Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.9782847951295
168 pages

p. 57 à 58
doi: IMIN.021.0057

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Autre regard

n° 21 2008/1

2008 Imaginaire & Inconscient Autre regard

Extrait de Histoire de Florence.

Chapitre : L’alternance du bien et du mal

Le machiavélisme est souvent présenté comme moralement condamnable. Les dictionnaires courants donnent le machiavélisme pour l’incarnation du mal.
Pour Spinoza « il est certain que cet homme si sagace aimait la liberté et qu’il a formulé de très bons conseils pour la sauvegarder ».
Dans l’extrait suivant comme dans celui à lire plus loin, on peut noter que l’objectif ultime de la pensée de Machiavel, de ses constructions les plus fines, à partir de l’histoire et de manière projective pour l’avenir, c’est le bien et le bien général. La question vraiment litigieuse à traiter avec ce qu’il a pu apporter à la pensée moderne et à la politique, c’est celle de la fin qui peut ou non justifier les moyens employés. Mais même cette question n’est pas celle qui définit le mieux Machiavel d’après de nombreux philosophes.
« Au milieu des révolutions qu’ils subissent, les empires tombent le plus souvent de l’ordre dans le désordre, pour retourner enfin du désordre à l’ordre; car les choses de ce monde n’ayant point la stabilité en partage, à peine arrivées à leur extrême perfection, elles ne peuvent plus s’élever, et elles doivent nécessairement descendre : de même, lorsqu’elles déclinent, et que les désordres les ont précipitées à leur dernier degré d’abaissement, ne pouvant descendre plus bas, il faut nécessairement qu’elles se relèvent. Ainsi l’on tombe toujours du bien dans le mal, et l’on remonte du mal au bien. La valeur, en effet, enfante le repos, le repos l’oisiveté, l’oisiveté le désordre, et le désordre la ruine : de même, l’ordre naît du désordre, la vertu de l’ordre, et de la vertu, la gloire et la bonne fortune. Les hommes sages ont aussi remarqué que les lettres marchent à la suite des armes, et que, dans tous les États, les grands capitaines naissent avant les grands philosophes. Lorsque le courage d’une armée disciplinée a produit la victoire, et la victoire la paix, la force de ces esprits belliqueux pourrait-elle céder à un charme plus doux qu’à celui des lettres, et existe-t-il un piège plus dangereux que celui qu’elles peuvent tendre à une ville bien constituée pour y introduire l’oisiveté ? Caton avait sondé toute la profondeur de l’abîme, lorsqu’il vit toute la jeunesse de Rome suivre avec admiration les philosophes Diogène et Carnéade, que les Athéniens avaient envoyés au sénat comme ambassadeurs : il pressentit le mal dont ces loisirs paisibles menaçaient sa patrie, et fit défendre qu’à l’avenir aucun philosophe pût être reçu dans Rome.
C’est donc à ces causes que l’on doit attribuer la ruine des empires; mais, une fois consommée, les hommes que leurs malheurs ont éclairés reviennent, comme je l’ai dit, à un gouvernement réglé, à moins qu’ils ne restent étouffés par une force extraordinaire : c’est à elles encore que l’Italie dut tantôt sa prospérité et tantôt son malheur, d’abord sous les anciens Toscans, depuis sous les Romains. Quoique, dans la suite, l’Italie n’ait vu sortir des ruines romaines aucun établissement qui ait pu la dédommager de sa chute, et lui faire recouvrer sa gloire sous un gouvernement sage et vigoureux, néanmoins il se manifesta un tel courage dans les villes nouvelles et dans les nombreux États qui s’élevèrent sur les débris de Rome que, quoiqu’aucun d’eux en particulier n’eût obtenu la supériorité, ils vécurent ensemble dans un tel équilibre et une telle harmonie, qu’ils parvinrent à la défendre et à la délivrer enfin des barbares. »
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