InfoKara
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
110 pages

p. 103 à 107
doi: en cours

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Volume 17 2002/3

2002 INFOKara Forum

La souffrance totale en onco-hématologie

Michel Moriceau  [*] Médecin
Expérience subjective ressentie par toute personne ayant un rapport avec un événement douloureux, la souffrance affecte en premier lieu le patient. Elle atteint également la famille et les soignants dans ce qui constitue alors la souffrance totale. Dans un service d’onco-hématologie, la souffrance est un phénomène complexe qui requiert une prise en charge personnalisée s’attachant à prévenir et à traiter la souffrance du patient, des familles et des soignants.Mots-clés : souffrance, compétence, humanisme, qualité des soins, accompagnement, protection, soignant. Suffering is a subjective experience for every person confronted to painful event but it first affects the patient. In the concept of total suffering, family and health carers are also considered. In onco-haematology units, suffering is a complex phenomenon requiring personalized management in order to prevent and to treat suffering of the patient, of the family and of health carers.Keywords : suffering, competence, humanity, quality of care, accompaniment, protection, health carers.
 
Introduction
 
 
La souffrance est une expérience subjective ressentie par toute personne ayant un rapport avec un événement difficile à supporter. La souffrance est donc aussi un message adressé à son entourage par celui-là même qui la ressent.
La souffrance totale est à la fois celle du patient et celle de sa famille ainsi que celle des soignants. Ses origines sont diversement intriquées et diversement associées.
Dans certaines circonstances, la cause est la même telle une complication brutale ou une rechute de la maladie. Dans d’autres cas, l’origine de la souffrance dépend de ce que la personne ressent. En effet, la souffrance du patient peut être liée à la maladie et à ses conséquences, la souffrance de l’entourage à un excès d’inquiétude ou à une présence éreintante et la souffrance des soignants peut être causée par la répétition des deuils et la charge importante de travail. Or, chacune de ces souffrances devrait faire l’objet d’une prise en charge personnalisée car la souffrance est vécue différemment par le patient, sa famille et les soignants. Elle a également un retentissement et des conséquences différentes pour chacun d’entre eux.
 
La souffrance du patient
 
 
Au premier plan figure la souffrance du patient qui est unique de par l’unicité du patient, complexe par la diversité de ses modes d’expression et globale en raison de l’intrication des composantes physiques, psychologiques, sociales et spirituelles.
Les éléments
La reconnaissance de la souffrance passe par l’identification de déterminants que constituent le retentissement de la maladie, les complications évolutives et iatrogènes ainsi que des éléments propres. Les jours comptés, la vie qui défile à rebours, l’absence de répit, car il n’y a ni dimanche ni jours de fête, sont des éléments qui entretiennent l’incertitude et l’inquiétude. Quant à l’hypothèque sur l’avenir, elle engendre un marasme psychologique.
L’expression
La signification de la souffrance est fonction du message que le patient souhaite transmettre. Le message d’alerte traduit un symptôme qui appelle une réponse thérapeutique, le message de détresse transcrit une bouffée d’angoisse ou crise de panique et le message adressé à l’entourage témoigne d’une avidité relationnelle ou en revanche d’attitude de repli.
Le retentissement
Une souffrance excessive et non contrôlée retentit sur l’état général du patient. Elle accroît le stress de la famille. Elle altère le sentiment de confiance indispensable aux relations du patient et de son entourage médical. Elle remet en cause le sens des efforts préalablement accomplis alors qu’une souffrance canalisée rend possible la poursuite du dialogue et des échanges. Le patient est alors prémuni contre un excès de stress, de révolte et d’agressivité.
 
La souffrance des familles
 
 
L’identification de la souffrance d’une famille contribue à la prévention des conflits entre une équipe soignante et l’entourage du patient car elle constitue un facteur potentiel d’isolement.
Les éléments
Trois éléments contribuent grandement à la souffrance des familles:
  • le défaut d’explication, notamment sur la logique des soins. Les examens pourtant indispensable sont vécus comme des sentences et les traitements comme des sanctions ce qui engendre la non-compréhension par la famille des problèmes posés par le patient, sa maladie et ses traitements;
  • l’absence de communication peut provenir de la famille, comme des informations non demandées, ou du médecin comme des informations non fournies ou encore du système de soins telle que l’inadaptation des conditions d’accueil et d’accompagnement;
  • la non-acceptation de la réalité qui s’exprime par le déni ou la culpabilité lorsque la famille se sent coupable de n’avoir pas été assez vigilante ni assez présente.
L’expression
Le malaise, le mal-être et la peine irrépressible ont des modes d’expression qui varient d’un sujet à l’autre et aussi d’un moment à l’autre (tableau I). Certains comportements sont d’ailleurs imprévisibles Ainsi le chantage, une plainte ou la décompensation brutale d’une affection psychiatrique sous-jacente prenant la forme de délire.

Tableau I
Modes d’expression
Modes d’expressionSignification
MutismeSidération, difficulté de mettre en mot le traumatisme subi
ColèreRefus d’accepter la réalité
AbattementRésignation, abandon de tout espoir
RévolteAngoisse, suspicion à l’encontre des soignants
EvitementPeur de l’avenir
Activisme débridéExcès de certitudes (avoir raison, s’arroger des droits qui sont ceux de l’autre)
Violence (injonctions, menaces, agressivité, alcoolisation, consommation excessive de substances toxiques)Souffrance incontrôlée

Le retentissement
La souffrance retentit sur l’équilibre des familles sur tous les plans. Au plan physique, la fatigue ne fait que croître pour aboutir à l’épuisement de la famille. Elle accentue son irritabilité, son ressentiment et son agressivité. Au plan psychologique, différents sentiments apparaissent (tableau II).

Tableau II
Sentiments des familles
Sentiments ressentisSignification
Inquiétude, angoissePeur de la maladie, peur de l’autre, peur de décevoir
DouteConfiance perturbée («a-t-on bien fait de le faire hospitaliser dans cet hôpital?». «si on l’avait emmené ailleurs»)
CulpabilitéDifficulté à surmonter la situation (ne pas être présent, attentif, efficace, continuer à vivre comme avant)
AgressivitéRecherche d’un bouc émissaire: le patient, un soignant, un membre de l’équipe médicale, un agent hospitalier

Au plan social, l’isolement de la famille se creuse sous le poids des difficultés quotidiennes. La vie familiale et professionnelle est à réorganiser l’indifférence d’une société individualiste est parfois criante. Les relations avec un entourage apparemment non concerné ou, en revanche, trop intrusif sont perturbées et la famille est confrontée aux attitudes d’évitement de personnes refusant tout contact avec l’entourage d’un malade. Le vide se fait autour d’elle. Le coût réel de l’accompagnement d’un proche est loin d’être négligeable car cela entraîne perte de revenu et augmentation des frais de transport sans compter le coût des séjours à proximité de l’hôpital.
Sur le plan spirituel/existentiel, le non-sens d’une maladie, imprévisible par définition, suscite les interrogations de la famille et un sentiment d’injustice. Le spectre du châtiment d’avoir trop bu et trop fumé peut aussi laisser planer un sentiment de malaise sinon de honte.
Les familles en souffrance exercent une pression sur les soignants et cela perturbe leur objectivité et retentit sur leur façon de travailler. Le sentiment de confiance est altéré lorsqu’une famille est privée de dialogue, soit de son fait quand elle trouve refuge dans l’illusion, dans le non-dit et dans l’ignorance, soit du fait des soignants qui manquent de temps et d’attention, soit encore du fait du patient replié sur lui-même face à un excès de sollicitude et de sollicitations.
 
La souffrance des soignants
 
 
Les traumatismes atteignent l’ensemble des personnels intervenant auprès des patients et ayant un contact avec les familles. Si les infirmières et les aides soignants sont en première ligne, les médecins subissent également des chocs physiques et émotionnels. Quant aux psychologues, leur fonction ne les prémunit pas contre la souffrance. Tout cela peut compromettre leur efficacité.
Les éléments
La charge de travail excessive limite le temps dont les soignants devraient disposer pour entretenir une relation avec le patient. Les effectifs réduits contraignent les services à fonctionner à flux tendus. La frustration découle de cadences soutenues. Les soins sont effectués dans la presse, sans avoir le temps de parler, ni de prendre du recul comme si on n’avait jamais le temps de poser son sac. La charge émotionnelle, le transfert opéré sur les malades les plus jeunes et la répétition des deuils entraînent une saturation voire une suffocation des soignants. L’absence de dialogue au sein d’une équipe est responsable de dissensions et, faute d’une réflexion éthique commune, la logique des traitements n’est pas correctement perçue. La souffrance des soignants est d’autant plus importante que les traitements sont mal tolérés et sans efficacité. Les déficits d’informations et les lacunes de formation pénalisent des équipes devenues incapables d’apporter spontanément des réponses adaptées aux questions qui leur sont posées. Le manque d’expérience et de connaissances empêche la compréhension du sens de certaines prescriptions. C’est notamment le cas en hématologie ou en oncologie, lorsque la discussion porte sur des sujets à la fois techniques et éthiques comme lorsque sont évoquées la démarche palliative, l’acharnement thérapeutique, les conditions de transfusions en fin de vie ou une antibiothérapie à visée palliative, par exemple. Enfin, le manque de reconnaissance décourage les équipes puisque leur travail n’est pas respecté.
L’expression
Chez les soignants, la souffrance s’exprime de différentes manières (tableau III). Le retentissement des soucis professionnels sur la vie privée prend parfois des proportions inquiétantes car conjugopathie, déstabilisation de la relation parents-enfants et syndrome dépressif sévère ne sont pas rares. Cette intrusion de la vie professionnelle dans la sphère privée est vécue comme un échec et la tentation de tout abandonner se concrétise parfois par un arrêt de travail, une démission, un licenciement voire un divorce.

Tableau III
Modes d’expression
Modes d’expressionSignification
Stress (altération des capacités de résistance d’une personne)Irritabilité anormale, nervosité permanente
Fatigue (troubles du sommeil, versatilité de l’humeur, difficulté à récupérer)Incapacité à poursuivre un engagement professionnel épuisant
Peur de craquerBesoin de faire reculer ses limites, en multipliant par exemple les prises de risques (perte de sérénité, perte d’attention, perte de maîtrise…)
EpuisementIncapacité d’aller plus loin, impossibilité physique et psychique de poursuivre une activité destructrice
UsureImpossibilité de rebondir, au quotidien, face à des situations de crise répétées
Critiques systématiques, justifiées ou non, des familles, des collègues, de l’institutionUsure du soignant
RévolteBesoin d’exploser, sous la forme de coups de gueule exutoires, perte totale de contrôle exceptionnelle

Le retentissement
La souffrance des soignants retentit sur l’équilibre du service à travers diverses manifestations (tableau IV). En effet, comme elle procède de leur saturation face à des situations extrêmes et difficilement maîtrisées, elle entraîne une paralysie des unités de soins marquée par un absentéisme important voire des démissions successives. La sécurité des soins n’y est plus assurée en raison du sous-effectif et du manque de qualification du personnel intérimaire. La continuité des soins n’est alors plus assurée motivant plaintes et insatisfaction des usagers. Elle a pour conséquence ultime un découragement des personnels ce qui compromet la qualité des soins et l’état des relations avec les patients, les familles et les autres soignants.

Tableau IV
Manifestations de la souffrance des soignants
Types de manifestationsFormes d’expression
PhysiquesFatigabilité excessive, troubles du sommeil, troubles du comportement (irritabilité, brutalité, agressivité), syndrome dépressif justifiant une hospitalisation
PsychologiquesStress (tensions entre les membres de l’équipe, avec les familles, dans la relation avec le patient) Culpabilité (de ne pas y arriver, de ne pas pouvoir tout faire, de ne pas faire davantage) Epuisement psychologique (effondrement des moyens de défense psychique face à une situation de crise): impossibilité de mettre une distance et de trouver des aspects positifs à la poursuite d’une activité professionnelle devenue destructrice, perte de toute objectivité
SocialesAbsentéisme, arrêts de travail, désaccords, demandes réitérées, réclamations, revendications, contentieux, conflit ouvert ou insidieux (remise en question de la compétence de l’autorité), licenciement, démission
SpirituellesSentiment d’inutilité, d’impuissance, de non reconnaissance, de perte d’un idéal

 
Prévenir la souffrance totale
 
 
La prévention de la souffrance du patient est fondée sur l’efficacité des traitements et des soins de confort. La compétence des soignants est donc le préalable à toute prise en charge professionnelle.
La prévention de la souffrance des familles dépend de l’attention qui leur est portée car s’il ne faut pas fuir, devant une famille demandeuse, revendicative et peut-être excessive, il ne faut pas non plus ignorer une famille qui ne demande rien. En effet, celle-ci peut revendiquer le droit de ne pas savoir mais elle peut aussi ne pas oser s’adresser au médecin. Dans les deux cas, la famille a besoin de se sentir comprise puisqu’elle se protége d’une réalité écrasante en cheminant à son rythme.
La prévention de la souffrance des soignants repose sur la prise en compte de leur stress et sur l’écoute de leurs problèmes. Une réflexion pluridisciplinaire comprenant des espaces de concertation régulière, une réflexion éthique et la discussion des cas plus difficiles facilite le dialogue et les échanges en débouchant sur une meilleure compréhension du sens des traitements que le patient reçoit. L’amélioration des conditions de travail repose sur l’évaluation objective de la charge et l’élaboration de mesures de correction, à savoir un renforcement des effectifs, une réorganisation des soins ou des mesures supplémentaires de sécurité. Une remise en cause de la part de l’institution suppose des réunions de concertation et des signes visibles de reconnaissance à l’égard du personnel sont un élément de leur motivation. Des séances de coaching peuvent renforcer la cohérence des équipes et faciliter leur adhésion à un projet commun. L’engagement de moyens importants est souvent nécessaire passant par la mise en place de groupes de paroles, le déblocage de crédits, le recours à l’intérim, l’embauche de personnel, la formation continue et la clarté de l’information.
 
Définir les besoins
 
 
L’évaluation des besoins spécifiques du patient consiste à identifier en temps réel les symptômes, qu’il s’agisse de la douleur ou des autres symptômes gênants tels que l’asthénie, la dyspnée, les nausées, l’anorexie et l’anxiété. L’évaluation porte également sur l’intensité des autres problèmes pouvant retentir sur l’équilibre du patient en phase palliative que constituent par exemple le déficit d’information, les difficultés de communication, les soucis familiaux, l’insuffisance de revenus et l’organisation du logement. La réponse aux besoins spécifiques du patient découle d’une prise en charge personnalisée et continue, centrée sur la personne malade. Une prise en charge globale suppose une technique maîtrisée, la compétence, et une attitude fondée sur le respect de l’autre, gage d’humanisme. En oncologie et en hématologie, l’accent repose sur la continuité des soins, sur l’accueil du patient et de son entourage. Les intervenants ayant des fonctions transversales participent à l’amélioration de la satisfaction des patients. L’accueil personnalisé du patient garantit le respect de son intimité dans des chambres individuelles et de son confort par l’aménagement de lieux de vie.
 
Organiser la vie
 
 
L’organisation de la continuité des soins renforce la sécurité du patient mais ce n’est pas pour autant que le patient doive se sentir reclus et entravé dans ses projets. L’horaire des soins, celui des perfusions peut être orienté par le choix du patient de bénéficier de plages de relative liberté. C’est ainsi que sont envisagés des soins à heures fixes, des programmes d’hydratation plutôt nocturne, des aménagements de traitements durant les week-ends. Les activités de loisirs culturelles et occupationnelles ou spirituelles sont confiées à des salariés de l’établissement ou à des bénévoles. Il faut ici rappeler que les bénévoles et les aumôniers de toutes religions font le lien entre les personnes hospitalisées et la société. L’aménagement des locaux collectifs renforce le sentiment de vie de manière à vivre autrement qu’en robe de chambre.
 
Personnaliser l’accueil des familles
 
 
L’écoute de la famille permet de décrypter la nature de sa demande. L’attention portée à la famille facilite la compréhension de la souffrance. La disponibilité des soignants à l’égard des familles est un facteur apaisant qui renforce le sentiment de confiance ce qui contribue à limiter le risque de tensions, notamment dans les situations extrêmes. La souplesse de la relation tient compte de l’entourage du patient, de ses attentes et de ses modes de fonctionnement. Un accueil favorable visera à faciliter le séjour des familles dans des conditions de confort satisfaisant incluant la possibilité de prendre les repas sur place et la capacité d’hébergement.
 
Développer le soutien des soignants
 
 
La reconnaissance de l’investissement personnel et collectif des soignants est le préalable à toute politique de gestion du personnel bien conduite. Cela consiste à respecter l’engagement du personnel en n’exigeant pas de celui-ci des efforts ou des sacrifices supplémentaires impossibles à tenir. Cela consiste à protéger les soignants vis- à-vis des actes de violence potentielle, notamment lorsqu’un patient ou un visiteur décompense un problème psychiatrique. L’organisation des échanges au sein des unités de soins permet à chacun d’exprimer son ressenti, d’évacuer son stress. Cela permet de mieux comprendre et de prendre du recul face à la complexité de certaines situations. Des actions de formations adaptées contribuent à renforcer le niveau de compétence des équipes. Des formations ciblées dans des domaines clés comme l’hématologie, l’oncologie, la manipulation des cytostatiques, les soins palliatifs, l’accompagnement et la douleur favorisent une réponse adaptée aux besoins des patients.
 
Conclusion
 
 
La souffrance atteint toute personne confrontée à une situation grave; elle est un phénomène complexe qui touche le patient, mais également sa famille et les soignants. La souffrance est destructrice, d’où l’intérêt d’en prévenir la survenue de façon à ne pas compromettre l’équilibre de l’individu et de l’institution qui est en a la responsabilité. La prévention et le traitement de la souffrance dans toutes ses composantes favorisent l’émergence de conditions de soins et d’accompagnement apaisées.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
1
·  Moriceau M: La vie en parenthèses, Editions Alzieu: Grenoble, 1999.
2
·  Ollivier MP: Une maladie grave, une épreuve de vie, Editions l’Harmattan Paris, 1998.
 
NOTES
 
[*]Correspondance: Dr Michel Moriceau, Centre médical spécialisé de Praz-Coutant, Plateau d’Assy. E-mail: prazcoutant@ freesbee. fr.
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