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Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
150 pages

p. 113 à 114
doi: en cours

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Editorial

Volume 17 2002/4

2002 INFOKara Editorial

Débat sur l’euthanasie et le suicide assisté: Et si nous ne nous posions pas toutes les questions?  [*]

Claudia Mazzocato Médecin
Difficile aujourd’hui d’échapper au débat sur l’euthanasie et le suicide assisté, dont les médias nous offrent chaque jour l’écho poignant et fascinant, celui de la souffrance et de la finitude humaine. Mais débat riche aussi de confusion, tant le terme d’euthanasie, signifiant étymologiquement «bonne mort», recouvre des pratiques très différentes, que ne distinguent pas toujours le grand public voire même les professionnels de la santé. Difficile aussi de ne pas céder à la tentation du superficiel et de l’émotionnel, réduisant notre réflexion à débattre du pour et du contre avec des arguments souvent similaires lorsque tout nous y encourage, des émissions télévisées grand public aux sondages, auxquels n’échappent pas les associations professionnelles.
Ainsi, le débat honnête et authentique, revendiqué tant par les partisans que les opposants à une légalisation de l’euthanasie, tend trop souvent à s’enliser dans une confrontation centrée sur l’individu demandant à mourir. Et si une telle vision ne considérait que la pointe de l’iceberg, ignorant les racines profondes qui nourrissent ce dilemme? Et si les questions essentielles, pour ne pas dire existentielles, posées par l’euthanasie et le suicide assisté impliquaient que nous prenions en compte non seulement les dimensions individuelles mais aussi institutionnelles, gouvernementales et sociétales? Pourquoi est-ce maintenant que nous envisageons de légaliser l’euthanasie alors que nos sociétés occidentales l’ont prohibée pendant deux millénaires? Et si les bouleversements éthiques, culturels et légaux qui ont marqué nos sociétés du Moyen Age à aujourd’hui étaient d’avantage en cause que la situation même des personnes demandant à mourir?
Aujourd’hui, la plupart d’entre nous vivent en milieu urbain rendant la cohabitation intergénérationnelle difficile. L’autonomie et l’individualisme sont devenus le mode de vie majoritaire et, par la même, la solitude. Avec l’amélioration des conditions de vie et les progrès de la médecine, l’espérance de vie s’est considérablement allongée. Nous sommes une population vieillissante qui comptera 28% de personnes âgées de plus 60 ans en 2030. La médicalisation de notre société et la faiblesse de notre tissu social fait que 70 à 80 % des personnes en fin de vie décèdent à l’hôpital. La mort est devenue «l’ennemie publique numéro un». A la fois objet de déni et de peur, elle ne cesse pourtant d’être médiatisée et comptabilisée, quasi obsessionnellement, par les médias.
Comme si le spectacle de la mort des autres nous protégeait de notre propre finitude.
Dépourvue du sens du sacré, elle est aujourd’hui un phénomène fragmenté, dilué, privé de ses rites et de son humanité. Une bonne mort est une mort sans souffrance, se manifestant si soudainement que nous ne la voyons venir. Et lorsqu’elle tarde, lorsque nous sommes confrontés à notre déchéance physique et/ou psychique, elle nous paraît intolérable, tant elle est dépourvue de sens personnel et communautaire. C’est dans ce contexte culturel et social si particulier, que se pose à nous aujourd’hui la question de l’euthanasie et du suicide assisté.
Nous vivons un temps qui privilégie les valeurs de l’autonomie personnelle et de l’autodétermination. «Je choisis de pouvoir choisir et c’est tout» peut on lire dans un récent ouvrage revendiquant le droit de mourir dans la dignité par euthanasie (1). Est-ce vraiment tout? Sommes-nous aussi libre que nous le déclarons? Dans quelle mesure, nos actions et nos choix sont-ils ou non prédéterminés par notre environnement ? Ne nous construisons-nous pas au fil du temps par nos liens à l’histoire et à l’autre comme nous les construisons ? Pouvons-nous croire que notre histoire personnelle, aussi modeste soit-elle, n’a aucune influence sur notre entourage et sur le devenir de notre société, au même titre que ces derniers sur nous ? Sil existe un nombre considérable de travaux faisant état de la souffrance du malade et de son entourage due à la méconnaissance des dimensions psycho-sociales et à l’acharnement thérapeutique, les données sur le vécu des proches et des soignants confrontés à l’euthanasie ou au suicide assisté, faute de recul suffisant, font défaut. Toutefois, de tels évènements ne sont pas toujours sans conséquence sur le vécu des professionnels de la santé et, à moyen terme, sur le sens qu’une profession déjà en crise pourra donner à ses actions (2).
Nous vivons un temps où la souffrance et la mort sont le «mal absolu». La poursuite du bonheur est au cœur du projet de la modernité (3). La médecine y joue un rôle déterminant. Celui de participer à construire un monde sans souffrance, où celle-ci n’a plus aucune valeur: mieux vaut mourir que souffrir. Cette même médecine pourtant, en reculant sans cesse les limites de la mort, a donné naissance à une dimension de la maladie qui n’existait pas autrefois ou peu, la chronicité. Dans notre désir d’écarter la souffrance, nous avons ajouté de la souffrance à la souffrance. Nous vivons d’avantage mais nous souffrons plus longtemps: douleurs physiques certes, mais surtout perte d’autonomie, crise existentielle, solitude et perte de sens sont le lot de la personne malade et/ou vieillissante. Quelle est cette souffrance inapaisable qui pose l’euthanasie ou le suicide assisté comme un geste d’humanité? Pourquoi 30% du total des suicides est-il le fait de personnes de plus de 65 ans? Et pourquoi, dans notre société, le suicide d’une personne âgée ne représente-t-il pas le même scandale que celui d’un adolescent? Contrairement aux idées préconçues, ce n’est pas la douleur physique et le cortège de symptômes inhérent à la maladie et à la vieillesse qui sont au premier plan. C’est l’isolement social, le sentiment d’inutilité, la dépression et, au-delà de ces facteurs, le désespoir, la perte de sens (4,5). A quoi bon vivre, si c’est pour attendre la mort?
Nous pouvons choisir d’évacuer la question de la souffrance et de la mort en favorisant un large accès au suicide assisté, en légalisant l’euthanasie. Nous pouvons également décider de maintenir le statu quo actuel, sans reconnaître le désespoir de quelques-uns d’entre nous. Aucune de ces options pourtant n’affronte le vrai dilemme qui se pose à nous, celui de notre déclin et de notre finitude. Le débat contemporain du mourir, comme d’autres grands défis actuels, nous offre une réelle opportunité d’amorcer une remise en cause de notre vision de la vie et de nos rapports aux autres. Si cette vision nous a permis d’évoluer au cours de ces derniers siècles, elle n’est plus aujourd’hui en mesure d’alimenter notre recherche de sens et notre créativité, tant individuellement que collectivement.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
1
·  de Closets F. La Dernière Liberté. Paris : Fayard, 2001
2
·  Loew F, Zulian GB. L’assistance au suicide: entre principe d’autonomie et réalités cliniques. INFOKara 2003 ;18 :
3
·  Doucet H. Les promesses du crépuscule. Genève : Labor et Fides, 1998
4
·  Chochinov HM, Wilson KG, Enns M, Lander S. Depression, hopelessness, and suicidal ideation in the terminally ill. Psychosomatics 1998; 39: 366-370.
5
·  Breitbart W, Rosenfeld B, Pessin H, et al. Depression, hopelessness, and desire for hastened death in terminally ill patients with cancer. JAMA 2000; 284: 2907-2911.
 
NOTES
 
[*]Correspondance: Claudia Mazzocato, médecin chef i.a., division de soins palliatifs, département de médecine interne, CHUV, CH 1000 Lausanne. E-mail: Claudia. Mazzocato@ chuv. hospvd. ch
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