InfoKara
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
40 pages

p. 30 à 32
doi: en cours

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Volume 17 2002/1

2002 INFOKara Forum

Existe-t-il une spécificité des soins palliatifs chez le sujet âgé?  [*]

Micheline Michel Olivier Michel Médecins
Le sujet très âgé dépendant physiquement et/ou psychiquement finit souvent sa vie en institution sans que soit véritablement mise en place une stratégie spécifique de soins palliatifs. L’accompagnement de fin de vie représente une large part de l’activité gérontologique quotidienne. La pratique des soins palliatifs chez le nonagénaire nécessite une bonne connaissance des particularités de l’évaluation et du traitement de la douleur et exige une réflexion éthique sur les soins. C’est en considérant la personne dans sa globalité médico-psycho-sociale qu’une prise en charge adaptée pourra être apportée, avec des moyens financiers suffisants qui aujourd’hui font défaut en France et un autre regard de la société sur la grande vieillesse.Mots-clés : soins palliatifs, sujet âgé, démence, spécificité des soins. Physically and/or mentally impaired very old people may end their life in institutions where no specific palliative care strategy is established. In the daily gerontological activity, end-of-life care is an important part of the medical work. Palliative care in nonagenarians require extensive knowledge of pain evaluation and treatment as well as ethical questioning about care itself. The patient must be considered in its medico-psycho-social globality and adequate financial resources should be provided. Today, in France, such resources are lacking and an another eye over the oldest old is requested from the society.Keywords : palliative care, elderly, dementia, care specify.
En France, la loi du 9 juin 1999 stipule que tout patient dont l’âge le requiert doit avoir accès aux soins palliatifs.
Un cri d’alarme a très vite été lancé par de nombreux gériatres qui dénoncent les difficultés d’admission en Unité de Soins Palliatifs (U.S.P.) pour les patients nonagénaires, ainsi que l’insuffisance de l’offre de soins de fin de vie à domicile et en institution pour la population très âgée. Pourquoi ces limites alors que les statistiques sont pourtant éloquentes: la majorité des personnes qui décèdent sont âgées et la mort a lieu le plus souvent à l’hôpital, en unité de court séjour. La fin de vie de nos aînés est confiée à des soignants généralement non formés en soins palliatifs. On peut donc s’interroger sur la qualité de cette prise en soins malgré le souci de bien faire et aussi sur l’existence ou non d’une démarche spécifique en soins palliatifs.
La prise en charge palliative a tout d’abord été définie chez le patient cancéreux sans critère précis d’âge, mais plutôt chez le jeune. Ce sont des soins actifs dispensés à tout patient dont l’état le requiert, qui visent à soulager la douleur physique du malade, à apaiser sa souffrance morale et à soutenir les proches. En gériatrie, les maladies qui s’associent au vieillissement déterminent sans aucun doute une stratégie spécifique de soins, comme par exemple dans le cas de la maladie d’Alzheimer. L’âge en soi mais encore plus le niveau de dépendance du patient pour les actes de la vie quotidienne, l’avis de l’intéressé et le plus souvent celui de la famille, modulent les choix thérapeutiques.
A partir de notre pratique de gériatrie hospitalière en Soins de Suite et Réadaptation (S.S.R.) et en Soins de Longue Durée (S.L.D.), sans lits dédiés aux soins palliatifs, nous pouvons dégager quelques particularités de l’accompagnement de fin de vie et des soins terminaux chez la personne âgée hors structure spécialisée.
  1. Il faut tout d’abord reconnaître la difficulté de déterminer l’entrée en phase palliative d’un patient présentant une polypathologie, évoluant généralement avec «des hauts et des bas». L’alternance de phases agoniques et de rémission est d’observation courante. Les soins curatifs et les soins palliatifs alors s’entremêlent, on parle plutôt de soins continus.
  2. Le «lent» mourir s’avère une situation fréquente. Entre le diagnostic de l’affection terminale et l’exitus, le délai est parfois très long, bien au-delà des «15 jours – 3 semaines» demandés lors d’une admission en U.S.P. Ces états dits «crépusculaires» sont un obstacle majeur pour l’accès du malade très âgé dans ce type d’unité par crainte de voir un lit immobilisé pour plusieurs mois. Ce «lent» mourir est source d’épuisement moral pour les proches et les professionnels et même physique pour le conjoint lui aussi âgé. Il se voit en particulier dans le cadre des démences et d’affections neurologiques chroniques.
  3. Autre point, la pathologie cause du décès diffère de celle de l’adulte plus jeune: même si les affections cancéreuses sont fréquentes, dans un bon nombre de cas il s’agit de décompensation d’organes avec une cascade de décompensations viscérales multiples. Elle survient au cours de l’évolution d’une pathologie chronique telle qu’une insuffisance cardiaque, respiratoire, rénale dans le cadre d’une polypathologie. D’autres fois, c’est une décompensation aiguë d’un organe fragilisé par le vieillissement ou la maladie qui va entraîner la mort, comme un infarctus du myocarde ou un accident vasculaire cérébral. Beaucoup de patients hospitalisés en U.S.L.D. décèdent d’une bronchopathie d’inhalation par fausse-route.
  4. La maladie chronique est souvent source de dépendance pour les actes quotidiens. Cet état de dépendance occasionne en fin de vie des complications de décubitus, ce qui rend la prise en charge plus lourde pour le soignant.
  5. Qu’en est-il de la spécificité des symptômes terminaux?
  6. La douleur: ce symptôme peut être malheureusement mal soulagé, car insuffisamment évalué chez la personne incapable d’utiliser les outils d’auto-évaluation. Le recours à une échelle d’hétéro-évaluation n’est pas encore systématique. Par ailleurs le mécanisme douloureux est souvent mixte, nociceptif et neuropathique du fait de la polypathologie.
  7. Les troubles de la communication: ils se rencontrent dans le cadre des démences, des aphasies, des confusions mentales.
  8. La constipation: elle est classique en gériatrie, habituelle et/ou iatrogène.
  9. La somnolence: elle serait plus fréquente que chez le jeune. La vie relationnelle s’en trouve appauvrie.
  10. Le cheminement psychologique: celui du grand vieillard pourrait se caractériser par une acceptation plus facile de la mort, mais cela reste à démontrer.
  11. Sur le plan du traitement de la douleur, la tolérance s’avère habituellement médiocre pour les antalgiques de palier III, avec des effets indésirables tels que la confusion mentale, la rétention d’urines, la somnolence. Ceci tient aux modifications pharmacologiques liées au vieillissement et à la polymédication.
  12. Dans le domaine éthique, l’abandon thérapeutique est plus un piège que l’obstination thérapeutique face à un vieillard présentant une altération physique et mentale, ce d’autant qu’il ne demande rien et que le recours à un avis spécialisé paraît souvent difficile vers le lieu de la consultation. Une demande d’euthanasie est parfois demandée par une famille épuisée dans des cas d’agonies extrêmement longues, même en l’absence de symptômes non contrôlés. Le deuil peut être anticipé lors de maladies dégénératives chroniques.
  13. Le décès des sujets âgés a généralement lieu à l’hôpital car les hospitalisations des trois derniers jours de vie restent encore fréquentes ou parce que la personne est déjà hospitalisée en S.S.R. ou en S.L.D. Donc la mort survient dans un endroit non choisi par l’intéressé, avec des soins délivrés par un personnel non choisi. Le nonagénaire, victime de pertes successives, perd le rôle de sujet pour devenir objet de soins.
  14. L’entourage familial présente des particularités. Le conjoint est lui-même âgé, les enfants également. Le mourant peut avoir perdu ses êtres chers. La famille peut être éloignée et par conséquent le malade se trouve isolé. L’accompagnement du mourant âgé renvoie à son conjoint le scénario de sa propre mort.
  15. La prise en soins de la phase terminale est le fait d’équipes insuffisamment formées aux soins palliatifs et parfois non motivées pour cette mission. De plus, on déplore aussi bien à domicile qu’en institution et en service gériatrique des effectifs insuffisants, d’où un manque de disponibilité et d’écoute.
  16. La fin de vie en unité de soins de longue durée est une situation où les problèmes se cumulent, pour plusieurs raisons:
    • On y soigne une grande majorité de personnes démentes, donc malades, dépendantes et ayant des troubles de la communication verbale ce qui va compliquer la relation.
    • L’épuisement des soignants est fréquent faute de moyens et de formation, face à des situations de «lent» mourir.
    • L’implication des proches sur la durée peut devenir limitée.
    • Le choix décisionnel pour le traitement curatif des complications est ardu. Faut-il mettre en place une alimentation entérale en cas de troubles de l’alimentation (anorexie persistante, troubles de la déglutition), avoir recours aux perfusions sous-cutanées en cas de déshydratation chronique? Chaque malade est particulier et unique et la discussion éthique permanente. En l’absence de consentement de l’intéressé, il faut savoir résister aux demandes des proches, pas toujours bien intentionnés, souvent ambigus.
    • Les tensions relationnelles proches/professionnels sont sous-jacentes du fait de l’énorme participation financière des familles.
    • L’impossibilité de l’évaluation de la douleur morale par un outil validé chez le vieillard non communicant entraîne des mécanismes de projection personnelle parfois fantasmatiques.
Au final, toutes les situations de fin de vie sont diversement présentes chez les sujets très âgés en termes de symptômes, de maladies et d’entourage.
Chaque malade est singulier et l’âge en soi n’apporte pas de spécificité particulière en termes de prise en soins quand on se réfère aux travaux publiés chez le jeune.
Ce qui semble faire la particularité de l’accompagnement de fin de vie des très âgés, c’est le manque de moyens accordés pour les effectifs en personnel soignant autant à l’hôpital qu’en institution et à domicile. Par ailleurs les personnes âgées en phase terminale ne sont pas prioritaires pour l’accès aux U.S.P. tandis que la demande de lits «dédiés» en service de gériatrie s’apparente à un parcours du combattant. La dévalorisation de la vieillesse par notre société se rejoue hélas dans ce domaine aussi.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Benamou M, Amar S, Aïka R, Galbrun E, Boucheny E, Bounaama A, Piazza d’Olmo M: Quand un soin palliatif s’installe dans la durée. Geriatrics, Praticien et troisième âge, 2000, tome XIX-2-166: 74-80.
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·  Wary B: Les personnes âgées: ces oubliées du traitement de la douleur, Bulletin JALMALV, 1998, 55: 13-19.
 
NOTES
 
[*]Correspondance: Centre Hospitalier Universitaire de Rennes, Service de médecine gériatrique, rue de l’Hôtel-Dieu 2, CS 26419, F-35064 Rennes Cedex.
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