2008
Imaginaire & Inconscient
Autre regard
L’Octogénaire
Extrait de Figures du mal
Martine Fleury
Elle a quitté sa luxueuse résidence, tranquillement en fin d’après-midi.
Elégante comme toujours, confortablement chaussée, elle marchait
lentement, contrôlant son équilibre fragile.
Le temps était frais, légèrement humide, mais elle avait emporté un grand
plastique, pour se protéger du sol quand elle s’allongerait.
Dans son sac aussi, une petite fiole de cognac et un flacon de poudre faite
de comprimés savamment écrasés, préparés depuis longtemps.
Elle traversa la grande route, puis longea la Faculté des Sciences. Plus
loin, le chemin tournait sur la droite, libérant la vue au lieu-dit le Panorama.
Le regard pouvait flotter sur la vallée, s’égarer dans les méandres du fleuve
et admirer un paysage d’où la nature n’avait pas tout à fait disparu. Mais à
cette heure-là, en plein hiver, on voyait surtout le ballet des lumières
clignotant dans le soir.
Elle s’approcha du talus, qui descendait en pente douce, et pénétra dans
le bosquet qu’elle avait, il y a quelques semaines, repéré.
Elle se retourna une seule fois. Quelques voitures passaient sur la route,
déjà loin derrière elle, personne ne la verrait.
Le sol était bas, elle faillit trébucher, se raccrocha à une branche nue, et
installa sa couverture étanche.
Elle portait un manteau chaud, et ne sentit le froid qu’au contact de ses
mollets. Elle pouvait maintenant ouvrir son sac.
Elle s’était répété tous ces gestes plusieurs fois, ouvrit le flacon de poudre
d’une main à peine tremblante, et la fiole de cognac dans l’autre, absorba en
quelques gorgées le curieux mélange.
Elle était bien, très bien. Elle faisait ce qu’elle avait déjà tenté de faire
maintes fois sans succès. Cette fois, personne ne la trouverait à temps, il
faisait tout à fait nuit, une nuit pour elle toute seule.
La solitude avait fait partie de sa vie. Depuis plus de soixante ans, elle
avait tenté de l’apprivoiser, sans jamais y parvenir vraiment, repoussant
les tentatives d’approches de son environnement, réduisant à néant les efforts
de tous les médecins qu’elle rencontrait.
Elle avait parcouru le monde entier lors de voyages coûteux, où elle avait
parfois eu du plaisir à découvrir des sites magnifiques.
Elle s’était même liée d’amitié avec de rares élues, des femmes beaucoup
plus jeunes qu’elle, un peu fantasques, toujours d’une intelligence supérieure
qui lui faisaient chacune à leur manière, reculer chaque jour la date de
l’échéance ultime.
Le moment tant attendu était arrivé. Le sommeil venait dans une torpeur
qu’elle avait déjà connue.
Son cÅ“ur bondit dans sa poitrine. Une sensation oubliée. L’amour. Son
grand amour qu’elle allait enfin retrouver. Son visage lui apparut d’une
rare précision après toutes ces années.
Un élan l’emporta vers lui, son fiancé juif.