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I.S.B.N.sans
148 pages

p. 108 à 115
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Partie 2 : Configurations et relations familiales

n° 124 2005/4

2005 Informations sociales Partie 2 : Configurations et relations familiales

Les facettes familiales de l’immigration moldave

Quand les femmes quittent le pays

Elena Mashkova Doctorante en sociologie, GRASS-CEMS, Paris-V Lilia Crudu Doctorante au département de sciences politiques, Université d’État de Moldavie
L’immigration des femmes moldaves est peu étudiée. Elle a pourtant un impact fort sur la famille. Cette séparation obligée met à l’épreuve les parents et les enfants et tout le groupe familial. Pour les enfants qui restent seuls (quand les deux parents partent), le risque est grand. D’autant qu’il n’existe peu ou pas d’initiatives d’action des pouvoirs publics face à ce problème.
En 2002, en Moldavie, vingt mille enfants ont vu un (ou deux) de leurs parents partir travailler à l’étranger. Quelles sont pour eux les conséquences de cet éloignement, surtout quand les autorités publiques ne peuvent pallier les manques et que les institutions privées sont rares et inaccessibles ?
Dans son numéro du 19 décembre 2001, le quotidien Financial Times note qu’après le départ d’un quart de sa population à l’étranger, la république de Moldavie élève seule ses orphelins. La remarque faite par les observateurs étrangers à l’égard des enfants moldaves est très juste. Nous présentons ici une réflexion concernant les conséquences réelles et possibles des flux migratoires sur les familles et sur l’avenir de la société moldave.
 
L’immigration totale
 
 
Depuis quelques années, la république de Moldavie subit l’exode massif des travailleurs. Même si le phénomène de l’immigration n’est pas nouveau pour la Moldavie (le régime soviétique veillait à ce que la mobilité reste grande), son échelle est frappante : un tiers de la population active a quitté le pays à la recherche d’un meilleur moyen de gagner sa vie [1]. Il suffit de faire le tour des villages, au sud ou au nord du pays, pour attester que les Moldaves ne sont plus là. Face aux pressions du chômage croissant et d’un appauvrissement continu, les Moldaves cherchent du travail ailleurs. Il n’existe pratiquement plus de familles en Moldavie qui ne soient touchées par les départs de leurs proches à l’étranger.
Autre particularité de l’immigration actuelle : elle a souvent un visage féminin. Si dans ses débuts l’immigration de travail était surtout l’affaire des hommes partant pour des travaux durs, aujourd’hui les femmes sont aussi nombreuses à partir et à payer le prix de l’égalité des responsabilités familiales.
L’observation de ces mouvements d’immigration et surtout de leur composante féminine suscite une interrogation quant aux effets produits sur la société. Ce sujet commence à attirer de plus en plus l’attention en Moldavie, en dépit d’un refoulement prolongé aussi bien de la part de la population que de l’État. C’est surtout grâce aux préoccupations d’organismes tels que l’Organisation internationale de l’immigration, l’organisation non gouvernementale La Strada, etc., que les mots “immigration” et “femme” sont employés et médiatisés ensemble, principalement en référence au trafic des êtres humains. Pourtant, personne ne parle de l’immigration féminine dans la perspective de son impact sur les familles et en particulier sur les enfants, alors que le sujet mérite attention. Certes, il est difficile d’établir des indicateurs statistiques pertinents pour mesurer cet impact. Néanmoins, nous pouvons imaginer que les départs des femmes et des mères ainsi que leur absence prolongée ont des effets spécifiques sur les relations au sein des familles. Le départ d’un parent structure différemment la vie de famille, sa stabilité, la qualité des relations, et se répercute sur son rythme de vie habituel ; d’autant qu’il s’agit de périodes de longues absences.
Mais que deviennent les enfants d’aujourd’hui quand les parents sont partis ? Est-ce qu’ils sont abandonnés par leur mère ? L’État moldave prend-il en compte des problèmes concrets liés à l’immigration de travail dans la construction des politiques familiales ? Les réponses à ces questions peuvent esquisser les perspectives de développement de la société moldave et laisser présager des difficultés futures. Mais en l’absence de données statistiques viables ou de recherches scientifiques sur le sujet [2], nous ne pouvons que proposer quelques pistes de réflexion basées sur des données indirectes obtenues au cours de nos différentes recherches et sur des expériences de terrain.
 
La famille moldave transformée par l’immigration ?
 
 
Le paysage familial moldave a connu dans la période récente d’importantes transformations qui ont coïncidé avec la crise économique. Mais il est difficile de séparer les effets de la situation économique défavorable des conséquences de l’immigration de travail car souvent ils se confondent. Les bouleversements intervenus se traduisent, entre autres, par la modification des comportements de nuptialité et de divorce liés aux changements structurels dans la société, c’est-à-dire par la baisse brutale du nombre de mariages et le recul de l’âge au mariage, par la diminution du nombre de naissances par couple, etc. Tous ces phénomènes progressent depuis le début de la période de transition. Dans certaines régions de Moldavie, on compte seize décès pour deux naissances.
Mais doit-on attribuer ces changements au fait que les femmes moldaves travaillent de plus en plus pour gagner leur vie dans un contexte économique difficile ? Déjà en Union soviétique, les taux d’occupation féminine étaient assez élevés. Cependant, si l’activité féminine n’était pas auparavant déterminante pour le bien-être de la famille, elle est aujourd’hui vitale pour sa survie. Parmi les familles pauvres on trouve souvent des femmes inactives. Ainsi la responsabilité financière des femmes et des mères a-t-elle considérablement augmenté. De plus, en raison du chômage et du niveau extrêmement bas des salaires, les femmes partent de plus en plus loin pour pouvoir bien gagner leur vie et s’absentent ainsi de chez elles pendant plusieurs mois.
Cette expérience de l’immigration est difficile pour beaucoup de familles. Les études menées dans les villages moldaves montrent une disparité des réactions : les maris sont un peu plus sensibles aux départs de leurs femmes que l’inverse. Ils commencent à montrer une faiblesse pour l’alcool, premier signe de crises futures. En effet, les femmes découvrent parfois à leur retour que l’argent envoyé n’a jamais été dépensé pour le bien-être de la famille mais surtout pour combler les “manques affectifs”.
En moyenne, les femmes partent pour une durée de deux ans, voire plus, sauf quand il s’agit de travaux saisonniers, par exemple sur les chantiers en Russie. En général, il apparaît que les divorces sont plus fréquents dans les familles d’immigrés : les séparations deviennent des catalyseurs des faiblesses des relations entre époux. De nombreux couples n’arrivent pas à faire face aux longues absences de l’un des conjoints et de nouvelles alliances se forment aux dépens des anciennes. Ainsi, durant les longues absences, les membres des familles connaissent une certaine forme d’émancipation qui contribue à reconsidérer les anciennes relations de façon nouvelle. L’indépendance financière des femmes vis-à-vis de leur mari représente aussi un facteur non négligeable. Tous les cas de figures sont présents. Par exemple, à Tvardita, région de Taraclia, on note que les couples où les deux conjoints partent ont plus de chances de rester unis. Mais dans tous les cas, la séparation est une épreuve pour tous les membres de la famille, pour les enfants comme pour les conjoints. Les familles doivent mener un combat quotidien pour préserver le lien familial et ne pas céder à l’éloignement progressif ni aux ruptures.
 
Et les enfants qui restent…
 
 
Nombreuses sont les femmes qui, à contrecÅ“ur, laissent en Moldavie leur famille et leurs enfants. D’ailleurs, les “vraies” raisons des départs s’expriment le plus souvent à travers le désir d’assurer une bonne éducation aux enfants. L’enseignement supérieur en Moldavie n’est plus gratuit comme il l’était avant la période de transition et les Moldaves ont de plus en plus de mal à payer les études de leurs enfants. À titre indicatif, le salaire d’un professeur à la campagne est de 350-400 lei (30 euros) et le prix d’une année à l’université est égal à 15 000 lei (1 000 euros). Les agriculteurs moyens ont des salaires encore plus bas, ce qui rend impossible tout projet éducatif pour les enfants. En même temps, dans l’espoir d’assurer à leur progéniture un avenir plus stable à l’aide d’un diplôme, les familles moldaves choisissent de plus en plus d’investir dans l’éducation. La valeur des diplômes d’enseignement supérieur est relativement élevée aux yeux des parents et constitue un objectif pour leurs enfants [3].
La séparation “obligée” est éprouvante pour les mères. Les entretiens avec des Moldaves travaillant en France le montrent : quand l’échange touche le sujet des enfants, des larmes apparaissent et il n’est pas si facile de les arrêter. “Je n’ai jamais pensé que ça allait être aussi dur de me séparer de mes enfants”, témoigne Liudmila, mère de deux filles âgées de 19 et 22 ans, qu’elle n’a pas vues depuis deux ans [4].
Ces séparations conduisent-elles nécessairement à l’éloignement entre les mères et leurs enfants ? D’une manière générale, les contacts avec ces derniers sont fréquents. Le processus éducatif change de nature et dans une large mesure devient virtuel. Les membres de la famille se téléphonent tous les jours pour avoir des nouvelles et partager les expériences de la journée passée. Ces séances d’intimité sont indispensables pour le maintien du moral de la famille et de la motivation des mères. La famille restée à la maison en Moldavie devient un lieu de refuge imaginaire où les femmes et les enfants s’abritent contre la fatigue et les problèmes courants.
 
… avec qui ?
 
 
Face à la nécessité de s’absenter, les mères sont amenées à poser les questions liées au couple et à l’éducation des enfants de façon différente. Première question importante : à qui laisser les enfants ? Chaque famille apporte sa propre réponse selon la situation et selon la configuration des relations familiales. Si le père est présent, c’est lui qui va souvent être chargé de veiller à l’éducation des enfants, avec le soutien des grands-parents les plus proches. Si les deux parents émigrent, ce sont généralement les grands-parents qui assument leur rôle. En fait, ces situations mettent à l’épreuve les solidités et les solidarités familiales et le projet de départ ne devient réalisable qu’à condition que les proches soient prêts à intervenir dans l’éducation des enfants.
S’il n’y a personne à qui les confier, les enfants restent alors sous la tutelle des voisins ou encore de tierces personnes. Ainsi, dans le village de Cicâlteni, dans la région d’Orhei, pour pouvoir partir, les parents de cinq familles se sont organisés et ont laissé leurs enfants à la charge d’une personne rémunérée. En réalité, ce sont des cas assez atypiques pour la Moldavie, où la valeur du lien et de la cohésion du groupe familial demeure très forte.
Dans quelle mesure les grands-parents ou les proches peuvent-ils assumer le projet éducatif ? En fait, la question de l’éducation renvoie à celle de l’autorité parentale dont le manque agit sur le comportement des enfants. Par exemple, les études menées dans les villages montrent que les enfants dont les parents travaillent à l’étranger s’absentent plus souvent de l’école et affichent des résultats scolaires instables. Plus encore, les données du Centre de prévention du trafic des femmes attestent que les enfants “délaissés” deviennent fréquemment les victimes des réseaux de trafic. C’est que les enfants restés à la garde des proches ou des voisins ne vont plus à l’école et constituent un groupe à risque pour ce qui touche non seulement au trafic mais encore à la délinquance juvénile [5].
Afin de “justifier” leur absence aux yeux des enfants, les parents font leur possible pour assurer un niveau matériel supérieur (un certain confort, de l’argent de poche) donnant aux jeunes un goût d’“indépendance”, alors même que l’autorité de la famille se dilue. Les parents ont l’impression que les enfants, sans une “main de fer”, en profitent. Certains décident de rentrer lorsqu’ils apprennent les problèmes de comportement de leurs enfants, surtout des adolescents.
Tout cela se vit dans un contexte mouvant. Si les parents tiennent encore aux valeurs des diplômes comme à l’un des moyens de promotion sociale, les enfants n’en sont pas convaincus. En effet, les diplômes ne constituent plus la garantie d’un niveau de vie satisfaisant. En fait, depuis le début de la transition, les représentations liées aux métiers se transforment, ce ne sont plus les personnes les plus diplômées qui gagnent le mieux leur vie. Ainsi, les mères et les pères partant travailler à l’étranger sont obligés d’accepter une déqualification au regard de leur métier antérieur. C’est pourquoi les enfants adoptent une attitude critique face à la valeur des diplômes.
Les conditions et les termes de la transmission d’une génération à l’autre sont devenus problématiques dans la société moldave, où le décalage se creuse de plus en plus. La génération des grands-parents a vécu une grande partie de sa vie pendant le temps soviétique, puis le passage vers un monde nouveau. Pourtant, les mentalités et les valeurs de la société d’aujourd’hui ne sont pas nécessairement les leurs. Ces contradictions et ces tensions deviennent visibles et les modes de pensée des grands-parents n’ont plus beaucoup de sens aux yeux des enfants. Dans l’actuelle société moldave, de plus en plus marquée par l’individualisme, l’importance est avant tout accordée à la réussite économique, peu importe les chemins qui y mènent. Les différences de représentations provoquent souvent un rejet du contrôle grand-parental de la part des enfants, qui se traduit par des conflits quotidiens.
 
Les politiques familiales absentes… face aux perspectives
 
 
Des changements d’importance s’opèrent à l’heure actuelle dans la société moldave. La géométrie des familles change, pour reprendre l’expression de J. Barou ; aux transformations qui touchent toutes les familles européennes (monoparentalité, familles recomposées, immigration) s’ajoutent les aspects spécifiques que nous avons évoqués.
Quelles réponses les autorités publiques moldaves offrent-elles ? La pénurie chronique de moyens dans le budget de l’État fait que, depuis longtemps, toute la responsabilité de l’éducation des enfants relève exclusivement du domaine privé. Les dépenses pour l’éducation n’ont pas arrêté de diminuer au cours de la dernière décennie. Ainsi, le nombre des institutions pour enfants chute progressivement et les écoles ne sont plus capables d’assurer un encadrement complet des élèves comme pendant l’époque soviétique. Les activités extrascolaires sportives ou artistiques autrefois proposées par l’Éducation nationale se raréfient également ou cèdent leur place aux institutions privées. La gratuité de l’éducation n’est plus qu’un souvenir des “bons vieux jours soviétiques”. Les institutions privées restent assez rares et ne sont pas accessibles à tous. Cela est surtout ressenti par les enfants de la campagne, où les professionnels de l’éducation ont massivement abandonné leur métier aux dépens d’autres projets gagne-pain. Les bars et les discothèques deviennent pratiquement les seuls endroits de socialisation des adolescents. D’ailleurs, il existe des cas où les habitants essayent de limiter l’activité de ces établissements pour ne pas tenter les jeunes, mais quelles alternatives peuvent-ils proposer ? Dans certaines localités les habitants inventent de nouvelles solutions afin d’occuper le temps libre des jeunes. Curieux est le cas du village Rosu, où la femme du prêtre a organisé un club pour les filles où elles cousent et brodent. De telles pratiques demeurent pourtant exceptionnelles.
Les réflexions concernant les conséquences de ces transformations laissent un goût amer. En 2002, 20 000 enfants sont restés sans contrôle parental à cause de l’immigration de travail. Pour 3 000 de ces enfants, les deux parents étaient partis. Ces enfants ont besoin d’une plus grande attention de la part des éducateurs, qui pourraient devenir des participants actifs dans le processus de socialisation et compenser partiellement les manques des jeunes. Dans cette optique, les rapports parents/enfants et le processus de socialisation intergénérationnelle constituent l’enjeu central des transformations de la famille moldave. La création et le développement de centres d’aide à l’éducation aux familles “incomplètes” ne sauraient être la meilleure solution. La présence et la participation des deux parents au processus d’éducation restent souhaitable, voire indispensable, pour assurer un développement harmonieux de l’enfant. Mais pour beaucoup de familles ceci relève de plus en plus du rêve. â– 
 
NOTES
 
[1]Aujourd’hui, ni l’État ni les organismes indépendants ne peuvent dire les chiffres exacts. Selon les estimations officielles, le nombre de cette population manquante s’élève à 600 000 personnes, mais les experts pensent que ces appréciations sont largement en dessous de la réalité.
[2]Étant donné la nouveauté du phénomène et surtout l’état des sciences sociales en Moldavie, aucune étude n’est réalisée à l’heure actuelle. Les “vraies” études sociologiques coûtent cher et l’État ne dispose pas de moyens pour lancer de telles entreprises. Ainsi, ce sont les organisations internationales comme la Banque mondiale ou l’UNDP qui commandent des recherches fermées, destinées à leur usage interne.
[3]Selon une étude de la Banque mondiale, dans des conditions d’incertitude économique et sociale, les familles investissent encore plus dans l’éducation de leurs enfants.
[4]Les retours ne sont pas toujours faciles pour celles qui n’ont pas régularisé leur situation à l’étranger. Dans le cas d’un retour en Moldavie, elles doivent recommencer toutes les démarches et payer environ 2 000 euros pour avoir la possibilité de repartir.
[5]Même si les statistiques officielles ne montrent pas de croissance des crimes et délits parmi les mineurs, nous pouvons supposer que seule une étude sérieuse pourrait donner un diagnostic viable de la situation.
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