2002
INFOKara
Coup de cœur
Bon vent Léon! Les soins palliatifs, c’est aussi l’aventure ....
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Anne Courvoisier
Psychologue
C’était la légende du Lac. Il était pratiquement né dans l’eau puisque son père l’emmenait déjà naviguer à l’âge de 5 ans. Il lui apprit toutes les ficelles du métier de navigateur, tous les vents du Léman, les prémisses des coups de tabac. Léon a passé sa vie sur l’eau et dans son chantier naval. Il connaissait tout des différents bateaux, de la barque à rame aux chaluts de travail et tous les types de voiliers. Son chantier, c’était une caverne d’Ali Baba: outre les grosses pièces qu’il y fabriquait, on y trouvait aussi tout ce dont un bateau et son navigateur pouvaient avoir besoin. Léon était connu loin à la ronde en raison de sa passion pour la plus noble des matières, le bois. Il avait mis sa devise à l’entrée du chantier: «Le bois c’est la vie». Il faisait ou refaisait les bordées, les membrures et les caillebotis. On l’appréciait aussi pour l’ambiance qu’il savait entretenir avec des jeux de mots sans pareil. Il respirait la vie, aimait la bonne chère et le bon petit blanc.... mais partagé car, pour lui, c’était les copains d’abord. Avec sa femme à ses côtés, il aimait rassembler ses amis. Il rencontra les plus grands voyageurs (Ella Maillard) comme les plus grands navigateurs (Eric Tabarly). C’était le «Prince du Lac».
Mais un jour, il fit un double accident vasculaire cérébral et se retrouva tétraplégique, aphasique et trachéotomisé. Quand je l’ai vu pour la première fois, j’ai été frappée – happée – par son regard, si bleu, si tendre, sa masse de cheveux blancs soignés, et sa peau burinée par les embruns du Lac, encore bronzée. Malgré la douceur de son visage, il s’en dégageait une force peu commune et je l’imaginais bien commander un équipage. Auprès de lui – et elle sera présente chaque jour – se tenait une femme assez petite et menue, dont le visage était lui aussi buriné. Elle était vive et pétillante et malgré son petit gabarit, elle se révéla une personnalité de caractère, d’une profonde humanité, généreuse, dévouée à cet homme qu’elle chérissait depuis toujours, étant sa femme, ayant été sa co-équipière et sa collaboratrice.
Tous les navigateurs du Léman – du plus humble au plus prestigieux – ont défilé dans la chambre de Léon et la plupart ne connaissaient pas son véritable prénom, une chambre qui donnait sur le Lac, tapissée de photos, de coupures de journaux, de tableaux, tous représentant des bateaux ou des amis navigateurs.
Lorsque j’accompagne une personne dans le dernier chemin de sa vie, je lui demande toujours ce qui lui ferait encore plaisir. En pensant à Léon, qui ne pouvait s’exprimer mais qui savait se faire comprendre par des mimiques, l’idée est venue d’organiser une sortie sur le Lac. Certains membres de l’équipe soignante firent grise mine et on peut les comprendre. Mais la permission fut donnée et ainsi, avec sa femme, sa sœur et ses fils, nous avons pu faire la surprise à Léon. Un samedi, dans une chaise roulante, il fut transporté en ambulance jusqu’au petit port voisin où l’attendaient un ami très cher avec son bateau et d’autres amis parmi lesquels son médecin traitant. Nous sommes montés à bord après avoir hissé Léon qui trônait à la poupe avec sa casquette de marin vissée sur la tête et ses yeux qui dévoraient son Lac. A bord, nous avions prévu le matériel médical et le pique-nique. Même Dieu, le Père Eternel, était de la partie: il faisait un temps superbe, pas un seul nuage et juste une brise légère. Nous avons pris le large et un verre de vin blanc pour respecter la coutume.
Bientôt, Léon fut alerté par des cris en provenance d’une grande vedette ancienne qui se tenait tout près et qui fera route avec nous. C’étaient ses fils avec encore d’autres amis. Léon ne put retenir quelques larmes d’émotion. Puis, comme par enchantement, des voiliers commencèrent à jaillir de partout pour danser un véritable ballet sur l’eau: les copains s’étaient donné le mot pour lui faire la surprise… telle qu’il fallut aspirer les sécrétions trachéales. Puis, serein et le regard mouillé, Léon regarda d’un air radieux. Il était dans son élément, calme, comme pour ne rien manquer ou comme s’il voulait tout emmagasiner une dernière fois.
Le retour fut triste. Aussi, pour atténuer la transition, nous sommes allés un moment sur la terrasse pour boire encore un verre. Léon était rentré sain et sauf, heureux de sa journée. Plus tard, il se régala des photos – sa femme en avait fait un album – et il les montrait à ses visiteurs, parfois ahuris, le tam-tam avait fait le tour du Lac.
Deux semaines avant l’AVC, plus d’une année auparavant, alors qu’il discutait d’un copain hospitalisé, il avait dit à un ami: «moi, je ne mourrai pas dans un lit d’hôpital». Quand je suis entrée dans sa chambre, 4 jours avant son décès, son regard était embrumé pour la première fois. Il venait d’apprendre qu’on allait le transférer à l’autre bout du canton, loin de son Lac. Alors, je lui ai lancé en souriant: «mais, comme je vous connais, vous trouverez bien une combine pour ne pas y aller». Ce jeudi, on m’a appelée car il venait de mourir dans l’ambulance qui le ramenait d’un contrôle de routine. Il l’avait bien trouvée et s’était fait la belle avec élégance.
«Léon est parti sereinement virer la dernière bouée des Hauts-Monts»
Ce texte est reproduit avec l’aimable autorisation de la famille.
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Correspondance: CESCO, 14, ch. de la Savonnière, CH-1245 Colllonge-Bellerive.