2007
Imaginaire & Inconscient
Analyse d’ouvrages
Aux origines du rêve... l’archaïque.
Nicole Fabre, éditions L’Esprit du Temps, Bordeaux, 2007.
Esthétiquement ce livre est très agréable au toucher et à la vue, son odeur est
fraîche et légère. Des liens féconds se nouent entre le plaisir concret que nous
communiquent ces trois sens et l’accès au symbolique que permettent la lecture
et la vue (Merci à l’éditeur d’avoir créé cette collection si agréable !). L’odeur, le
toucher, nos sens les plus archaïques se conjuguent avec une dimension plus
valorisée. Il est possible de voir en parallèle, les liens entre réalité, imaginaire
que déploie et où se déploie le rêve-éveillé, et symbolique, recherche du sens
de l’archaïque, (aux) origines du rêve. L’ordre symbolique est déjà présent
dans le projet et l’acte de lire, et pour dire l’archaïque, les mots du symbolique
sont nécessaires. Tout autant ceux de l’auteur, théoricienne en psychanalyse,
que ceux du patient en rêve-éveillé : dans ce jeu relationnel, et cette rencontre
avec une zone psychique parfois antinomique du langage, l’image vient jouer
un rôle de passage : vue, elle donne à voir, à partir d’elle, s’enchaînent d’autres
images qui ouvrent sur d’autres scènes.
Avant l’Œdipe, était sous-titré Rêve-éveillé dirigé et fantasmes archaïques
(1979 aux Éditions Masson). Depuis plusieurs années il était épuisé. Le thème
et le contenu ne l’étaient pas, bien au contraire. Les années d’expérience, la
poursuite de l’élaboration, la part active de l’éditeur ont permis la venue de ce
livre bleu qui puise aux mêmes sources, aux mêmes origines, les origines du
rêve, qui sont aussi celles du sujet, ses fondements.
Faire ce lien avec Avant l’Œdipe peut-il justifier de comparer pas à pas
ce qu’apporte chaque ouvrage ? Même si l’idée en avait germé, on y renonce
rapidement. Ce sont bien deux ouvrages différents, d’un même auteur,
spécifiques probablement du contexte actuel de chacun des deux, dans toutes
les dimensions de ce contexte. Il ne s’agit pas non plus d’une actualisation
mais bien d’une création neuve.
Aux origines du rêve,… aux origines,… à l’origine… d’abord l’indicible. Nicole Fabre recherche chez différents auteurs ce qui, malgré cela, peut en
être dit.
Les patients aussi nous ouvrent un espace, un temps d’avant le langage. La
régression au cours de la cure se caractérise alors de manière spécifique ; l’auteur
détaille, en référence à Balint et à d’autres, ce qui dit le mieux ce temps, cet
espace : des images, des mots pour les dire mais aussi tout ce qui, du non-verbal, se mêle au rêve-éveillé dans son ensemble (silences, soupirs, ébauches
de gestes).
Les sensations qui disent le mieux cet archaïque du sujet, (aux) origines
du rêve en lui, sont ancrées dans le corporel mais ne sont pas d’emblée
accessibles.
Elles affluent quand la sollicitation à dire ce qui vient, à dire en images,
à dire le ressenti en images, leur permet de se révéler, en même temps que se
dessine un autre lieu d’ancrage : le jeu transférentiel.
Régresser, marcher en arrière, jusqu’à l’archaïque, la cure rêve-éveillé
le permet avec « le retour de l’archaïque dans le vécu infra-verbal que sont
l’image et l’affect » (p. 20).
C’est dans l’espace du rêve, avec le lien de la relation du patient et du
thérapeute qu’un double mouvement se déploie : l’un, de régression, dont les
composantes émanant des sensations, du corps, des affects, des mots inarticulés,
imparfaits, des silences, sont relayées par un langage socialisé, l’autre, de
sortie de cette régression : « un mouvement est possible du vécu corporel au
mot qui le traduit, du verbal au vécu intime et à la communication de ce vécu,
de l’expérience vécue à l’expérience transmise et entendue. » (p. 31).
Pourtant l’ambivalence est durable, avant que ne se résolve ce double
mouvement, dans un possible, à venir.
La régression n’est pas ponctuelle ni rapidement dissoute, soluble dans la
parole. Il faut d’abord l’expérimenter, elle doit se vivre pas à pas, dans les mots
de la séance, du rêve-éveillé en particulier, des mots d’images et des mots sur
les images. Se vivre ce sera être aux prises avec des sensations, des fantasmes,
opposés, présents en même temps, des sentiments violents, primaires, quasi
simultanés. Ambivalence, fusion-confusion, ce que le mental séparera, ce que
l’Ĺ“dipe distinguera, d’abord est englué, mélangé.
Plusieurs chapitres, aux riches illustrations cliniques, nombreuses,
éclairantes, nous retracent ces mélanges, sous l’angle de l’oralité (dévorer, être
dévoré), de l’unité du corps (corps morcelé, mutilé, déformé), de l’émergence
du sexuel prégénital (bisexualité et indifférenciation sexuelle), ce qui
correspond à différents stades de la construction psychique, différents lieux de
la régression : stade oral, stade du miroir (Wallon, Lacan), stade phallique.
Chaque fois, Nicole Fabre enrichit les cas cliniques rapportés, de références
théoriques solides, dans lesquelles la spécificité du rêve-éveillé fonctionne
comme repère supplémentaire, lumière intermédiaire. Les références apportées
rappellent que la métapsychologie de l’analyse rêve-éveillé est celle de la
psychanalyse.
Avec le chapitre IX (Naître c’est se séparer), on atteint tout à la fois ce qui
peut sembler le point ultime de la régression et le nouveau départ, une vraie
naissance.
La résistance et ses formulations s’annoncent ici puisque les cures décrites
montrent alors la difficulté du sujet à amorcer tout mouvement de séparation,
effectuer tout renoncement à cette archaïque fusion malgré la difficulté d’être qui
la caractérise et sa quasi incompatibilité avec l’adaptation à l’environnement.
Dans le chapitre X (De la fusion à la défusion), Nicole Fabre évoque cette
résistance, en lien avec le transfert, par l’analysant, de la figure de l’analyste,
sur les figures du rêve. C’est donc encore sur le thème de la régression que se
traitent les modalités de la défusion nouvelle.
Le chapitre qui clôt l’ouvrage montre bien ce que prépare et réalise le
travail analytique, étayé sur le rêve-éveillé, une sortie de la gangue, une sortie
vers l’autonomie, pour le sujet, vers une construction stable et mieux ancrée, à
travers « une dialectique libératrice » (titre de ce onzième chapitre).
Parallèlement à tout ce qui nous est retracé de ce travail, au long de l’ouvrage,
tout ce qui nous est transmis de la recherche théorique et clinique de l’auteur,
de l’évolution fondamentale du sujet, par ce retour à son fondement, le lecteur
évolue lui aussi et trouve en fin d’ouvrage la satisfaction d’un ensemble bien
construit, particulièrement illustratif, en profondeur, la satisfaction du contact
avec la pensée limpide et riche de Nicole Fabre, son discours clair, même dans
la complexité, avec les richesses originelles et multiples que recèle le rêve-éveillé et la lumière d’une pratique où l’écoute, le recueil des images, se font
double instrument de travail, pour chaque traitement individuel et lors de la
diffusion dans une optique d’échange et de formation. Ce livre est symbolique
de ce double travail. Sa réalité nous est précieuse.
Ainsi un tel ouvrage est-il indispensable pour introduire, aux origines du
rêve, à l’archaïque, pour éclairer le travail de jeunes analystes, qu’ils soient
formés ou non au rêve-éveillé. S’ils ne le sont pas, ce livre pourra leur révéler
la richesse de la méthode.
La rencontre d’une pensée, la rencontre d’une pratique, celle d’un corpus
théorico-clinique extrêmement cohérent, est également ici la rencontre de
personnes qui souffrent et qui entrent en thérapie pour en sortir ; dans l’espace
de la régression, encadrée par le processus rêve-éveillé et le cadre que l’analyste
pose, se rencontrer elles-mêmes, c’est la possibilité que leur offre l’auteur,
dans la vie ; elle offre ensuite au lecteur celle de multiplier la rencontre, les
rencontres, d’en multiplier l’intérêt.
Marianne SIMOND
Il est mort celui que j’aime
Nicole Fabre, éditions, L’Esprit du Temps, Bordeaux, 2007.
Si de l’écrivain on peut dire qu’il enrichit son propre vécu en le revivant et
peut-être en le modifiant, si, du psychanalyste, on peut dire qu’il ressent et vit
(et parfois plusieurs fois) ce que, dans l’exercice de son travail, il est amené à
entendre, alors on doit dire aussi que le psychanalyste écrivain qui rapporte un
peu de son histoire, de ses ressentis, les éprouve plusieurs fois ; en outre il les
donne à vivre aux lecteurs. Il les offre en partage.
Quand le psychanalyste est un psychanalyste rêve-éveillé, et qu’il est
écrivain, les déploiements de l’émotion dans l’imaginaire, les représentations
des éprouvés en images, que les mots médiatisent, viennent enrichir ce partage,
le requalifier avec un degré supplémentaire d’intimité, partage, échange, don,
ouverture, regard…
Dans ce texte dense et riche, Nicole Fabre nous donne à lire ce qu’elle a écrit,
dans la période où s’annonçait la mort de celui qu’elle aime et celle où elle est
devenue, pour faire écho avec un film qui sort au même moment sur les écrans
(août 2007), celle « qui reste ». A-t-elle écrit d’abord pour elle seule ? À qui
s’adresse-t-elle ? Comme dans un journal intime, elle écrit d’abord pour écrire
et non pas pour adresser. L’adresse (au lecteur, adresse réelle ; à celui qu’elle
aime, adresse non nommée, inconsciente peut-être, par delà l’impossible,
l’infranchissable barrière) semble ne venir qu’après, dans un mouvement de
retour sur tout le parcours émotionnel dans son intensité la plus intime.
Pour traduire l’affreux sentiment de l’approche de la séparation, puis la
réalité terrible de la mort, le tarissement brutal que fait vivre la séparation,
Nicole Fabre utilise les mots, les phrases, la pensée, les images, le détour, tous
ces détours. Ce texte montre de manière magistrale comment se métabolise la
mort, par ces déploiements, par ces passages, conjugués sur le temps qui passe,
le temps de l’éprouvé, le temps de la solitude, le temps de l’attente, le temps de
la certitude, le temps de la reconstruction.
Le texte est beau, l’esthétisme de la phrase, des images, des images sonores
de mots et de mélodies verbales, contribue donc à cette métabolisation,
permettant d’accepter de continuer à vivre, d’accepter la transformation du
deuil en marche, transformation qui fait grincer le bois dont nous sommes fait,
crier les gonds qui relient notre passé à notre présent, notre à-venir, pleurer les
pliures de nos tissus fragiles.
Pénélope, qui refuse la séparation d’avec Ulysse, défait chaque nuit le
tissage du jour. Le travail, le supplice que nous inflige le deuil vient, d’abord
à chaque instant, puis chaque nuit, ramener à la mémoire « celui que j’aime »,
au présent, alors que le jour permet petit à petit de vivre dans cette séparation,
dans la constatation qu’il est mort. Ce temps que nous appelons en français
passé composé, dans d’autres langues, s’appelle parfait ; on ne peut rien y
changer, le résultat est présent mais le fait est passé. On peut aussi noter que ce
groupe de mots peut être entendu comme si la mort était un état du vivant. Tant
que l’ambiguïté demeure, le travail doit se poursuivre. Pendant de longs mois,
il est sans cesse à refaire, chaque fois un peu différemment.
Il y a tout cela dans le livre de Nicole Fabre et bien d’autres choses encore.
Absolument individuel, ainsi qu’en témoignent dans le titre, le pronom
démonstratif singulier et les pronoms personnels singuliers, sujets, de la
première et de la troisième personne, ce message, devient petit à petit images
intemporelles d’une épreuve qui atteint ou attend nombre d’entre nous, et c’est
à ce titre qu’il contient tant de lectures possibles au-delà des mots dont la
première lecture est une première rencontre.
Marianne SIMOND