Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.9782847951295
168 pages

p. 123 à 124
doi: IMIN.021.0123

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n° 21 2008/1

 
La liberté épouvantable du tyran
 
 
Caesonia : – « Est-ce donc du bonheur, cette liberté épouvantable ?»
Caligula : – « Sois en sûre, Caesonia. Sans elle, j’eusse été un homme satisfait. Grâce à elle j’ai conquis la divine clairvoyance du solitaire. Je vis, je tue, j’exerce le pouvoir délirant du destructeur, auprès de quoi celui du créateur paraît une singerie. C’est cela, être heureux. C’est cela le bonheur, cette insupportable délivrance, cet universel mépris, le sang, la haine autour de moi, cet isolement non pareil de l’homme qui tient toute sa vie sous son regard, la joie démesurée de l’assassin impuni, cette logique implacable qui broie des vies humaines, (il rit), qui te broie, Caesonia, pour parfaire enfin la solitude éternelle que je désire. »
Albert CAMUS : Caligula Acte IV scène 13.
 
La tentation de la haine
 
 
En 1946, le nazisme et le fascisme semblaient véritablement ne plus avoir de visage; on aurait dit – et cela paraissait juste et mérité– qu’ils étaient retournés au néant, qu’ils s’étaient évanouis comme un songe monstrueux, comme les fantômes qui disparaissent au chant du coq. Comment aurais-je pu exprimer de la rancĹ“ur envers une armée de fantômes et vouloir me venger d’eux ?
Dans les années qui suivirent, l’Europe et l’Italie s’apercevaient que ce n’était là qu’illusion et naïveté : le fascisme était loin d’être mort, il n’était que caché, enkysté; il était en train de faire sa mue pour réapparaître ensuite sous de nouveaux dehors un peu moins reconnaissables, un peu plus respectables, mieux adapté à ce monde nouveau, né de la catastrophe de la deuxième guerre mondiale que le fascisme lui-même avait provoquée. Je dois avouer que, face à certains visages, à certains vieux mensonges, aux manĹ“uvres de certains individus en mal de respectabilité, à certaines indulgences et connivences, la tentation de la haine se fait sentir en
moi et même violemment. Mais je ne suis pas un fasciste, je crois dans la raison et dans la discussion comme instruments suprêmes de progrès… C’est dans ces conditions seulement qu’un témoin appelé à déposer en justice, remplit sa mission, qui est de préparer sa mission au juge. Et les juges, c’est vous
Primo LEVI, Si c’est un homme, Julliard, 1987.
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