Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950893
170 pages

p. 7 à 10
doi: en cours

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no 17 2006/1

2006 Imaginaire & Inconscient

Éditorial

Madeleine Natanson Marianne Simond
« Périssent tous les livres du monde plutôt que mes illusions »
Balzac
Que diable sommes-nous allés faire dans cette galère où l’illusion construite par Scapin piégea Géronte ?
A peine avions-nous abordé ce thème de l’illusion que nous fûmes submergés par tous les courants qui sont concernés. « Les illusions sont aussi innombrables peut-être que les rapports des hommes entre eux ou des hommes avec les choses », écrivait Baudelaire (Le spleen de Paris ). D’abord les illusions des sens : trompe-l’Å“il, jeux du soleil dans le miroir des eaux, illusions que les sens produisent eux-mêmes. « Si l’eau brise un bâton, ma raison le redresse » disait La Fontaine.
L’illusion est présente dès l’origine dans le mythe, leurre de la toute puissance paradisiaque. Elle est vécue par l’enfant « Sa Majesté Bébé » selon Freud. Elle s’épanouit triomphante dans la prise de risques de l’adolescence. « Je fais ce que je veux, je suis maître de mes pulsions » !
Cherchant à y mettre bon ordre, les philosophes sortent de la caverne platonicienne, tandis que les pédagogues, comme les travailleurs sociaux, demandent à l’illusion une aide pour faire fonctionner le défi éducatif : former un homme prêt à assumer sa liberté et à Å“uvrer pour l’universalité des droits de l’homme.
Pour les thérapeutes, l’illusion chemine parfois à leur insu, s’expérimentant aussi dans le fort da. On ne croit pas, on ne sait pas ce qu’on croit savoir, on éprouve dans les jeux du transfert et du contre-transfert.
Dans la vie des hommes, la passion amoureuse peut aveugler, nourrir des chimères. Au théâtre comme à l’opéra, les déguisements, les changements de rôle soulignent les aléas de l’amour et du hasard, se jouent de nos sens et de nos émotions, tandis que la musique, imposant la mesure, semble vouloir dominer le temps. Ne sommes-nous pas alors entraînés vers un ailleurs de nous-mêmes, peut-être pour révéler le plus profond en nous ?
Si l’illusion éclate de mille feux sous les doigts de l’illusionniste pour le réconfort des enfants à l’hôpital, elle peut aussi se rigidifier dans les systèmes des sectes mortifères ou des totalitarismes. Elle fabrique alors un enfer pour remplacer celui contre lequel elle se proposait de lutter.
Illusions comiques, illusions perdues, nous n’avons pu suivre que quelques-uns de leurs chemins. Les illusions tombent-elles l’une après l’autre « comme les écorces d’un fruit et le fruit c’est l’expérience » (Gérard de Nerval, Les filles du feu ) ? Mais Balzac répond : « Sans illusion où irions-nous ? Elle donne la puissance de manger la vache enragée, de dévorer les commencements de toute science, en nous donnant la croyance. L’illusion est une foi démesurée » ( Les employés, Pléiade, tome VI, p. 912)
Alors entrons dans ce monde-là, dans un langage pour exprimer des rêves. Comme dans le Jardin extraordinaire de Charles Trenet, laissons-nous bercer dans la lecture de tous les auteurs que ce thème a inspirés et que nous remercions ici de nous faire entrer dans cet utopique jardin.
L’illusion s’épanouit dans l’utopie. « Je voudrais parler positivement de l’utopie. Je me suis intéressé à ce problème en réfléchissant à l’idéologie. Les idéologies sont meurtrières et surtout ne se reconnaissent pas comme étant des idéologies, de la parole masquée. L’utopie, elle se revendique et fixe la paix publique comme une ligne d’horizon. La paix est une utopie car nous sommes indéfiniment dans des situations conflictuelles où la parole d’ailleurs peut aussi créer de la violence dans la mesure où elle va armer les protagonistes sous la forme de l’invective et de la menace », disait Paul RicÅ“ur dans un entretien avec Roger Paul Droit ( Le Monde 30 janvier 2004).
Et quand l’illusion disparaît ? « quand nous voyons l’être ou le fait tel qu’il existe en dehors de nous, nous éprouvons un bizarre sentiment, compliqué, moitié de regret pour le fantôme disparu, moitié de surprise agréable devant la nouveauté, devant le fait réel » (Baudelaire, Le spleen de Paris.)
Le fil qui relie les articles de ce numéro commence par le théâtre (Scapin ouvre le rideau) et par l’Illusion comique, en particulier : Daniel Lefèvre propose sa réponse à la question posée, « Peut-on vivre sans illusion ? » comme à celle du « pourquoi cette question ? » C’est pour se connaître, pour se connaître mieux.
L’illusion est-elle du côté du leurre; devons-nous nous en défendre, détailler ses fondements, en percevoir la fragilité ? La réalité elle-même est-elle un leurre, est-elle illusion ? Nathalie Aumage nous éclaire sur la position qu’adoptent le constructivisme et le constructionnisme.
Michel Demangeat s’intéresse à la passion amoureuse, dans la littérature et nous en analyse les facettes et les effets. Don Juan, qu’en dirait-il ?
Rose Fortassier développe, avec autant de précision que de rigueur dans la multiplicité de ses références, la place de l’illusion dans l’Å“uvre de Balzac, en particulier dans Illusions perdues.
Après le morceau choisi du mythe de la caverne de Platon, Jacques Natanson, parcourt les chemins suivis en philosophie où l’illusion joue le rôle d’un pôle attractif ou répulsif.
Une autre illustration est apportée par un extrait de Kant.
Jean-Claude Filloux inscrit sa réflexion exigeante, sur un terrain proche où les droits de l’homme et leur universalité sont en question.
L’esprit de Descartes se manifeste dans une courte référence.
Y. Scheigets par l’évocation du « voyage à Moscou » et de ce qui a pu y être associé, revient sur une illusion passée et sur le tragique de l’histoire de cette illusion. Il utilise pour éclairer son propos certains enseignements de la tradition juive. C’est en contrepoint métaphorique que l’on retrouve Freud et l’avenir d’une illusion. D’où l’illustration qui suit, d’un passage significatif de cet auteur.
Jacques Paliard développe certains aspects significatifs du concept d’illusion. Un passage choisi dans l’Å“uvre de Nietzsche trouve sa place, en résonance de cette démonstration.
À la suite d’un colloque récent “Utopies et Pédagogies”, que nous présente Madeleine Natanson, les contributions de Jean Houssaye et de François Galichet interprètent et analysent les rapports qu’entretiennent rêve idéologique, facettes miroitantes, mirifiques et attirantes de ce rêve et quotidienneté réaliste de l’éducation.
Mirifique, miroitant, épithètes qui conviendraient aussi au “Jardin Extraordinaire” de Charles Trenet.
Madeleine Natanson, interroge le thème de l’illusion, sur le plan psychique, sur le versant de la réflexion théorique et clinique du psychanalyste.
Une chanson nous fait rêver, rêve ou illusion ? « Les Îles vent debout ».
Ce sont les enfants que Nicolas Dumont fait rêver, les enfants hospitalisés auxquels il propose les richesses de l’illusionnisme, aux effets bénéfiques sur la relation de l’enfant à lui-même, au monde environnant et à sa maladie, que ce monde contient.
Bernard Montaclair se tient au plus près de ses convictions et décèle dans le quotidien, dans l’histoire, ce qui donne sens à la vie, un sens dont l’illusion et son usage empêchent ou facilitent l’avènement; il décèle aussi ce qui, à l’inverse, dans l’illusion et son usage, donne sens au quotidien, en éclairant l’avenir.
Marianne Simond présente des étapes-clés de sa réflexion et de sa pratique analytique et thérapeutique, au regard de l’illusion.
Une illustration extraite de Marivaux ponctue ce passage.
Jacquelyne Brun traite d’une question qui parait cruciale a priori pour chaque analysant, qu’il soit enfant ou adulte, même si elle n’est pas au devant de la scène chez tous; il y est question du transfert, du maniement du transfert et de la place de l’illusion et de la désillusion au regard de la relation.
Pascal Hachet centre son regard de clinicien sur l’adolescent qui cherche dans l’usage du cannabis une source d’illusion; il différencie trois sources, trois modalités de l’illusion.
Baudelaire a écrit, décrit les paradis artificiels : une page extraite de ces lignes nous en présente quelques images.
Maupassant, dont le Horla présente un cas « d’autoscopie », se trouve ainsi présent derrière l’article de A. Paladino, A. Passerini et I. de Curtis, auxquels ce thème de l’autoscopie (illusion de se voir soi-même), son abord neuropsychique, permettent d’illustrer aussi l’appel aux images dans la cure, selon plusieurs cas cliniques.
Jean-Pierre Schnetzler nous détaille les rapports qu’entretiennent illusion et bouddhisme; le bouddhisme conçoit la réalité elle-même comme une illusion dont le sujet a à se défaire, dont il a à se départir. Il appartient à chacun de s’engager (et jusqu’où ?) ou non, dans la voie de cette réflexion. Ce choix lui-même met encore en jeu la question de l’illusion.
Finalement, peut-on vivre sans elle ? Jacques Arènes nous en propose l’ultime réflexion.
Dans notre démarche, nous ne pouvons oublier Lydia Renaud, il s’agit maintenant de vivre avec la mémoire de sa présence et de sa richesse, pour le GIREP. Hommage lui sera alors rendu.
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