2008
Imaginaire & Inconscient
Éditorial
Jacques Natanson
Madeleine Natanson
Marianne Simond
Décrire le monde, mais ne pas s’en contenter et chercher à le transformer,
telle fut une des lignes de force de la réflexion philosophique ou de la civilisation, au cours des siècles.
Sur ce modèle, le projet d’Imaginaire & Inconscient, c’était d’abord de
repérer et d’interroger le mal, à travers ses traces, ses formes. Cette interrogation portait également déjà sur les attitudes psychiques ou culturelles
qui permettaient d’appréhender le mal, de chercher à le repousser, à lui
assigner une place pour mieux s’en protéger; dans la littérature et dans
d’autres domaines, dont celui, clinique, de la cure analytique rêve-éveillé.
Face à cette énigme qui menace notre entendement; il nous fallait ensuite
passer plus amplement à l’étape suivante.
« Conjurer » étymologiquement « jurer ensemble », est passé de l’idée
initiale de « exhorter une puissance sacrée » à celle de « prononcer des paroles
magiques sur quelqu’un ou quelque chose pour obtenir un effet précis » et,
de là, au sens moderne d’écarter un danger par des pratiques magiques; ce
sens se généralise ensuite en celui de « détourner, éviter (une menace, un
péril)». (Dictionnaire Historique de la Langue Française, Robert 1992)
Une connotation de superstition semble présente dans l’expression formée
avec le mot conjurer, se référant plus nettement à l’expression qui contient
le mot sort.
Dans Conjurer le mal, et après notre premier numéro consacré aux figures
du mal (n° 19 Des figures du mal en littérature), cette connotation s’efface
derrière celle de lutte, de défense contre.
« Plus jamais ça » disons-nous après être revenus d’une période abominable. C’est notre désir, c’est souvent le point de départ d’une action
reconstructive; qu’au moins, la souffrance serve à éviter que se reproduise
une telle horreur.
Comment s’y prendre ? Conjurer le mal, cela peut être transformer le mal
en un moindre mal, comme la dernière fée de La Belle au Bois Dormant,
qui transforme la mort en profond et long sommeil. Chez les Ashanti du
Ghana, la tâche des « laveurs d’âme » royaux, était de préserver l’âme du roi
du danger et de la contamination du mal (Cité dans Les grands mythes de
l’homme, Esprits et sorciers d’Afrique noire, Éditions Robert Laffont 1986)
Comment s’y prendre encore ? Cela peut être penser, cela peut être écrire,
cela peut être partager ou bien entendre. Ce qui est le projet même de ce
numéro de notre Revue, et des articles qui le composent.
« D’où vient le mal ? La réponse – non la solution– de l’action est que
faire contre le mal ?» (Le mal, RicÅ“ur Labor et fides 2004, p.58).
En réponse à la question du mal, sous ses différents sens, et à travers
différentes attitudes pour le conjurer, l’éventail est large des situations que
nous pourrons ici explorer, tant pour éclairer encore certaines des manifestations du mal, que pour guider le regard et la pensée sur les réponses
humaines qui permettent d’émerger du mal, de se sauver ou de s’engager
sur la voie de la vie. « Je sais qu’un peu partout, des hommes s’entretuent,
il y en a aussi qui s’entrevivent, j’irai vers ceux-là » écrit Prévert : Plutôt la
vie, photographie Édouard Boubat, en lettres blanches, de lumière, sur le
sombre de façades en mauvais état. C’est aussi, dans son cas, une réponse
peut-être au mal, vécu et perçu pendant les années de guerre où il fut très
jeune adulte.
Ainsi en est-il aussi du sens de certains des textes présentés, articles,
autres regards.
Les premiers textes qui composent ce numéro penchent, eux, plus vers
la mise au jour de manifestations particulières du mal (ou de son attrait).
L’article de Michel Demangeat, fait du mal un des ressorts fondamentaux,
à ses yeux, de l’ouvrage de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu,
avec le regard clinique de l’analyste.
D’autres analystes, Alberto Passerini, Anna Paladino et Manuela Becilli,
spécialistes de la Procédure Imaginative, adaptation en Italie (ou en italien)
du rêve-éveillé en psychanalyse, présentent un cas clinique, celui d’un adulte
psychotique, à partir de l’image du sang au coin de la bouche de quelqu’un.
Ils montrent ainsi comment les images et les mots traduisent un certain type
de rapport au mal, lié à la psychose et comment se construit aussi leur travail
clinique auprès de cet adulte psychotique.
La vignette clinique de Madeleine Natanson illustre la manière dont on
peut choisir la vie. Vomir la haine qui nous habite est l’expression douloureuse et difficile, chez une personne trisomique, de la haine éprouvée,
peut-être ressentie inconsciemment par l’autre à son égard. Philippe Gutton
nous enrichit de son expérience clinique, au service des adolescents face aux
difficultés et dommages qu’ils peuvent rencontrer, dans un registre qui peut
vite devenir pathologique. Le Dossier de Sciences et Vie Junior consacré au
diable et analysé, en fin d’ouvrage, illustre certaines des étapes du travail de
Philippe Gutton, Du mal en adolescence.
Un premier texte de Machiavel permet de percevoir sa vision, dans un
extrait de l’Histoire de Florence, et plus précisément dans le chapitre intitulé
L’alternance du bien et du mal.
Monique Aumage, à propos de l’impulsion de tuer, met en lien la phobie
d’impulsion avec la perversion psychique. Elle approfondit aussi les éléments
qui permettent d’envisager comment conjurer ce mal, principalement grâce
à la référence à la Loi.
Un autre extrait, cette fois dans le Discours sur la première décade de
Tite Live, élargit le spectre de la pensée réelle de Machiavel, concernant
les catégories du bien et du mal et la recherche du bien général.
À propos des Bienveillantes, l’ouvrage de Jonathan Littell, connu pour
ses prix, son nombre de pages et son propos, un récit à la première personne,
où le narrateur est un officier nazi, mettant en question toute forme de culpabilité, Jacques Natanson prononce les mots qui sont dits sotto voce dans le
texte de Molière, pour se distancier des tirades de Tartuffe : « C’est un scélérat
qui parle. »
Vassili Grossman, dans un court extrait de Tout passe, fait entendre lui
aussi une voix de colère, écho des monstrueux dommages de la guerre qui
s’est appelée la « deuxième guerre mondiale », des monstrueux dommages
de ce qui l’a précédée et accompagnée. Cet extrait est une réponse à la mise
en question de la culpabilité par Jonathan Littell, telle que nous la montre
Jacques Natanson.
Alain Bouregba montre comment la mauvaise conscience peut se
substituer à la conscience de soi et éviter certain type d’angoisse; et aussi
les rapports de la mauvaise conscience et de la tentation par la transgression
morale, avec la Loi symbolique.
Gérard Bonnet décrit les ravages que peuvent opérer dans la construction
de la personnalité, dans la vie du sujet qui y est soumis, les idéaux, en particulier quand, considérés comme des objets par la psychanalyse, des objets
sexuels, pour le sujet, la jouissance qu’ils suscitent se transforme en un
mal incurable.
Deux textes, mis en regard, l’un d’Albert Camus, l’autre de Primo Levi,
se répondent, l’un se porte sur le bonheur destructeur que revendique
Caligula, personnage principal de la pièce, l’autre émane de Primo Levi;
qui se fait témoin, pour nous qu’il fait juges, à l’égard du nazisme, du
fascisme et de leurs résurgences insidieuses. Ne craint-on pas encore de se
voir déborder à nouveau par ces afflux qui ont pris de nouvelles formes ?
Dominique Natanson critique la problématique souvent mise en avant,
de la place des Justes, dans l’opposition entre le Bien et le Mal. Son analyse
est historique. Sa critique combat la facilité et montre une fois de plus les
liens intriqués qui font, de la question du Bien et du Mal, une question
éminemment complexe. Il ne suffit pas, non plus, de nommer cette
complexité, pour s’exonérer d’avoir à chercher à comprendre, en profondeur.
Voltaire n’a pas connu nos terribles guerres modernes mais son appel à
l’entente entre les hommes y fait allusion avant l’heure, de manière tout à
fait actuelle. Sa Prière à Dieu constitue, pour nous, un autre regard qui n’est
pas d’un autre temps.
Nicole Fabre propose des chemins pour sortir de la haine, conjurer le
mal. La haine dévastatrice, haine à l’égard d’un proche, refoulée d’abord,
finit parfois par exploser. Le travail de la cure par le rêve-éveillé pose la
question de l’expression de la haine puis celle de la levée du refoulement
et des écueils qui peuvent en surgir, nouveaux dangers, et enfin, la question
comment sortir de la haine ?
Martine Fleury dans un texte très court, évoque la vie, quand la mort
est là, quand l’esprit semble déjà parti, ailleurs; la pensée, l’amour sont
encore présents et leur émotion gagne, même si ce n’est qu’un battement
de cils.
Colette Pericchi écoute des enfants, qui parlent de la mort, tentent de la
penser. «Le plus important dans la vie, c’est d’être pas mort », a dit une petite
fille de quatre ans. Il semble que pour l’enfant, le mal radical, ce serait la
crainte d’un anéantissement total.
Cet anéantissement total, c’est celui que, dans le texte de Martine Fleury,
choisit l’octogénaire, après tant d’années, d’autres tentatives échouées, mais
pour rejoindre celui dont elle fut séparée il y a si longtemps et dans des
circonstances si douloureuses et si marquées par le mal. Le mal ici, c’est
peut-être le mal d’amour, le mal de la séparation d’avec le fiancé juif, dans
les circonstances que d’autres textes de ce numéro ont rappelées. Et même
si, ici, choisir la vie c’est apparemment choisir la mort, l’émotion de l’amour
et du souvenir gagne.
Que faire contre le mal, contre sa propagation, contre son retour, contre
sa force de destruction ? Le conjurer peut nous mener sur les chemins de la
superstition, si l’on entend ce verbe en assimilant le mal à un sort. Peut-on
débusquer dans l’acte conjuratoire un fonctionnement imparfait de la raison,
de la foi, de l’esprit ?
Peut-on résoudre l’énigme du mal qui se présente à nouveau sous nos
yeux avec la constatation qu’on cherche à l’éviter mais qu’on n’y parvient
que jusqu’à ce qu’il revienne ?
Une réflexion plus profonde place le mal dans son contexte d’apparition
et une fois accepté le fait qu’il est énigme et nous dépasse, il devient possible
de le penser dans ses catégories quotidiennes.
Conjurer le mal, au sens que nous souhaitons donner au mot conjurer,
c’est précisément chercher et proposer les tentatives mises en place, du côté
de la psychanalyse, dans son rapport au mal (concept extérieur à son champ
mais présent sous forme de divers attributs qui s’y intègrent).
Insigne en or des Ashanti du Ghana, porté par les « laveurs d’âme» royaux, dont la
tâche était de préserver l’âme du roi du danger et de la contamination du mal.
Museum of Mankind Londres.
Les grands mythes de l’homme.
Esprits et sorciers d’Afrique noire.
Éditions Robert Laffont 1986.