia de l’attention des psychiatres et des psychanalystes les plus renommés de son époque, dont Kraepelin, Freud, Ruth Brunswick, Muriel Gardiner ?
La culture de l’illusion, avec ses impasses et ses souffrances, survivra-t-elle ? Le paradigme de l’illusion et de la désillusion formule une culture où la re-présentation est à la fois source de subjectivation et danger d’aliénation. Aujourd’hui, comme le souligne justement Charles Melman, l’économie psychique n’est plus organisée par la dynamique du refoulement, mais par l’exhibition de la jouissance. A la représentation de l’objet, familière à l’univers judéo-chrétien, l’économie pulsionnelle actuelle substitue sa présentation. Tout sujet se met en prise directe avec l’objet de la jouissance, évitant ainsi les affres, les exigences et la distance du désir. D’où la fuite dans les diverses addictions et compulsions qui ont bien du mal à cacher le vide qu’elles cherchent à combler…
Rappelons-le donc, à temps et à contretemps, le sujet n’en finira pas de courir après ses illusions. Les articles de ce numéro l’ont souligné s’il est besoin, que ce soit en philosophie, en religion, en amour, ou en rêvant éveillé, jamais nous ne tomberons dans le Réel, du moins nous l’espérons…
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