2008
Imaginaire & Inconscient
Autre regard
Vomir la haine qui nous habite
Madeleine Natanson
La haine nourrit le mal que l’on peut infliger à l’autre ou à soi-même.
Elle se lie au besoin d’être aimé et d’être reconnu :
Francis est un jeune adulte trisomique. Il vit dans un foyer, travaille dans
un CAT et retourne chaque week-end dans sa famille.
Quand il avait huit ans sa mère est décédée d’un cancer. On l’a écarté
de toute cérémonie d’adieu pour le protéger de la souffrance. Confié à une
voisine, il n’aura pu que constater l’absence de sa mère à son retour. Quand
il dit maman il ajoute « Jésus » mais le mot mort n’est jamais prononcé. Le
père de Francis s’est remarié récemment. Parce qu’il vomit à n’importe quel
moment, n’importe où, les éducateurs du foyer me demande de recevoir
Francis, avec l’accord de son père. Toutes sortes d’examens ont été pratiqués,
Francis a même été hospitalisé afin d’essayer de comprendre la cause de ses
vomissements. Rien d’anormal n’a pu être décelé et Francis se promène avec
un sac en plastique pour pouvoir vomir. Quand je le reçois d’abord avec son
père, je remarque que celui-ci parle à Francis comme à un tout petit enfant
et par certains gestes de refus, Francis, un grand gaillard costaud, manifeste
son désaccord. Peut-on déjà percevoir des sentiments de rage, de haine peut-être dans les vomissements de Francis ?
Puis, il arrive seul, toujours avec son sac en plastique. Je lui dis : « Ici,
on ne vomit pas, on parle » Pas une fois durant nos entretiens, le sac ne
sera utilisé, il cessera même de l’apporter. Francis parle mais de manière
difficile à comprendre, parfois dans la répétition de mots sans cohérence
apparente. Je lui dis : « il nous faut faire un effort tous les deux, il faut que
je puisse te comprendre ». Peu à peu, il évoque sa mère, sa famille, sa
chambre au foyer où il a installé des objets auxquels il tient, sa collection
de petites voitures, il la dessine, il connaît les marques de voiture et repère
celle de la mienne. Puis il nomme sa belle mère, ajoute papa et tout d’un
coup dans une bouffée de colère, de haine, il lance « dans le lit », revient à
« maman Jésus »… La scène primitive est nommée d’autant plus insupportable qu’une intruse y tient la place de sa mère ! Francis se sent trahi.
Avec sa haine, éclate sa souffrance de tous les non-dits dans son histoire,
du deuil impossible de la mère disparue.
Ainsi que l’écrivait Micheline Enriquez « la souffrance devient cause
de la haine et la haine cause de la souffrance ». C’est tout cela que Francis
ayant si peu de possibilité d’expression ne peut que vomir.
Francis garde précieusement le papier sur lequel est noté son prochain
rendez-vous, tient à ce qu’il soit toujours dans sa poche raconte son
éducateur. Il exprime ainsi sans doute son besoin d’être reconnu comme
un adulte capable de parler, digne d’être écouté. Freud nous a montré
comment amour et haine dès nos origines se croisent et sont aussi à la base
de la différenciation du moi et de l’objet. Francis, dans la régression à
l’oralité, vomissait-il le mauvais objet intériorisé, la disparition de la mère,
son insupportable et impossible remplacement qui l’éloignait de son père ?
Les vomissements s’espacent puis disparaissent mais, devant les éducateurs un peu effarés, ils sont remplacés par des chapelets impressionnants
de mots grossiers, un riche vocabulaire dont on ne soupçonnait pas que ce
jeune handicapé mental l’eût enregistré ! Quand je le revois, il m’en fait la
démonstration avec malice. Je remarque qu’il prononce très bien ces mots
-là. Je le félicite de connaître autant de mots parfois difficiles, de les bien
prononcer. Je comprends qu’il ait besoin de sortir tous ces mots là, je
comprends la colère qui l’habite. Puis j’essaie tout de même de l’aider à
dépasser l’analité, de le mettre sur le chemin de la sublimation. Je lui
conseille donc de réserver pour les toilettes ces mots-là… Les éducateurs
me racontent que, installé avec les autres résidents du foyer autour d’une
tâche par exemple, Francis, quand quelque chose semble ne pas aller, quitte
le groupe, va aux toilettes et on peut parfois à travers la porte entendre « c..,
p.. etc. ». Il revient ensuite souriant reprendre sa place.
Et je pense au mot de Freud : « Celui qui lança une injure à son ennemi
au lieu d’un javelot, celui-là fut le précurseur de la civilisation ».
La souffrance entrée dans une famille avec la naissance d’un enfant
handicapé, laisse parfois pénétrer la haine quand la plainte n’a pas pu se
déployer pour conjurer le mal. Un patient sans retard mental aurait dit : « Je
somatise ». Francis lui, ne pouvait que nous montrer, vomir devant nous
jusqu’à ce qu’enfin les mots, les maux de la plainte puissent être dits.
Si ce n’est pas plaindre les handicapés qui conjure le mal, ne faut-il
pas alors essayer d’entendre leur plainte ?