Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.9782847951295
168 pages

p. 43 à 44
doi: IMIN.021.0043

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Autre regard

n° 21 2008/1

2008 Imaginaire & Inconscient Autre regard

Vomir la haine qui nous habite

Madeleine Natanson
La haine nourrit le mal que l’on peut infliger à l’autre ou à soi-même. Elle se lie au besoin d’être aimé et d’être reconnu :
Francis est un jeune adulte trisomique. Il vit dans un foyer, travaille dans un CAT et retourne chaque week-end dans sa famille.
Quand il avait huit ans sa mère est décédée d’un cancer. On l’a écarté de toute cérémonie d’adieu pour le protéger de la souffrance. Confié à une voisine, il n’aura pu que constater l’absence de sa mère à son retour. Quand il dit maman il ajoute « Jésus » mais le mot mort n’est jamais prononcé. Le père de Francis s’est remarié récemment. Parce qu’il vomit à n’importe quel moment, n’importe où, les éducateurs du foyer me demande de recevoir Francis, avec l’accord de son père. Toutes sortes d’examens ont été pratiqués, Francis a même été hospitalisé afin d’essayer de comprendre la cause de ses vomissements. Rien d’anormal n’a pu être décelé et Francis se promène avec un sac en plastique pour pouvoir vomir. Quand je le reçois d’abord avec son père, je remarque que celui-ci parle à Francis comme à un tout petit enfant et par certains gestes de refus, Francis, un grand gaillard costaud, manifeste son désaccord. Peut-on déjà percevoir des sentiments de rage, de haine peut-être dans les vomissements de Francis ?
Puis, il arrive seul, toujours avec son sac en plastique. Je lui dis : « Ici, on ne vomit pas, on parle » Pas une fois durant nos entretiens, le sac ne sera utilisé, il cessera même de l’apporter. Francis parle mais de manière difficile à comprendre, parfois dans la répétition de mots sans cohérence apparente. Je lui dis : « il nous faut faire un effort tous les deux, il faut que je puisse te comprendre ». Peu à peu, il évoque sa mère, sa famille, sa chambre au foyer où il a installé des objets auxquels il tient, sa collection de petites voitures, il la dessine, il connaît les marques de voiture et repère celle de la mienne. Puis il nomme sa belle mère, ajoute papa et tout d’un coup dans une bouffée de colère, de haine, il lance « dans le lit », revient à « maman Jésus »… La scène primitive est nommée d’autant plus insupportable qu’une intruse y tient la place de sa mère ! Francis se sent trahi.
Avec sa haine, éclate sa souffrance de tous les non-dits dans son histoire, du deuil impossible de la mère disparue.
Ainsi que l’écrivait Micheline Enriquez « la souffrance devient cause de la haine et la haine cause de la souffrance ». C’est tout cela que Francis ayant si peu de possibilité d’expression ne peut que vomir.
Francis garde précieusement le papier sur lequel est noté son prochain rendez-vous, tient à ce qu’il soit toujours dans sa poche raconte son éducateur. Il exprime ainsi sans doute son besoin d’être reconnu comme un adulte capable de parler, digne d’être écouté. Freud nous a montré comment amour et haine dès nos origines se croisent et sont aussi à la base de la différenciation du moi et de l’objet. Francis, dans la régression à l’oralité, vomissait-il le mauvais objet intériorisé, la disparition de la mère, son insupportable et impossible remplacement qui l’éloignait de son père ?
Les vomissements s’espacent puis disparaissent mais, devant les éducateurs un peu effarés, ils sont remplacés par des chapelets impressionnants de mots grossiers, un riche vocabulaire dont on ne soupçonnait pas que ce jeune handicapé mental l’eût enregistré ! Quand je le revois, il m’en fait la démonstration avec malice. Je remarque qu’il prononce très bien ces mots -là. Je le félicite de connaître autant de mots parfois difficiles, de les bien prononcer. Je comprends qu’il ait besoin de sortir tous ces mots là, je comprends la colère qui l’habite. Puis j’essaie tout de même de l’aider à dépasser l’analité, de le mettre sur le chemin de la sublimation. Je lui conseille donc de réserver pour les toilettes ces mots-là… Les éducateurs me racontent que, installé avec les autres résidents du foyer autour d’une tâche par exemple, Francis, quand quelque chose semble ne pas aller, quitte le groupe, va aux toilettes et on peut parfois à travers la porte entendre « c.., p.. etc. ». Il revient ensuite souriant reprendre sa place.
Et je pense au mot de Freud : « Celui qui lança une injure à son ennemi au lieu d’un javelot, celui-là fut le précurseur de la civilisation ».
La souffrance entrée dans une famille avec la naissance d’un enfant handicapé, laisse parfois pénétrer la haine quand la plainte n’a pas pu se déployer pour conjurer le mal. Un patient sans retard mental aurait dit : « Je somatise ». Francis lui, ne pouvait que nous montrer, vomir devant nous jusqu’à ce qu’enfin les mots, les maux de la plainte puissent être dits.
Si ce n’est pas plaindre les handicapés qui conjure le mal, ne faut-il pas alors essayer d’entendre leur plainte ?
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