2008
Imaginaire & Inconscient
Autres regards
La liberté épouvantable du tyran
Caesonia : – « Est-ce donc du bonheur, cette liberté épouvantable ?»
Caligula : – « Sois en sûre, Caesonia. Sans elle, j’eusse été un homme
satisfait. Grâce à elle j’ai conquis la divine clairvoyance du solitaire. Je
vis, je tue, j’exerce le pouvoir délirant du destructeur, auprès de quoi celui
du créateur paraît une singerie. C’est cela, être heureux. C’est cela le bonheur,
cette insupportable délivrance, cet universel mépris, le sang, la haine autour
de moi, cet isolement non pareil de l’homme qui tient toute sa vie sous son
regard, la joie démesurée de l’assassin impuni, cette logique implacable
qui broie des vies humaines, (il rit), qui te broie, Caesonia, pour parfaire
enfin la solitude éternelle que je désire. »
Albert CAMUS : Caligula Acte IV scène 13.
En 1946, le nazisme et le fascisme semblaient véritablement ne plus avoir
de visage; on aurait dit – et cela paraissait juste et mérité– qu’ils étaient
retournés au néant, qu’ils s’étaient évanouis comme un songe monstrueux,
comme les fantômes qui disparaissent au chant du coq. Comment aurais-je
pu exprimer de la rancĹ“ur envers une armée de fantômes et vouloir me
venger d’eux ?
Dans les années qui suivirent, l’Europe et l’Italie s’apercevaient que ce
n’était là qu’illusion et naïveté : le fascisme était loin d’être mort, il n’était
que caché, enkysté; il était en train de faire sa mue pour réapparaître ensuite
sous de nouveaux dehors un peu moins reconnaissables, un peu plus respectables, mieux adapté à ce monde nouveau, né de la catastrophe de la
deuxième guerre mondiale que le fascisme lui-même avait provoquée. Je
dois avouer que, face à certains visages, à certains vieux mensonges, aux
manĹ“uvres de certains individus en mal de respectabilité, à certaines indulgences et connivences, la tentation de la haine se fait sentir en
moi et même violemment. Mais je ne suis pas un fasciste, je crois dans
la raison et dans la discussion comme instruments suprêmes de progrès…
C’est dans ces conditions seulement qu’un témoin appelé à déposer en
justice, remplit sa mission, qui est de préparer sa mission au juge. Et les
juges, c’est vous
Primo LEVI, Si c’est un homme, Julliard, 1987.