2008
Imaginaire & Inconscient
Autre regard
Extrait de Histoire de Florence.
Chapitre : L’alternance du bien et du mal
Le machiavélisme est souvent présenté comme moralement condamnable.
Les dictionnaires courants donnent le machiavélisme pour l’incarnation du
mal.
Pour Spinoza « il est certain que cet homme si sagace aimait la liberté
et qu’il a formulé de très bons conseils pour la sauvegarder ».
Dans l’extrait suivant comme dans celui à lire plus loin, on peut noter
que l’objectif ultime de la pensée de Machiavel, de ses constructions les plus
fines, à partir de l’histoire et de manière projective pour l’avenir, c’est le
bien et le bien général. La question vraiment litigieuse à traiter avec ce qu’il
a pu apporter à la pensée moderne et à la politique, c’est celle de la fin qui
peut ou non justifier les moyens employés. Mais même cette question n’est
pas celle qui définit le mieux Machiavel d’après de nombreux philosophes.
« Au milieu des révolutions qu’ils subissent, les empires tombent le plus
souvent de l’ordre dans le désordre, pour retourner enfin du désordre à
l’ordre; car les choses de ce monde n’ayant point la stabilité en partage, à
peine arrivées à leur extrême perfection, elles ne peuvent plus s’élever, et
elles doivent nécessairement descendre : de même, lorsqu’elles déclinent, et
que les désordres les ont précipitées à leur dernier degré d’abaissement, ne
pouvant descendre plus bas, il faut nécessairement qu’elles se relèvent. Ainsi
l’on tombe toujours du bien dans le mal, et l’on remonte du mal au bien.
La valeur, en effet, enfante le repos, le repos l’oisiveté, l’oisiveté le désordre,
et le désordre la ruine : de même, l’ordre naît du désordre, la vertu de l’ordre,
et de la vertu, la gloire et la bonne fortune. Les hommes sages ont aussi
remarqué que les lettres marchent à la suite des armes, et que, dans tous
les États, les grands capitaines naissent avant les grands philosophes. Lorsque
le courage d’une armée disciplinée a produit la victoire, et la victoire la paix,
la force de ces esprits belliqueux pourrait-elle céder à un charme plus doux
qu’à celui des lettres, et existe-t-il un piège plus dangereux que celui qu’elles
peuvent tendre à une ville bien constituée pour y introduire l’oisiveté ? Caton
avait sondé toute la profondeur de l’abîme, lorsqu’il vit toute la jeunesse
de Rome suivre avec admiration les philosophes Diogène et Carnéade, que
les Athéniens avaient envoyés au sénat comme ambassadeurs : il pressentit
le mal dont ces loisirs paisibles menaçaient sa patrie, et fit défendre qu’à
l’avenir aucun philosophe pût être reçu dans Rome.
C’est donc à ces causes que l’on doit attribuer la ruine des empires; mais,
une fois consommée, les hommes que leurs malheurs ont éclairés reviennent,
comme je l’ai dit, à un gouvernement réglé, à moins qu’ils ne restent étouffés
par une force extraordinaire : c’est à elles encore que l’Italie dut tantôt sa
prospérité et tantôt son malheur, d’abord sous les anciens Toscans, depuis
sous les Romains. Quoique, dans la suite, l’Italie n’ait vu sortir des ruines
romaines aucun établissement qui ait pu la dédommager de sa chute, et lui
faire recouvrer sa gloire sous un gouvernement sage et vigoureux, néanmoins
il se manifesta un tel courage dans les villes nouvelles et dans les nombreux
États qui s’élevèrent sur les débris de Rome que, quoiqu’aucun d’eux en
particulier n’eût obtenu la supériorité, ils vécurent ensemble dans un tel
équilibre et une telle harmonie, qu’ils parvinrent à la défendre et à la délivrer
enfin des barbares. »