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S'inscrire Alertes e-mail - Revue internationale de soins palliatifs Cairn.info respecte votre vie privéeC’est quand une maladie grave et évolutive ne répond plus au traitement, et qu’il n’y a plus d’alternative thérapeutique à visée curative envisageable, que la notion de soins palliatifs s’impose. La transition souvent brutale, entre la période de soins curatifs, où la lutte contre la maladie et pour la santé est au premier plan, et la période des soins palliatifs, où ce n’est plus la quantité mais la qualité de vie qui est primordiale, est un moment clé très difficile aussi bien pour le patient que pour l’équipe soignante. Le malade et son entourage au sens large, famille, amis, médecins, infirmières etc. doivent faire face à une situation paradoxale où le malade doit être considéré comme un être vivant et en même temps où la mort doit être acceptée comme un processus naturel inéluctable et proche.
2 Le patient et son entourage peuvent alors se sentir complètement démunis, dans une situation sans espoir où toute aide apparaît comme illusoire ou inutile, ce que les Anglo-Saxons appellent « hopelessness and helplessness ». Le patient peut alors développer, en plus des symptômes liés à sa maladie (douleurs, dyspnée, nausées, etc.), des sentiments et émotions tels que la colère, la honte, la culpabilité, et adopter des comportements inhabituels comme l’agressivité ou l’isolement.
3 L’hypnose peut s’avérer utile et efficace dans certaines situations de soins palliatifs, tout en se rappelant, comme pour toutes ses autres indications, qu’elle constitue une approche complémentaire aux autres modalités thérapeutiques déjà en cours.
4 Le but de cet article est de présenter la pertinence de l’hypnose en complément aux traitements instaurés par les médecins généralement impliqués dans ce type de soins (oncologues, gériatres, généralistes, psychiatres, etc.) et d’illustrer ces propos par quatre vignettes cliniques.
5 L’hypnose est classiquement décrite comme un état de conscience modifié [1], appelée aussi « transe », qui en soi n’a pas d’effets thérapeutiques. La forme que prend la transe, sa profondeur et son impact dépendent avant tout, de l’interaction patient-thérapeute, de la qualité des suggestions émises par le thérapeute, de la motivation et des attentes du sujet, du contexte social et culturel, et finalement peu de son degré d’hypnotisabilité [1].
6 Bien que le mot hypnose vienne d’Hypnos, dieu du sommeil dans la mythologie grecque, le phénomène hypnotique ne doit pas être associé au sommeil, puisqu’il a des caractéristiques phénoménologiques et physiologiques propres. Des propositions nouvelles de définition ont été faites ces dernières années dont nous retenons volontiers celle de « veille paradoxale » suggérée par François Roustang [2]. Notons au passage et sans aucune ironie, que Thanatos, le dieu de la mort, était le frère d’Hypnos !
7 L’hypnose est un processus actif : elle peut stimuler le désir et/ou renforcer la volonté propre du patient mais ne peut jamais aller à l’encontre de celle-ci. C’est un phénomène naturel qui peut survenir spontanément dans un contexte particulier (« highway hypnosis », chez un sportif d’élite en concentration extrême, ou autre situation de stress). L’induction de l’hypnose peut se faire par un discours monotone et répétitif, ce qui crée un état de « carence sensorielle » où la réalité extérieure peut se mêler à la réalité intérieure et ce qui, en créant une confusion, peut augmenter la suggestibilité et favoriser un changement.
8 L’hypnose, par la détente musculaire (antagoniste de l’anxiété), la modification des perceptions, la modification du temps, la reprise du contrôle de la part du patient et la stimulation de l’imaginaire, permet une prise en charge globale du patient.
9 Avec l’avancement de la thérapie, le patient pourra faire appel à ses propres capacités pour faire de l’autohypnose, se rendant ainsi encore plus autonome du thérapeute. Notre expérience nous a appris qu’un suivi reste nécessaire, d’une part pour « recharger les batteries », comme l’expriment certains patients, d’autre part pour maintenir le lien et donc le sens vrai d’accompagnement.
10 Lorsque l’équipe soignante est arrivée au bout des ressources thérapeutiques à visée curative, le patient est souvent informé, dans un souci de loyauté et d’honnêteté, « qu’il n’y a plus rien à faire » (cf. vignette 1). Cette phrase est perçue par la majorité des patients comme un « coup d’assommoir », et peut créer un intense état d’anxiété, associé à un sentiment d’impuissance, de perte de contrôle, le patient se sentant rejeté et/ou abandonné.
11 Dans cette situation, le rôle de l’équipe de soins palliatifs est en premier lieu de recadrer cette phrase en expliquant que, si du point de vue curatif, « il n’y a effectivement plus rien à faire », le patient se trouve maintenant en face de toute une série de défis en se fixant de nouveaux objectifs de vie qualitatifs, et qu’une équipe pluridisciplinaire sera présente pour l’aider et l’accompagner. C’est dans ce contexte de prise en charge globale que l’hypnose peut s’avérer fort utile.
12 En effet, l’hypnose est un traitement complémentaire orienté « vers la solution » et non « vers la cause ». L’établissement de nouveaux objectifs peut ainsi stimuler le patient à trouver des réponses à « comment » il pourra mieux faire face à sa maladie et aux soins aussi bien du point de vue physique, qu’émotionnel ou comportemental, plutôt que de ressasser la question plus futile de la causalité, c’est-à-dire du « pourquoi ». L’apprentissage de l’hypnose, puis de l’autohypnose donne un rôle actif au patient, ce qui lui permet de sortir de sa passivité et de retrouver ainsi un certain contrôle sur ses conditions de vie [3].
13 Dans des situations de soins palliatifs, le « symptôme d’appel » à l’hypnose est, dans la grande majorité des cas, la douleur, qui est une de ses indications la plus étudiée et la plus reconnue [4]. La complexité du phénomène douloureux où interagissent ses multiples composantes (sensorielle, affective, sociale, psychologique etc.) est un bon point de départ pour intervenir, et permet non seulement de mieux contrôler le symptôme, mais aussi de développer des compétences pour mieux y faire face (« coping strategies »).
14 La douleur n’est pas seulement un symptôme sensitif, mais aussi un moyen de communiquer, qui permet de demander de l’aide et de dire à autrui que « quelque chose ne va pas », ce « quelque chose » étant composé d’un mélange de sensations et d’émotions complexes.
15 Quelle que soit la demande initiale motivant le recours à l’hypnose, il est capital de fixer, dès la première séance, des objectifs précis, concrets en établissant des priorités.
16 La question suivante : « quel serait pour vous le plus petit changement significatif positif ? », est une bonne entrée en matière pour déterminer un objectif thérapeutique concret prioritaire. C’est une question à laquelle les patients ont parfois de la peine à répondre, toutefois les réponses sont utiles et souvent surprenantes. En effet, chez plus de la moitié des patients douloureux chroniques et/ou en soins palliatifs, le « plus petit changement significatif positif » n’est pas une diminution de la douleur, mais une amélioration de l’état émotionnel liée à l’angoisse, et à l’estime de soi, avec des demandes de changements concrets tels l’amélioration de la qualité du sommeil, ou celle de trouver des moyens de « se sentir utile ».
17 Dès que l’objectif du « plus petit changement significatif positif » est atteint, le patient tend à reprendre confiance en ses compétences et, comme il est à nouveau acteur, il contrôle aussi mieux des facteurs affectant sa qualité de vie. La motivation du patient de se prendre en charge et se responsabiliser s’accroît d’autant plus qu’il devient plus autonome en apprenant l’autohypnose. Par la suite, d’autres objectifs peuvent être discutés et travaillés.
18 Les objectifs des soins palliatifs varient en fonction des différentes étapes que traverse le patient dont la maladie grave et évolutive ne peut plus être traitée curativement. Ces étapes, proposées par E. Kubler-Ross, sont :
Il est important de garder à l’esprit que la chronologie de ces différentes étapes n’est pas fixe et ne correspond pas forcément à une logique temporelle. Elle peut varier en fonction de l’évolution de la maladie et des traitements, de l’attitude de l’entourage et de la psychologie propre du patient. La situation peut être particulièrement délicate et dramatique quand les étapes du patient ne sont pas synchrones avec celles de l’entourage. Par exemple, un patient peut se sentir complètement abandonné s’il est encore dans la phase initiale (déni, révolte) alors que l’entourage est déjà dans la phase d’acceptation.
19 Cette première étape est généralement précédée par la confirmation de l’évolution fatale et incurable de la maladie. Elle est caractérisée par un état de stupeur produisant un choc émotionnel et par un déni massif de la situation. Pendant cette crise, le patient peut se mettre dans un « état hypnoïde spontané négatif », se concentrant sur lui-même, rejetant toute aide extérieure en étant « captivé par, ou focalisé » sur sa situation. Ce changement d’état de conscience spontané peut contaminer l’entourage privé et professionnel, qui sera à son tour influencé négativement par le patient !
20 L’état hypnoïde spontané du patient doit alors être mis à profit en le transformant positivement. Il lui permettra ainsi de reprendre un certain contrôle sur l’anxiété, d’apprendre l’autohypnose, et de recadrer la maladie comme une opportunité d’établir de nouvelles priorités pour pouvoir apprécier au mieux cette période de fin de vie.
21 Dès que le déni s’estompe, la deuxième phase peut apparaître. Celle-ci est caractérisée par de fortes réactions émotionnelles tels que le désespoir et la révolte pouvant entraîner le patient dans un isolement ; cela d’autant plus qu’il y a un risque que l’entourage, supportant difficilement non seulement le pronostic de la maladie de leur proche mais également son attitude et comportement, devienne plus distant, ou même le rejette.
22 Les objectifs de l’hypnose dans cette étape sont de retrouver un fonctionnement social, en premier lieu avec l’équipe soignante. Cela améliore la compliance du patient vis-à-vis de ses soins et lui apprend à gérer ses émotions négatives.
23 De plus, le contrôle de l’anxiété et des douleurs par l’hypnose, permet de couper le cercle vicieux (illustré dans la figure 1), et ainsi de diminuer la médication antalgique et d’améliorer par conséquent l’état de conscience et la qualité relationnelle.

Le contrôle de l’anxiété et des douleurs par l’hypnose.
Le contrôle de l’anxiété et des douleurs par l’hypnose.
24 Cette étape est généralement plus longue que les autres, elle peut même ne jamais être vécue par certains patients. Pour ceux qui arrivent à obtenir un état émotionnel plus serein, l’intervention hypnotique devrait se focaliser sur « l’exploration et l’exploitation du temps qui reste ». Le fait de mourir sera vu plutôt comme un processus que comme un événement brutal. Le renforcement de l’apprentissage de l’autohypnose aidera le patient à mieux faire face aux défis physiques, sociaux, et spirituels qu’il rencontre.
25 L’hypnose, grâce à des méthodes de recadrage et à l’utilisation de métaphores, permet une meilleure gestion du stress et des symptômes. Le fait de pouvoir expliciter et partager ses pensées, ses émotions, ses espoirs et ses craintes face à la mort, favorise une plus grande sérénité. Irving Yalom, écrivain et psychothérapeute ayant beaucoup d’expérience avec des malades en fin de vie, résume bien ce concept : « Physiquement la mort nous détruit, mais l’idée de la mort peut nous sauver » [8].
26 Alors que les trois étapes antérieures étaient centrées sur la vie, bien que le spectre de la mort restait implicitement présent, dans cette dernière étape, la mort vient au premier plan.
27 Dans cette phase, les objectifs de l’hypnose pourraient être le renforcement du contrôle des symptômes (douleurs, nausée, dyspnée, etc.), l’induction d’une distorsion du temps, l’accompagnement du processus de mort en « favorisant le lâcher prise » (cf. vignette 3).
28 D’autres approches ont également été proposées, comme la « progression dans le temps » en faisant par exemple, visualiser au patient, la manière dont l’entourage assume de manière satisfaisante son deuil, ou en lui donnant « un dernier rôle positif » tel que le conçoit I. Yalom : « Le dernier cadeau qu’un parent peut donner à ses enfants est leur apprendre, à travers l’exemple, comment faire face à la mort avec équanimité » [7] (cf. vignette 4).
29 Une mère de famille de 50 ans, Madame Y., demande une consultation pour l’aider à prendre un peu de distance par rapport à ses douleurs. Elle est mariée et a un fils de 17 ans. Elle a un cancer généralisé. Elle m’explique que les médecins lui ont dit : « il n’y avait plus rien à faire ! ». C’est la phrase qui fige le temps, supprime tous les désirs et annule les moindres petits projets. Elle appelle la mort avant son heure.
30 Pendant la première séance d’hypnose, elle exprime le désir de retourner sur une plage en Australie. Je choisis le mouvement des vagues qui viennent et qui partent pour absorber les sensations douloureuses et les emmènent loin en laissant, pour quelques instants, une sensation de fraîcheur qui les anesthésie.
31 J’essaye de lui faire exprimer ses désirs et de mettre les images en mouvement. Elle sait qu’elle va mourir mais il est inutile d’attendre la mort à chaque minute. La mort n’a pas fixé de date ou d’heure ! Rien n’empêche de vivre pleinement ce temps.
32 Elle avait envie de sortir se promener et aller dans un magasin. Physiquement elle ne pouvait plus marcher. Je lui propose de louer une chaise roulante et de faire ce qu’elle a envie. Son mari a de la peine à la voir dans une chaise roulante ; c’est pour lui une image insupportable. Elle lui explique que si elle peut sortir, cela veut dire qu’elle est encore vivante et qu’elle peut profiter de la vie en ayant un projet par jour. Elle a pu faire ses petites promenades dans sa chaise pendant cinq jours.
33 Un soir, je devais venir la voir à domicile, mais son mari m’avait dit qu’elle était très confuse et ne reconnaissait même pas son fils. Il lui avait demandé si elle voulait que je vienne pour sa séance, et elle a dit oui. Lorsque j’arrive chez elle, elle est assise confuse, probablement en raison de métastases cérébrales. Elle m’amène dans sa chambre, se couche et me dit qu’elle voudrait retourner sur sa plage.
34 Je lui avais appris à retrouver ces images en hypnose aussi bien en entendant ma voix qu’en sentant mes doigts sur sa main, car dans certains cas, si la vision ou l’audition est altérée par les métastases. Il faut pouvoir utiliser l’hypnose avec les sens qui restent intacts.
35 Comme j’ai les mains froides en arrivant j’oublie de les réchauffer avant de lui prendre la main. Elle me le fait tout de suite remarquer et me dit : « donnez-moi la main, c’est moi qui vous réchaufferai ». Elle désirait partager ce moment en hypnose en me donnant aussi quelque chose.
36 Elle s’est rappelée de tout et était à ce moment tout à fait cohérente. Un état comateux est survenu le lendemain de ma visite, et elle est décédée à l’hôpital cinq jours plus tard, entourée de ses proches.
37 L’hypnose lui a permis d’être active, d’exprimer des désirs, de retrouver un endroit peuplé de souvenirs agréables et de vivre des petits moments avec moins de douleurs au lieu d’attendre… la mort dans son lit. Elle a pu aller avec sa chaise roulante dans les magasins et faire des promenades comme elle le désirait. Malgré la situation désespérée il y avait donc encore « quelque chose à faire ».
38 Un homme de 56 ans, Monsieur T., souffre d’une tumeur au niveau du côlon. Le chirurgien propose une intervention palliative avec une iléostomie (une poche au niveau abdominal où les selles peuvent s’écouler). L’idée de l’iléostomie ne convient pas à M. T., d’autant plus qu’il souffre d’une phobie du sang. Il accepte néanmoins l’intervention au vu de la gravité de la situation.
39 Dans la vie courante, M. T. occupe un poste de haute responsabilité dans une organisation internationale. Etudes universitaires, compétences professionnelles et relationnelles font de lui un dirigeant très apprécié, à l’écoute de l’autre et affirmé dans la prise de décisions. Les mots « autonomie » et « contrôle » sont au centre de sa manière de vivre. M. T. est marié et père de trois enfants ayant déjà quitté le domicile parental.
40 Le patient m’est signalé pour « faire quelque chose avec cette phobie du sang et de la poche ». Ce fut le symptôme d’appel pour l’hypnose. M. T. se montre surpris de me voir arriver avec une telle proposition, l’hypnose en médecine lui est inconnue. Ouvert et curieux, il donne son accord. Une première séance apporte un état de relaxation et de sérénité facilitant les séances suivantes. Par la suite, je reprends la description de son lieu de vacances, une résidence secondaire avec piscine, et propose de bien voir les ronds dans l’eau (signaux d’une eau vivante) ; il peut lui-même en provoquer en laissant tomber des gouttelettes dans la piscine. Trois jours après, M. T. m’explique avoir lui-même changé la poche suivant les instructions de l’infirmière. Il quitte l’hôpital peu de temps après.
41 Quatre mois plus tard, son médecin, oncologue en ville, m’appelle : l’état de tension du patient empêche de poser un goutte-à-goutte pour une chimiothérapie. La situation est urgente.
42 Je revois M. T. Entre-temps, il avait repris sa fonction de dirigeant, y compris les voyages à l’étranger.
43 Je revois avec lui les cognitions à la base de son état de tension. Le contrôle et le fait de déléguer sont au centre. La métaphore d’un voyage en train (où une partie du voyage est déléguée) surgit lors de l’échange autour des cognitions. Les séances d’hypnose seront donc des voyages en train et… en première classe.
44 La semaine suivante, M. T. me décrit comment il a pu se confronter aux soins « agressifs ». Il demandait à l’infirmière de le laisser quelques minutes seul (induction de l’autohypnose), puis d’entrer sans dire « je vais vous piquer ! », le contact au niveau de l’avant-bras étant suffisant comme signal. La chimiothérapie a eu lieu comme prévu.
45 A deux ans de l’intervention chirurgicale, M. T. me demande à son domicile. Des métastases ont provoqué une atteinte de la moelle épinière qui le rend paraplégique. Une équipe de soins palliatifs à domicile le suit régulièrement. À mon arrivée, sa demande est d’emblée claire et, pour moi, déconcertante : « vous m’avez fait voyager en train, maintenant vous devez m’aider à voyager dans ma tête ». Je suis touché et ému par son état de santé, je suis confus par sa demande. Heureusement je sais par l’expérience que l’hypnose est un peu comme une danse à deux, elle ne laisse pas le thérapeute sur le carreau. M. T. se plaint d’une douleur à une omoplate, douleur sous forme de brûlure qui le contraint à rester allongé. Il aimerait être assis.
46 Nous reprenons l’hypnose où une nouvelle métaphore « cueillie » dans la nature lui permet d’être assis, la brûlure étant « refroidie ».
47 Les jours suivants, nous « voyageons » de plus en plus dans la nature, au fil des saisons, à la lumière du soleil de plus en plus couchant, sous des flocons de neige de plus en plus fins, la lumière toujours plus claire… Un jour j’arrive, il était parti.
48 Cette expérience met en évidence plusieurs niveaux d’intervention par l’hypnose :
49 Une jeune fille de 14 ans, H., souffrait d’un déficit immunitaire de naissance. Elle avait eu de très nombreux traitements toute sa vie. Elle avait été très bien accompagnée par sa mère pendant toutes ces années. Je l’ai suivie en utilisant l’hypnose pendant plusieurs années pour l’aider à supporter les traitements médicaux et apaiser ses angoisses. Elle savait très bien faire l’autohypnose qu’elle utilisait dans beaucoup d’occasions différentes. L’hypnose lui a permis de prendre un rôle très actif dans ses traitements.
50 Elle avait développé toute une bibliothèque d’images qu’elle choisissait en fonction de ce qu’elle vivait, douleur, angoisse ou espoir. Elle était arrivée à un âge où elle se posait des questions sur sa qualité de vie et voulait savoir ce que les traitements pouvaient lui apporter. Après une longue réflexion, face aux réponses de ses médecins sur l’avancée de leur travail en recherche en génétique, elle comprit qu’ils étaient très loin de pouvoir lui proposer un traitement efficace. Elle décida alors d’arrêter son parcours de vie à 14 ans.
51 Elle avait cependant un grand regret : celui de n’avoir pas vécu l’adolescence et, encore plus important, celui de n’avoir pas été amoureuse. Elle ne connaissait que peu de jeunes de son âge car sa maladie l’empêchait d’aller à l’école. Elle restait cependant « optimiste » et c’est arrivé. Elle a écrit à un petit copain de classe pour lui dire ce qu’elle ressentait pour lui. Ce jeune homme lui a répondu et ils correspondirent pendant quelques semaines. Il a pu lui écrire qu’il l’aimait aussi.
52 Nous avons commencé à créer d’autres images ensemble en hypnose dans le but de pouvoir l’accompagner le plus longtemps possible lorsqu’elle entreprendrait son voyage pour un autre monde.
53 Elle a demandé que l’on débranche les perfusions et l’alimentation parentérale. Puis elle a réglé toutes ses affaires. Elle s’est fixé des objectifs journaliers. Pendant le mois qu’elle a vécu elle a décidé de manger tout ce qui lui faisait plaisir et dont elle avait été privée toute sa vie. Elle a savouré chaque chose. Elle a terminé les constructions (en légo) qu’elle avait commencées, elle a élaboré un lieu où elle aimerait être après sa mort entourée de tout ce qu’elle aimait. Elle l’a dessiné après l’avoir imaginé en hypnose. Elle prit un rôle actif dans toutes les décisions qui la concernaient. Elle a préparé son faire-part, ses vêtements, a dit au revoir à tous ses médecins, distribué ses affaires aux gens qu’elle aimait et elle a souhaité que je l’accompagne, le jour venu, en hypnose avec ses images. Elle était calme et a demandé qu’on l’enterre avec les lettres qu’elle avait reçues de son petit copain. Elle a pu réaliser ses rêves avant de nous quitter.
54 Elle a accompli ce qu’elle désirait : elle a traversé l’adolescence en trois jours en étant amoureuse. Elle est partie comme elle l’avait imaginé, en hypnose, sur un grand aigle avec une écharpe rouge accompagnée de ses parents et moi-même chacun sur un aigle différent, puis elle nous a fait un signe et a continué sa route seule jusqu’à sa future demeure.
55 L’hypnose l’a aidée à dépasser l’angoisse de séparation, à vivre le dernier mois en réalisant ses projets, en préparant son départ. Elle a laissé dans nos cœurs une image vivante. Ce travail a permis à ses parents de l’accompagner de manière active, un peu plus loin. Ces derniers mots écrits furent : « Ne soyez pas tristes que je sois partie, car là où je vais il n’y aura que bonheur pour moi. Mais faites attention, je vous surveille tous et vous emmène dans mon cœur ». L’hypnose a fait partie de sa vie pendant cinq ans et lui a permis de découvrir ses ressources, de les mobiliser, de diminuer ses douleurs, d’apprivoiser ses peurs et de faire face à la mort en l’acceptant tout en se donnant une représentation rassurante personnelle du lieu où elle irait après. Elle a pu terminer ce qu’elle voulait faire sur la terre en écrivant un petit livre pour pouvoir transmettre, aux autres enfants qui souffrent, son expérience et l’aide que l’hypnose lui avait apportée.
56 Monsieur D., âgé de 55 ans, est venu en consultation pour des douleurs liées à un cancer avancé avec métastases. Il désirait faire de l’hypnose pour pouvoir être plus actif pendant le temps qui lui restait à vivre et s’aider à diminuer ses douleurs. Après deux séances d’hypnose, il était capable de faire de l’autohypnose chez lui. Un de ses loisirs était la peinture. En hypnose il imaginait sa douleur sous la forme d’une tâche de couleur et il la modifiait en la rendant plus claire et en changeant sa dimension. Il parvenait ainsi à s’accorder des moments de répit qui lui permettaient de faire autre chose. Lors d’une séance d’hypnose, alors qu’il se trouvait dans son endroit favori, il commença à parler. Il se vit mort avec autour de lui sa famille qui devait faire face à une situation peu banale, ce qui générait chez lui une grande anxiété. Après la séance il me raconta qu’il avait mené une double vie avec une femme et deux grands enfants adultes, ainsi qu’avec une autre femme et aussi deux enfants presque adultes. Il réalisa qu’il lui fallait régler son problème rapidement pour mourir en paix. Il décida, dans les jours qui suivirent, de présenter les enfants les uns aux autres. Cette rencontre se passa bien. La vérité avait pu être dite et il a pu mourir avec tous ses enfants présents autour de lui. Chacun a pu ainsi lui exprimer ce qu’il ressentait face à cette situation peu commune. Il laissa à chacun d’eux un tableau qu’il imaginait lorsqu’il était en hypnose pendant les séances et qu’il peignait lorsqu’il rentrait chez lui.
57 Il a pu nous quitter plus sereinement en ayant mis de l’ordre dans sa vie. L’hypnose lui a permis de diminuer ses douleurs et d’avoir la force d’affronter et de régler ses problèmes.
58 Dans les soins palliatifs, l’hypnose peut aider le patient à trouver des alternatives au simple fait « d’attendre la mort ». Sentiment de contrôle, meilleure estime de soi, diminution de l’anxiété et de la douleur peuvent lui permettre de parcourir les derniers pas de sa vie avec plus de sérénité. Il accède ainsi à un espace de liberté de pensée et d’action. Cela a aussi des répercussions sur l’entourage qui pourra mieux affronter la séparation et le deuil.
59 L’hypnose est aussi une grande aide pour le thérapeute, voire un cadeau. En partageant des instants par le regard et la parole, mais aussi par le silence, avec la personne qui s’en va, le thérapeute reçoit, dans ces situations de séparation, des legs de vie dont il est dépositaire et qu’il peut transmettre, à son tour, à d’autres qui sont sur ce chemin dans une relation d’humain à humain. Chaque être a le droit de choisir comment il veut affronter la mort. Le thérapeute doit s’adapter à son patient en respectant ses choix.
60 Ainsi, dans la « bulle » qu’ils créent, certains patients sont capables d’aborder les événements de fin de vie sous un autre angle et, de trouver la force de conclure des préoccupations qui étaient en suspens en osant exprimer des désirs et en laissant ainsi à leurs proches une image positive.
1 Melchior T. Créer le réel. Editions du Seuil, Paris, 1998.
2 Roustang F. Qu’est-ce que l’hypnose ? Edition de Minuit, Paris, 1994.
3 Finlay I.-G., Jones OL. « Hypnotherapy in palliative care ». Journal of the Royal Society of Medicine 1996 ; 89 : 493-496.
4 Edzard E. « Complementary therapies in palliative cancer care ». American Cancer society 2001 ; 91 : 2181-2185.
5 Kubler-Ross E. Vivre avec les morts et les vivants. Le Livre de Poche.
6 Iglesias A. « Hypnosis and existential psychotherapy with end-stage terminal patients ». Am J. Clin Hypn. 2004, 46 : 201-213.
7 Marcus J, Elkins G, Mott F. « A model of hypnotic intervention for palliative care ». Advances 2003 ; 19: 24-27.
8 Yalom I, Greaves C. « Group therapy with the terminally ill ». Am J Psychiatry 1977 ; 4 : 396- 400.
[ *] Correspondance : Dr Alain Forster, Hôpitaux universitaires de Genève, Service d’Anestésiologie, Département APSIC, 24, rue Micheli-du-Crest, CH-1211 Genève 14. Tél. +41 (0)22 872 74 03, fax + 41 (0)22 872 75 11.
Courriel: alain.forster@hcuge.ch
Dans le cadre des soins palliatifs, l’hypnose peut aider le patient à mieux faire face à cette période particulière et unique de sa vie. L’hypnose peut lui permettre de prendre le recul nécessaire, de diminuer l’anxiété, de mieux gérer la douleur et de garder un rôle actif vis-à-vis des soignants, comme de sa famille et de son entourage.
L’exercice de l’autohypnose rend le patient davantage autonome lui conférant un sentiment de contrôle et de liberté.
Les relations avec les soignants et l’entourage peuvent s’améliorer, et la vision de la fin de vie du patient, acquérir une dimension nouvelle plus conforme à ses désirs profonds. L’hypnose aide aussi les thérapeutes à mieux être à l’écoute du patient et éviter de décider à sa place.
Hypnosis can be a useful tool for patients in palliative care setting, to cope with this unique and very special period of their lives. Hypnosis can help patients to distance themselves from the situation they are living, to decrease their anxiety, improve pain management as well as allowing them to maintain an active role in their relationships with both the medical and nursing staff, as well as with their family. Autohypnosis empowers patients and improves their sense of autonomy and self governance which in turn allows them to perceive their end of life more clearly. As a result their relationship with the care givers thus also improves, as patients become more aware of their most intimate wishes. Hypnosis may also enable the family and the staff to have a better understanding of the patients’ point of view and thus be able to respect their choices and reduce potential conflicts.Keywords
palliative care, hypnosis, autohypnosis, psychological support
Alain Forster et al. « Hypnose en soins palliatifs », Revue internationale de soins palliatifs 4/2004 (Vol. 19), p. 143-148.
URL : www.cairn.info/revue-infokara-2004-4-page-143.htm.
DOI : 10.3917/inka.044.0143.