2007
Imaginaire & Inconscient
Éditorial
Jacques Natanson
Marianne Simond
Le GIREP dédie ce numéro à toutes les victimes du mal que peuvent faire
subir à des hommes, d’autres hommes, notamment à toutes les victimes des
génocides des cent dernières années. Il le dédie aussi à la tâche « impossible »,
disait Freud, à laquelle s’attellent les mêmes hommes et d’autres hommes, pour
réparer, soulager, comprendre, éloigner, pour survivre.
Pourquoi le mal ? D’où vient-il ? Quel sens prend le mal pour les acteurs, les
partenaires et notamment les psychanalystes et leurs patients ? Sur ces questions
beaucoup d’ouvrages, d’autres revues ont apporté leur contribution dont la lecture
a pu nous enrichir. Notre revue propose avec ce numéro d’explorer la question du
mal dans son lien entre l’imaginaire et l’inconscient, lien que la pratique du rêve-éveillé en psychanalyse permet d’approfondir.
Que peut apporter le détour par l’imaginaire à la recherche sur le sujet du
mal ? Un regard sur les confins de la pensée psychanalytique voire au-delà
dans des pays qui paraissent étrangers, un regard sur les formes, les figures
que peut prendre le mal et dont l’analyse pourra permettre une avancée de
notre réflexion. Celle-ci sans doute touche à l’aporie. Et quand bien même ?
Aller le plus loin possible n’est-ce pas aussi une issue qu’offre l’imaginaire
quand le réel est bloqué ? Pour nous, psychanalystes rêve-éveillé il apporte
aussi à la recherche sur la question du mal des figurations individuelles dont
l’examen, l’écoute peuvent encore éclairer le sujet. Ce numéro unit théologie,
philosophie, littérature et psychanalyse dans la succession des textes retenus et
laissent parfois, au creux de ces textes, ou dans les interstices des entre-deux
s’assembler les ombres et les lumières de l’image poétique ou picturale.
Même si, avec Rousseau, nous pourrions être tentés de croire l’homme bon
naturellement, une étude en sciences de l’éducation (M. Soëtard) montre comment
la présence du mal interroge cette utopie. Les cas cliniques peuvent aussi mettre à
la torture le sujet (C. Vannetzel, C. Braun). Sur les pas de Raskolnikov, ne sommes-nous pas tous d’une façon ou d’une autre plus ou moins des « misérables » ?
(D. Lefèvre). Démons et merveilles, le mythe, la poésie, nous parlent des anges
déchus et des « fleurs du mal » (C.G. Dubois, E. Plaquin). Les philosophes
n’en finissent pas de s’interroger en passant par Augustin, Nietszche, Camus
(M. Sourisse, J. Filloux, J. Natanson). Le manichéisme aurait voulu apporter
une réponse tandis que les psychanalystes partagent leurs réflexions et leurs
impuissances avec Freud (N. Jeammet, J. Guilhot). Notre imaginaire garde en
réserve le souvenir des « pestes » et de la culpabilité des hommes qu’illustrent
aussi les textes bibliques jusque dans leur écriture, textes « cassés, saccadés »
(B. Antérion, M. Natanson), ce que le phrasé de Nietzsche, transcrit et transmis
par J. Filloux, évoque aussi.
Finalement si les approches multiples de ce premier numéro, augmentées,
dans le deuxième numéro sur ce thème, à paraître plus tard, convergent vers une
exigence d’unité, c’est sans doute par l’acceptation ainsi soulignée par Lytta
Basset de l’impossibilité de séparer expérience et raison. « La réflexion sur le mal
n’est rien sans l’expérience dont elle essaie de rendre compte ; et l’expérience
du mal resterait à jamais de l’ordre de l’indicible si aucune pensée ne cherchait
à la refléter ». Si nous parlons, écrivons sur le mal, n’est-ce pas parce que nous
sommes tous des êtres souffrants ou potentiellement en état de l’être ?
« Il en va comme d’un liquide dans un vase : la pensée doit se couler dans
l’expérience, elle doit prendre les contours de ce que lui impose l’expérience du
mal ; si elle prenait ses distances, si elle s’affranchissait de cette expérience, elle
se perdrait comme le liquide, privé de contenant se défait, perd toute consistance.
Mais inversement, c’est le liquide qui donne sens au vase ; sans la pensée qui la
met en valeur, l’expérience du mal sonnerait creux, elle resterait béante en attente
désespérante de signification ».
Lytta Basset, Le pardon originel,
de l’abîme du mal au pouvoir de pardonner,
Labor et fides, 1995, p. 27.