2006
Imaginaire & Inconscient
Hommage à Lydia Renaud
(1911-2005)
Jacques Launay
Nicole Fabre
80 rue de Vaugirard 75006 Paris
De son véritable prénom Lucia, Lydia Renaud eût une vie très mouvementée du fait des événements du siècle mais aussi du fait d’une personnalité
aventureuse, non-conformiste pour son époque, en perpétuelle recherche de
connaissances et d’expériences nouvelles, partant à la découverte de toutes
civilisations jusqu’à un âge avancé, passionnée de littérature et de musique.
Née en 1911, elle était la seconde d’une famille de 3 enfants (1 frère aîné
qui deviendra médecin et une sÅ“ur benjamine) dont le père était officier
de cavalerie de l’armée autrichienne tout en étant propriétaire terrien en
Bucovine, province orientale de l’empire austro-hongrois des Habsbourg.
Elle vécut enfance et adolescence à Czernobitz ainsi que dans la propriété
familiale située à une vingtaine de kilomètres. Cette province, qui avait
appartenu à la Pologne, devait, par la suite, devenir, selon les époques et
les régimes, roumaine, soviétique et ukrainienne. Cette ville natale comportait
une communauté intellectuelle particulièrement active qui a certainement
beaucoup contribué à développer sa curiosité dans ce domaine.
Désirée garçon, elle fut très tôt investie par son père sur le plan affectif
et intellectuel, domaine dans lequel il excellait, mais aussi sur le plan sportif
voulant faire d’elle une cavalière émérite. Elle portait pour ce père un
véritable culte. Sa mère, selon ses dires, était une bourgeoise de son époque,
sans grand intérêt intellectuel et assez peu maternelle.
Elle fait des études secondaires brillantes mais présente, à l’adolescence,
des difficultés psychologiques pour lesquelles son père l’emmène à Vienne
consulter Freud. Celui-ci ne pouvant la prendre en thérapie la confie à Stekel
qui était aussi originaire de Bucovine. Elle disait avoir gardé de lui un très
mauvais souvenir, avoir beaucoup souffert de son attitude analytique et
n’avoir été débarrassée de ses troubles qu’après avoir travaillé en seconde
main avec sa femme.
De retour en Bucovine, elle doit, du fait des conséquences du traité de
Trianon sur le démentellement de l’empire austro-hongrois, passer son baccalauréat en roumain, langue qu’elle connaissait à peine.
Elle entreprend ensuite des études de médecine à la faculté allemande de
Prague, se spécialise en dermatologie et s’installe à Czernobitz où elle va
exercer pendant plusieurs années et se marier une première fois.
En 1939, elle vient visiter la France, pays qui l’attirait beaucoup sur le
plan intellectuel et artistique. En septembre, elle est surprise par la déclaration de guerre, ne peut rentrer dans son pays mais n’est pas internée étant
de nationalité roumaine, pays non belligérant. Mais elle ne peut exercer la
médecine puisqu’à l’époque il n’y avait pas d’équivalence de diplômes. Pour
survivre elle travaille comme ouvrière dans une usine de Montrouge.
En juin 1940, lors de l’avancée allemande en France, elle arrive à
s’échapper de la région parisienne et, d’étape en étape, arrive à Bordeaux.
Là, elle monte sur un bateau militaire qu’elle croit en partance pour
l’Angleterre mais qui en fait la conduit au Maroc après une traversée fort
mouvementée. Elle y avait été acceptée par le commandant en faisant état
de son identité de médecin. C’est au cours de ce voyage qu’elle fait la
connaissance de celui qui devait devenir par la suite son mari, Alain Renaud.
Elle vit alors au Maroc avec lui, mène la vie d’une femme d’industriel et
de mère de famille avec 3 enfants (un garçon et deux filles). Si elle n’exerce
pas la médecine, elle s’intéresse beaucoup aux populations qu’elle côtoie,
apprend leur langue, l’arabe, et devient une sorte de consultante pour les
femmes musulmanes de son entourage.
Au bout de 20 ans, le couple va mal, se dissocie et elle décide de se
séparer de son mari. Elle vient vivre à Paris, emmenant ses trois enfants avec
elle. Pendant toutes les années passées au Maroc, elle s’était plus intéressée,
par ses lectures, à la psychologie qu’à la médecine et plus particulièrement
aux ouvrages concernant la psychanalyse. Ne pouvant avoir d’équivalence
de diplôme médical, elle décide d’entreprendre des études de psychologie
à l’Institut Freysse. Elle entreprend une formation psychodramatique chez
Anne-Ancelin Schutzenberger, suit les cours de psychologie à la Sorbonne
et découvre le Rêve-Eveillé au cours d’une conférence. Elle prend contact
avec Robert Desoille et se sent tout de suite attirée par l’expérience que
représente pour elle le Rêve-Eveillé. Elle fait une formation avec Yvonne
Fayol, médecin psychiatre, une des pionnières du Rêve-Eveillé en psycho-thérapie et qui deviendra, après la mort de Robert Desoille, la première
présidente du GIREDD (qui deviendra le GIREP) et avec laquelle se nouera
une très profonde amitié.
Elle travaille, par ailleurs, à la Sorbonne avec Juliette Favez-Boutonnier,
fondatrice avec Robert Desoille et le Pr Sivadon de la Société de
Psychothérapie de Langue Française. Elle lui conseille, pour se confronter
à la psychopathologie lourde, de faire un stage clinique auprès du Dr Oury
dans sa clinique de Cour-Cheverny qui était, à l’époque, un des premiers à
envisager une prise en charge d’inspiration psychanalytique des malades
psychotiques.
Peu à peu, elle exerce en qualité de psychothérapeute, devient un membre
important du Groupe de Travail sur le Rêve-Eveillé, sera membre fondateur
de l’Association créée après la mort de Desoille et qui deviendra, au cours
du temps et des évolutions théoriques, le Groupe International du Rêve-Eveillé en Psychanalyse au sein duquel elle exercera les fonctions de
didacticienne. L’originalité de Lydia Renaud aura été de pratiquer le Rêve-Eveillé en tant que mobilisateur de l’imaginaire tel que l’utilisait Desoille
tout en conservant l’expérience psychanalytique qu’elle avait vécue avec
Stekel et sa femme, ce qui la rendait particulièrement attentive aux manifestations du transfert dans la cure. Elle possédait par ailleurs une très grande
finesse clinique.
Nous gardons de Lydia Renaud le souvenir d’une femme pleine de
vitalité, avec des fulgurances de la pensée lors des discussions dans le
Groupe, une capacité passionnelle riche et stimulante, une inconditionnalité
dans l’amitié, une curiosité toujours en éveil et beaucoup de charme que
venait renforcer son léger accent d’Europe Centrale. Elle était restée très
attachée à une dimension spirituelle et mystique de la condition humaine
qu’elle manifesta jusqu’à la fin de sa vie.