2006
Imaginaire & Inconscient
Éditorial
Madeleine Natanson
Marianne Simond
« Périssent tous les livres du monde plutôt que mes illusions »
Balzac
Que diable sommes-nous allés faire dans cette galère où l’illusion
construite par Scapin piégea Géronte ?
A peine avions-nous abordé ce thème de l’illusion que nous fûmes
submergés par tous les courants qui sont concernés. « Les illusions sont aussi
innombrables peut-être que les rapports des hommes entre eux ou des
hommes avec les choses », écrivait Baudelaire (Le spleen de Paris ). D’abord
les illusions des sens : trompe-l’Å“il, jeux du soleil dans le miroir des eaux,
illusions que les sens produisent eux-mêmes. « Si l’eau brise un bâton, ma
raison le redresse » disait La Fontaine.
L’illusion est présente dès l’origine dans le mythe, leurre de la toute
puissance paradisiaque. Elle est vécue par l’enfant « Sa Majesté Bébé » selon
Freud. Elle s’épanouit triomphante dans la prise de risques de l’adolescence.
« Je fais ce que je veux, je suis maître de mes pulsions » !
Cherchant à y mettre bon ordre, les philosophes sortent de la caverne
platonicienne, tandis que les pédagogues, comme les travailleurs sociaux,
demandent à l’illusion une aide pour faire fonctionner le défi éducatif : former
un homme prêt à assumer sa liberté et à Å“uvrer pour l’universalité des droits
de l’homme.
Pour les thérapeutes, l’illusion chemine parfois à leur insu, s’expérimentant aussi dans le fort da. On ne croit pas, on ne sait pas ce qu’on croit
savoir, on éprouve dans les jeux du transfert et du contre-transfert.
Dans la vie des hommes, la passion amoureuse peut aveugler, nourrir des
chimères. Au théâtre comme à l’opéra, les déguisements, les changements
de rôle soulignent les aléas de l’amour et du hasard, se jouent de nos sens
et de nos émotions, tandis que la musique, imposant la mesure, semble
vouloir dominer le temps. Ne sommes-nous pas alors entraînés vers un
ailleurs de nous-mêmes, peut-être pour révéler le plus profond en nous ?
Si l’illusion éclate de mille feux sous les doigts de l’illusionniste pour
le réconfort des enfants à l’hôpital, elle peut aussi se rigidifier dans les
systèmes des sectes mortifères ou des totalitarismes. Elle fabrique alors un
enfer pour remplacer celui contre lequel elle se proposait de lutter.
Illusions comiques, illusions perdues, nous n’avons pu suivre que
quelques-uns de leurs chemins. Les illusions tombent-elles l’une après l’autre
« comme les écorces d’un fruit et le fruit c’est l’expérience » (Gérard de
Nerval, Les filles du feu ) ? Mais Balzac répond : « Sans illusion où irions-nous ? Elle donne la puissance de manger la vache enragée, de dévorer les
commencements de toute science, en nous donnant la croyance. L’illusion
est une foi démesurée » ( Les employés, Pléiade, tome VI, p. 912)
Alors entrons dans ce monde-là, dans un langage pour exprimer des rêves.
Comme dans le Jardin extraordinaire de Charles Trenet, laissons-nous bercer
dans la lecture de tous les auteurs que ce thème a inspirés et que nous remercions ici de nous faire entrer dans cet utopique jardin.
L’illusion s’épanouit dans l’utopie. « Je voudrais parler positivement de
l’utopie. Je me suis intéressé à ce problème en réfléchissant à l’idéologie.
Les idéologies sont meurtrières et surtout ne se reconnaissent pas comme
étant des idéologies, de la parole masquée. L’utopie, elle se revendique et
fixe la paix publique comme une ligne d’horizon. La paix est une utopie
car nous sommes indéfiniment dans des situations conflictuelles où la parole
d’ailleurs peut aussi créer de la violence dans la mesure où elle va armer
les protagonistes sous la forme de l’invective et de la menace », disait Paul
Ricœur dans un entretien avec Roger Paul Droit ( Le Monde 30 janvier 2004).
Et quand l’illusion disparaît ? « quand nous voyons l’être ou le fait tel
qu’il existe en dehors de nous, nous éprouvons un bizarre sentiment,
compliqué, moitié de regret pour le fantôme disparu, moitié de surprise
agréable devant la nouveauté, devant le fait réel » (Baudelaire, Le spleen
de Paris.)
Le fil qui relie les articles de ce numéro commence par le théâtre (Scapin
ouvre le rideau) et par l’Illusion comique, en particulier : Daniel Lefèvre
propose sa réponse à la question posée, « Peut-on vivre sans illusion ? »
comme à celle du « pourquoi cette question ? » C’est pour se connaître, pour
se connaître mieux.
L’illusion est-elle du côté du leurre; devons-nous nous en défendre,
détailler ses fondements, en percevoir la fragilité ? La réalité elle-même est-elle un leurre, est-elle illusion ? Nathalie Aumage nous éclaire sur la position
qu’adoptent le constructivisme et le constructionnisme.
Michel Demangeat s’intéresse à la passion amoureuse, dans la littérature
et nous en analyse les facettes et les effets. Don Juan, qu’en dirait-il ?
Rose Fortassier développe, avec autant de précision que de rigueur dans
la multiplicité de ses références, la place de l’illusion dans l’Å“uvre de Balzac,
en particulier dans Illusions perdues.
Après le morceau choisi du mythe de la caverne de Platon, Jacques
Natanson, parcourt les chemins suivis en philosophie où l’illusion joue le
rôle d’un pôle attractif ou répulsif.
Une autre illustration est apportée par un extrait de Kant.
Jean-Claude Filloux inscrit sa réflexion exigeante, sur un terrain proche
où les droits de l’homme et leur universalité sont en question.
L’esprit de Descartes se manifeste dans une courte référence.
Y. Scheigets par l’évocation du « voyage à Moscou » et de ce qui a pu y
être associé, revient sur une illusion passée et sur le tragique de l’histoire de
cette illusion. Il utilise pour éclairer son propos certains enseignements de
la tradition juive. C’est en contrepoint métaphorique que l’on retrouve Freud
et l’avenir d’une illusion. D’où l’illustration qui suit, d’un passage significatif de cet auteur.
Jacques Paliard développe certains aspects significatifs du concept
d’illusion. Un passage choisi dans l’Å“uvre de Nietzsche trouve sa place,
en résonance de cette démonstration.
À la suite d’un colloque récent “Utopies et Pédagogies”, que nous
présente Madeleine Natanson, les contributions de Jean Houssaye et de
François Galichet interprètent et analysent les rapports qu’entretiennent rêve
idéologique, facettes miroitantes, mirifiques et attirantes de ce rêve et quotidienneté réaliste de l’éducation.
Mirifique, miroitant, épithètes qui conviendraient aussi au “Jardin
Extraordinaire” de Charles Trenet.
Madeleine Natanson, interroge le thème de l’illusion, sur le plan
psychique, sur le versant de la réflexion théorique et clinique du psychanalyste.
Une chanson nous fait rêver, rêve ou illusion ? « Les Îles vent debout ».
Ce sont les enfants que Nicolas Dumont fait rêver, les enfants hospitalisés auxquels il propose les richesses de l’illusionnisme, aux effets
bénéfiques sur la relation de l’enfant à lui-même, au monde environnant et
à sa maladie, que ce monde contient.
Bernard Montaclair se tient au plus près de ses convictions et décèle dans
le quotidien, dans l’histoire, ce qui donne sens à la vie, un sens dont l’illusion
et son usage empêchent ou facilitent l’avènement; il décèle aussi ce qui, à
l’inverse, dans l’illusion et son usage, donne sens au quotidien, en éclairant
l’avenir.
Marianne Simond présente des étapes-clés de sa réflexion et de sa
pratique analytique et thérapeutique, au regard de l’illusion.
Une illustration extraite de Marivaux ponctue ce passage.
Jacquelyne Brun traite d’une question qui parait cruciale a priori pour
chaque analysant, qu’il soit enfant ou adulte, même si elle n’est pas au devant
de la scène chez tous; il y est question du transfert, du maniement du transfert
et de la place de l’illusion et de la désillusion au regard de la relation.
Pascal Hachet centre son regard de clinicien sur l’adolescent qui cherche
dans l’usage du cannabis une source d’illusion; il différencie trois sources,
trois modalités de l’illusion.
Baudelaire a écrit, décrit les paradis artificiels : une page extraite de ces
lignes nous en présente quelques images.
Maupassant, dont le Horla présente un cas « d’autoscopie », se trouve
ainsi présent derrière l’article de A. Paladino, A. Passerini et I. de Curtis,
auxquels ce thème de l’autoscopie (illusion de se voir soi-même), son abord
neuropsychique, permettent d’illustrer aussi l’appel aux images dans la cure,
selon plusieurs cas cliniques.
Jean-Pierre Schnetzler nous détaille les rapports qu’entretiennent illusion
et bouddhisme; le bouddhisme conçoit la réalité elle-même comme une
illusion dont le sujet a à se défaire, dont il a à se départir. Il appartient à
chacun de s’engager (et jusqu’où ?) ou non, dans la voie de cette réflexion.
Ce choix lui-même met encore en jeu la question de l’illusion.
Finalement, peut-on vivre sans elle ? Jacques Arènes nous en propose
l’ultime réflexion.
Dans notre démarche, nous ne pouvons oublier Lydia Renaud, il s’agit
maintenant de vivre avec la mémoire de sa présence et de sa richesse, pour
le GIREP. Hommage lui sera alors rendu.