Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.9782847951295
168 pages

p. 5 à 9
doi: IMIN.021.0005

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n° 21 2008/1

2008 Imaginaire & Inconscient

Éditorial

Jacques Natanson Madeleine Natanson Marianne Simond
Décrire le monde, mais ne pas s’en contenter et chercher à le transformer, telle fut une des lignes de force de la réflexion philosophique ou de la civilisation, au cours des siècles.
Sur ce modèle, le projet d’Imaginaire & Inconscient, c’était d’abord de repérer et d’interroger le mal, à travers ses traces, ses formes. Cette interrogation portait également déjà sur les attitudes psychiques ou culturelles qui permettaient d’appréhender le mal, de chercher à le repousser, à lui assigner une place pour mieux s’en protéger; dans la littérature et dans d’autres domaines, dont celui, clinique, de la cure analytique rêve-éveillé. Face à cette énigme qui menace notre entendement; il nous fallait ensuite passer plus amplement à l’étape suivante.
« Conjurer » étymologiquement « jurer ensemble », est passé de l’idée initiale de « exhorter une puissance sacrée » à celle de « prononcer des paroles magiques sur quelqu’un ou quelque chose pour obtenir un effet précis » et, de là, au sens moderne d’écarter un danger par des pratiques magiques; ce sens se généralise ensuite en celui de « détourner, éviter (une menace, un péril)». (Dictionnaire Historique de la Langue Française, Robert 1992)
Une connotation de superstition semble présente dans l’expression formée avec le mot conjurer, se référant plus nettement à l’expression qui contient le mot sort.
Dans Conjurer le mal, et après notre premier numéro consacré aux figures du mal (n° 19 Des figures du mal en littérature), cette connotation s’efface derrière celle de lutte, de défense contre.
« Plus jamais ça » disons-nous après être revenus d’une période abominable. C’est notre désir, c’est souvent le point de départ d’une action reconstructive; qu’au moins, la souffrance serve à éviter que se reproduise une telle horreur.
Comment s’y prendre ? Conjurer le mal, cela peut être transformer le mal en un moindre mal, comme la dernière fée de La Belle au Bois Dormant, qui transforme la mort en profond et long sommeil. Chez les Ashanti du Ghana, la tâche des « laveurs d’âme » royaux, était de préserver l’âme du roi du danger et de la contamination du mal (Cité dans Les grands mythes de l’homme, Esprits et sorciers d’Afrique noire, Éditions Robert Laffont 1986)
Comment s’y prendre encore ? Cela peut être penser, cela peut être écrire, cela peut être partager ou bien entendre. Ce qui est le projet même de ce numéro de notre Revue, et des articles qui le composent.
« D’où vient le mal ? La réponse – non la solution– de l’action est que faire contre le mal ?» (Le mal, RicÅ“ur Labor et fides 2004, p.58).
En réponse à la question du mal, sous ses différents sens, et à travers différentes attitudes pour le conjurer, l’éventail est large des situations que nous pourrons ici explorer, tant pour éclairer encore certaines des manifestations du mal, que pour guider le regard et la pensée sur les réponses humaines qui permettent d’émerger du mal, de se sauver ou de s’engager sur la voie de la vie. « Je sais qu’un peu partout, des hommes s’entretuent, il y en a aussi qui s’entrevivent, j’irai vers ceux-là » écrit Prévert : Plutôt la vie, photographie Édouard Boubat, en lettres blanches, de lumière, sur le sombre de façades en mauvais état. C’est aussi, dans son cas, une réponse peut-être au mal, vécu et perçu pendant les années de guerre où il fut très jeune adulte.
Ainsi en est-il aussi du sens de certains des textes présentés, articles, autres regards.
Les premiers textes qui composent ce numéro penchent, eux, plus vers la mise au jour de manifestations particulières du mal (ou de son attrait). L’article de Michel Demangeat, fait du mal un des ressorts fondamentaux, à ses yeux, de l’ouvrage de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, avec le regard clinique de l’analyste.
D’autres analystes, Alberto Passerini, Anna Paladino et Manuela Becilli, spécialistes de la Procédure Imaginative, adaptation en Italie (ou en italien) du rêve-éveillé en psychanalyse, présentent un cas clinique, celui d’un adulte psychotique, à partir de l’image du sang au coin de la bouche de quelqu’un. Ils montrent ainsi comment les images et les mots traduisent un certain type de rapport au mal, lié à la psychose et comment se construit aussi leur travail clinique auprès de cet adulte psychotique.
La vignette clinique de Madeleine Natanson illustre la manière dont on peut choisir la vie. Vomir la haine qui nous habite est l’expression douloureuse et difficile, chez une personne trisomique, de la haine éprouvée, peut-être ressentie inconsciemment par l’autre à son égard. Philippe Gutton nous enrichit de son expérience clinique, au service des adolescents face aux difficultés et dommages qu’ils peuvent rencontrer, dans un registre qui peut vite devenir pathologique. Le Dossier de Sciences et Vie Junior consacré au diable et analysé, en fin d’ouvrage, illustre certaines des étapes du travail de Philippe Gutton, Du mal en adolescence.
Un premier texte de Machiavel permet de percevoir sa vision, dans un extrait de l’Histoire de Florence, et plus précisément dans le chapitre intitulé L’alternance du bien et du mal.
Monique Aumage, à propos de l’impulsion de tuer, met en lien la phobie d’impulsion avec la perversion psychique. Elle approfondit aussi les éléments qui permettent d’envisager comment conjurer ce mal, principalement grâce à la référence à la Loi.
Un autre extrait, cette fois dans le Discours sur la première décade de Tite Live, élargit le spectre de la pensée réelle de Machiavel, concernant les catégories du bien et du mal et la recherche du bien général.
À propos des Bienveillantes, l’ouvrage de Jonathan Littell, connu pour ses prix, son nombre de pages et son propos, un récit à la première personne, où le narrateur est un officier nazi, mettant en question toute forme de culpabilité, Jacques Natanson prononce les mots qui sont dits sotto voce dans le texte de Molière, pour se distancier des tirades de Tartuffe : « C’est un scélérat qui parle. »
Vassili Grossman, dans un court extrait de Tout passe, fait entendre lui aussi une voix de colère, écho des monstrueux dommages de la guerre qui s’est appelée la « deuxième guerre mondiale », des monstrueux dommages de ce qui l’a précédée et accompagnée. Cet extrait est une réponse à la mise en question de la culpabilité par Jonathan Littell, telle que nous la montre Jacques Natanson.
Alain Bouregba montre comment la mauvaise conscience peut se substituer à la conscience de soi et éviter certain type d’angoisse; et aussi les rapports de la mauvaise conscience et de la tentation par la transgression morale, avec la Loi symbolique.
Gérard Bonnet décrit les ravages que peuvent opérer dans la construction de la personnalité, dans la vie du sujet qui y est soumis, les idéaux, en particulier quand, considérés comme des objets par la psychanalyse, des objets sexuels, pour le sujet, la jouissance qu’ils suscitent se transforme en un mal incurable.
Deux textes, mis en regard, l’un d’Albert Camus, l’autre de Primo Levi, se répondent, l’un se porte sur le bonheur destructeur que revendique Caligula, personnage principal de la pièce, l’autre émane de Primo Levi; qui se fait témoin, pour nous qu’il fait juges, à l’égard du nazisme, du fascisme et de leurs résurgences insidieuses. Ne craint-on pas encore de se voir déborder à nouveau par ces afflux qui ont pris de nouvelles formes ?
Dominique Natanson critique la problématique souvent mise en avant, de la place des Justes, dans l’opposition entre le Bien et le Mal. Son analyse est historique. Sa critique combat la facilité et montre une fois de plus les liens intriqués qui font, de la question du Bien et du Mal, une question éminemment complexe. Il ne suffit pas, non plus, de nommer cette complexité, pour s’exonérer d’avoir à chercher à comprendre, en profondeur.
Voltaire n’a pas connu nos terribles guerres modernes mais son appel à l’entente entre les hommes y fait allusion avant l’heure, de manière tout à fait actuelle. Sa Prière à Dieu constitue, pour nous, un autre regard qui n’est pas d’un autre temps.
Nicole Fabre propose des chemins pour sortir de la haine, conjurer le mal. La haine dévastatrice, haine à l’égard d’un proche, refoulée d’abord, finit parfois par exploser. Le travail de la cure par le rêve-éveillé pose la question de l’expression de la haine puis celle de la levée du refoulement et des écueils qui peuvent en surgir, nouveaux dangers, et enfin, la question comment sortir de la haine ?
Martine Fleury dans un texte très court, évoque la vie, quand la mort est là, quand l’esprit semble déjà parti, ailleurs; la pensée, l’amour sont encore présents et leur émotion gagne, même si ce n’est qu’un battement de cils.
Colette Pericchi écoute des enfants, qui parlent de la mort, tentent de la penser. «Le plus important dans la vie, c’est d’être pas mort », a dit une petite fille de quatre ans. Il semble que pour l’enfant, le mal radical, ce serait la crainte d’un anéantissement total.
Cet anéantissement total, c’est celui que, dans le texte de Martine Fleury, choisit l’octogénaire, après tant d’années, d’autres tentatives échouées, mais pour rejoindre celui dont elle fut séparée il y a si longtemps et dans des circonstances si douloureuses et si marquées par le mal. Le mal ici, c’est peut-être le mal d’amour, le mal de la séparation d’avec le fiancé juif, dans les circonstances que d’autres textes de ce numéro ont rappelées. Et même si, ici, choisir la vie c’est apparemment choisir la mort, l’émotion de l’amour et du souvenir gagne.
Que faire contre le mal, contre sa propagation, contre son retour, contre sa force de destruction ? Le conjurer peut nous mener sur les chemins de la superstition, si l’on entend ce verbe en assimilant le mal à un sort. Peut-on débusquer dans l’acte conjuratoire un fonctionnement imparfait de la raison, de la foi, de l’esprit ?
Peut-on résoudre l’énigme du mal qui se présente à nouveau sous nos yeux avec la constatation qu’on cherche à l’éviter mais qu’on n’y parvient que jusqu’à ce qu’il revienne ?
Une réflexion plus profonde place le mal dans son contexte d’apparition et une fois accepté le fait qu’il est énigme et nous dépasse, il devient possible de le penser dans ses catégories quotidiennes.
Conjurer le mal, au sens que nous souhaitons donner au mot conjurer, c’est précisément chercher et proposer les tentatives mises en place, du côté de la psychanalyse, dans son rapport au mal (concept extérieur à son champ mais présent sous forme de divers attributs qui s’y intègrent).
Insigne en or des Ashanti du Ghana, porté par les « laveurs d’âme» royaux, dont la tâche était de préserver l’âme du roi du danger et de la contamination du mal.
Agrandir l'image Insigne en or des Ashanti du Ghana, porté par les ...
Museum of Mankind Londres. Les grands mythes de l’homme. Esprits et sorciers d’Afrique noire. Éditions Robert Laffont 1986.
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