2008
Imaginaire & Inconscient
Autre regard
Extrait de Discours sur la première décade de Tite-Live.
Machiavel
Tous les écrivains qui se sont occupés de politique (et l’histoire est
remplie d’exemples qui les appuient) s’accordent à dire que quiconque veut
fonder un État et lui donner des lois doit supposer d’avance les hommes
méchants, et toujours prêts à montrer leur méchanceté toutes les fois qu’ils
en trouveront l’occasion. Si ce penchant demeure caché pour un temps, il
faut l’attribuer à quelque raison qu’on ne connaît point, et croire qu’il n’a
pas eu l’occasion de se montrer ; mais le temps qui, comme on dit, est le
père de toute vérité, le met ensuite au grand jour.
Après l’expulsion des Tarquins, la plus grande union paraissait régner
entre le Sénat et le peuple. Les nobles semblaient avoir déposé tout leur
orgueil et pris des manières populaires, qui les rendaient supportables même
aux derniers des citoyens. Ils jouèrent ce rôle et on n’en devina pas le motif
tant que vécurent les Tarquins. La noblesse, qui redoutait ceux-ci, et qui
craignait également que le peuple maltraité ne se rangeât de leur parti, se
comportait envers lui avec humanité. Mais quand la mort des Tarquins les
eut délivrés de cette crainte, ils gardèrent d’autant moins de mesure avec
le peuple qu’ils s’étaient plus longtemps contenus, et ils ne laissèrent
échapper aucune occasion de le frapper. C’est une preuve de ce que nous
avons avancé : que les hommes ne font le bien que forcément; mais que
dès qu’ils ont le choix et la liberté de commettre le mal avec impunité, ils
ne manquent de porter partout la turbulence et le désordre.
C’est ce qui a fait dire que la pauvreté et le soin rendent les hommes
industrieux et que les lois font les gens de bien. Là où le bien vient à régner
naturellement et sans la loi, on peut se passer de loi, mais dès que viennent
à expirer les moeurs de l’âge d’or, la loi devient nécessaire. Ainsi les grands,
après la mort des Tarquins, n’éprouvant plus cette crainte qui les retenait,
il fallut chercher une nouvelle institution qui produisît sur eux le même effet
que produisaient les Tarquins quand ils existaient. C’est pour cela qu’après
bien des troubles, des tumultes et des périls occasionnés par les excès
auxquels se portèrent les deux ordres, on en vint, pour la sûreté du dernier,
à la création des tribuns, et on leur accorda tant de prérogatives, on les
entoura de tant de respects, qu’ils formèrent entre le Sénat et le peuple une
barrière qui s’opposa à l’insolence des premiers.