2005
Informations sociales
Partie 2 : Configurations et relations familiales – Rubrique
Prévention du sida et de la traite des femmes en Estonie : quels principes d’action ?
Mathilde Darley
Elle a travaillé, dans le cadre du diplôme d’études approfondies “Analyse comparative des aires politiques, programme Europe post-communiste” de l’Institut d’études politiques de Paris, sur La lutte contre la traite des femmes en provenance d’Europe de l’Est. Constitution d’un enjeu international de politique publique et observation de la mise en Å“uvre dans les pays baltes.
En proie à de profondes mutations socioculturelles, l’Estonie se doit aujourd’hui, pour y faire face, de réformer sa politique familiale. En effet, parallèlement aux tendances sociodémographiques générales de substitution d’un modèle familial décomposé au schéma conjugal classique
[1], l’extension pandémique de l’épidémie de sida et le développement de la traite des femmes en provenance des pays baltes posent de manière aiguë la question de la capacité de l’État à assurer, à long terme, le développement humain et donc économique du pays. Pourtant, quand les gouvernements nordiques font le choix d’une politique familiale préventive d’éducation sexuelle des adolescents, l’Estonie privilégie encore des approches plus traditionnelles de relance de la natalité
[2] et rechigne à briser le tabou de la sexualité, craignant que l’éducation sexuelle des lycéens ne favorise le développement précoce d’une sexualité active. Dans un contexte de progression fulgurante de l’épidémie de sida et de médiatisation croissante du problème de la traite des femmes, cette relative frilosité du gouvernement à l’égard des actions de prévention de la toxicomanie
[3]) et des comportements sexuels à risque ou discriminatoires est cependant de plus en plus souvent montrée du doigt
[4] : n’a-t-elle pas contribué à faire aujourd’hui de l’Estonie le pays d’Europe où l’épidémie de sida progresse le plus vite (notamment chez les femmes et chez les moins de 30 ans
[5]), et le seul des trois pays baltes à ne pas encore disposer de programme national de lutte contre la traite des femmes ? La rapide féminisation de la population séropositive et le développement de la traite des femmes pourraient en effet être deux expressions différentes d’une même réalité : une éducation sexuelle trop timide, voire inexistante, mais aussi la prévalence du mythe de l’homme protecteur dans l’imaginaire estonien,
a fortiori chez les jeunes filles, dont différentes études révèlent qu’elles inclinent à envisager la relation amoureuse et sexuelle comme un rapport de dominée à dominant. En négligeant cette dimension traditionnellement patriarcale de la société estonienne et en écartant les questions de genre et de sexualité des politiques familiales, le gouvernement estonien court donc le risque d’entériner ces mêmes schémas comportementaux accusés de nourrir aujourd’hui le développement de la séropositivité féminine et de la traite des femmes.
[1]
Désinstitutionnalisation rapide du mariage (quatre mariages pour 1 000 habitants en 2000, et plus de 50 % des naissances hors mariage), taux de divorce parmi les plus élevés d’Europe (plus de 45 %), augmentation constante du nombre de grossesses et d’avortements adolescents, etc.