Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 118 à 125
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Partie 3 : Acteurs et gouvernance

n° 124 2005/4

2005 Informations sociales Partie 3 : Acteurs et gouvernance

Les ONG et les nouveaux modes de politique familiale

Survie des familles, survie des associations

Detelina Tocheva Doctorante en anthropologie sociale à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, elle a notamment mené une recherche sur le processus d’intégration des pays d’Europe de l’Est à l’Union européenne. Elle termine à présent une thèse de doctorat sur les changements post-soviétiques en Estonie liés aux familles et aux enfants.
Les Organisations non gouvernementales (ONG) ont émergé dans l’espace post-socialiste d’Europe de l’Est en investissant de multiples niches d’action, anciennes ou nouvelles, y compris l’aide aux familles. Ces nouveaux agents de la politique familiale vivent dans la culture du projet ; les financements de projets ponctuels assurent leur existence et orientent le choix des “clientèles”. La centralité de l’enfant, ainsi que les dimensions ethniques et familialistes caractérisent ces projets.
Familles démunies, femmes battues, enfants des rues… Les nouveaux acteurs associatifs de l’aide familiale et sociale, organisations non gouvernementales et sans but lucratif, ciblent leurs destinataires, à la fois pour répondre aux problèmes les plus criants et pour correspondre aux catégories retenues par leurs financeurs. Une culture du projet dont les effets se manifestent jusque dans la structure même des associations.
Le rapport du politique à la famille s’est transformé depuis l’effondrement des régimes communistes dans les pays d’Europe de l’Est [1]. Il est marqué, depuis une quinzaine d’années, par des ruptures institutionnelles, des évolutions des valeurs, mais aussi par des continuités et par des remodelages de normes et de pratiques datant de l’époque socialiste, voire des années antérieures.
Dans cet article, nous avons choisi de mettre l’accent sur un élément nouveau, inexistant au temps socialiste : les associations intervenant auprès des familles. L’étude du secteur associatif permet de saisir une grande partie des changements. Dans chacun des huit pays anciennement communistes qui ont rejoint l’Union européenne en mai 2004, ainsi qu’en Bulgarie et en Roumanie (dont les adhésions sont prévues en 2007), les Organisations non gouvernementales (ONG) se sont incontestablement constituées en acteurs importants du paysage politique. Une partie de ces nouvelles structures se concentre sur les actions auprès de familles et d’enfants et, au-delà, contribue à l’émergence de nouvelles visions de la famille et de l’aide [2].
 
La recomposition des acteurs politiques
 
 
Quelles sont ces organisations inconnues au temps socialiste, qualifiées officiellement d’organisations “sans but lucratif” et “non gouvernementales” ? Les nouveaux agents associatifs s’impliquent dans des domaines très divers : de la contestation politique à l’action religieuse, de l’aide aux pauvres à la recherche en sciences sociales, de la création artistique à la protection de la nature. Pour autant, ces organisations sont très liées aux États, car elles dépendent de programmes financés par eux [3].
Au début des années 1990, les organisations internationales (Fonds monétaire international, Banque mondiale, Union européenne), les agences de développement des pays riches, les fondations privées et les grandes ONG étrangères stimulaient financièrement et par des pressions politiques la formation de structures de type associatif. Ces dernières étaient considérées comme un signe du développement de la “société civile”, elle-même tenue pour indicateur, au même titre que la démocratie et l’économie de marché, du droit chemin emprunté par cette “nouvelle Europe”.
Ensuite, progressivement, les grands bailleurs de fonds ont commencé à se retirer, tandis que les États de l’Est et les collectivités locales mettaient en place leurs propres programmes de financement destinés aux ONG autochtones ; la diminution des effectifs de l’État et la restriction de ses domaines d’intervention sont allées de pair avec la création de tels programmes. Ce phénomène a été très prononcé pour ce qui a trait à la famille. Aujourd’hui, hormis quelques associations et fondations des pays riches (plus rarement l’UE), les programmes publics constituent les principaux donateurs des ONG qui interviennent à différents titres auprès des familles.
Le nombre global d’ONG, tous domaines d’action confondus, varie évidemment selon la taille du pays, mais s’élève globalement à quelques dizaines de milliers dans chaque pays. Malgré leur diversité, quelques caractéristiques communes les unissent et font d’elles des artisans de changements. D’abord, l’observation de l’activité de ces nouveaux acteurs associatifs amène à reconsidérer la notion de politique familiale telle qu’elle a traditionnellement été abordée. Ensuite, certains principes de leur fonctionnement sont symptomatiques de la redéfinition de représentations liées à la famille et d’une nouvelle idée de l’aide. Il est en effet impossible de comprendre aujourd’hui les visions politiques attachées à la famille et à l’individu sans considérer l’activité de ces nouveaux “soutiens” qui travaillent, de manières variées, à une certaine normalisation de multiples marginalités familiales.
 
Les effets de la décentralisation
 
 
L’affirmation des ONG comme acteurs de l’intervention auprès des familles s’est nourrie, pratiquement dans tous les pays ex-communistes de l’Est, d’une profonde décentralisation administrative. Une grande partie des responsabilités ont été mises entre les mains des autorités locales. Ainsi, l’aide sociale est la plupart du temps une affaire locale. De même, en Pologne, en Hongrie et en Estonie par exemple, les crèches, mais aussi les hôpitaux, les caisses de sécurité sociale, les caisses d’indemnisation des chômeurs et surtout l’assistance sociale dépendent d’autorités locales du type des communes. Pour ce qui est des aides à la famille, un petit nombre d’allocations “universelles” ou “ciblées”, destinées aux familles avec enfant(s), sont distribuées par les États. Le plus souvent, c’est sur demande individuelle explicite adressée aux autorités locales que peut être attribuée une aide plus substantielle. Cette dernière est alors toujours fonction de la richesse de la commune ou de la région et de la ligne politique de ses dirigeants. Par conséquent, la campagne polonaise, le nord de la Hongrie, les petites villes et les villages de l’est de l’Estonie, pour ne citer que ces pays, sont des lieux où la protection sociale réelle est minime.
Dans un contexte de diminution des aides étatiques, de leur progression vers un modèle résiduel, et de ciblage des soutiens aux familles de la part des autorités locales, les ONG offrent des solutions que des mères seules, des familles nécessiteuses, des enfants sans surveillance parentale ou des personnes handicapées découvrent dans l’urgence. Cependant, les ONG tendent à être cet ultime “filet de sécurité” d’aide aux familles présent là où les conditions sont favorables à son émergence et à son maintien, à savoir : les grands centres urbains et les régions les plus riches. La principale raison tient dans l’interdépendance entre ces organisations et les autorités locales. Dans ces pays, diverses lois ouvrent la possibilité aux ONG de passer des contrats avec les autorités locales et de vendre leurs services. De cette manière, les ONG deviennent une sorte de substitut semi-public aux services municipaux. Il est en effet moins coûteux pour ces États et pour les collectivités locales d’établir régulièrement des programmes qui encouragent des ONG à soumettre des projets pour obtenir un financement, plutôt que d’entretenir une large gamme de services publics, étatiques ou municipaux. Mais seule une collectivité locale riche peut se permettre de mettre en place un programme de financement de l’aide sociale dont les ONG bénéficieront après approbation des projets soumis. En fait, tout en étant une forme d’extension des services publics, les ONG ont créé un espace nouveau, constitué d’interventions ponctuelles d’aide à certaines familles, basées sur des projets limités dans le temps et variant en fonction des catégories visées.
 
Vers une professionnalisation des ONG
 
 
Un trait commun unit les ONG : celui de leur “compétence professionnelle”. Cet argument de professionnalisme leur permet d’obtenir le financement de leurs projets et de garantir leur existence. La vulnérabilité de ces structures incite leur personnel à miser sur une qualification professionnelle afin qu’elles restent performantes dans la rédaction de projets et dans leur réalisation.
Il s’agit le plus souvent de petites structures : rarement plus d’une dizaine d’employés, principalement issus de domaines afférents au travail social (l’enseignement, les établissements de placement, la psychologie) ou bien, pour les plus jeunes, sortis d’une formation initiale. Les centres à statut d’ONG qui se spécialisent dans les conseils pratiques et l’aide psychologique ou dans l’hébergement de familles et d’enfants sont des lieux où une carrière professionnelle (souvent féminine) peut se dérouler. La réduction du nombre d’emplois publics, le niveau parfois très bas des salaires proposés (à cet égard, la Roumanie et la Bulgarie constituent des cas extrêmes) poussent des employés de l’enseignement, des jardins d’enfants et des orphelinats vers le secteur dit “non lucratif”. Un salaire fixe n’y est pas toujours garanti, mais les sommes perçues peuvent être plus intéressantes et il est possible d’y constituer un capital relationnel.
Cet argument de la professionnalisation et de la compétence s’appuie désormais dans plusieurs pays sur l’apparition de diplômes en travail social. Totalement absent dans l’enseignement à l’époque socialiste en tant que filière, le travail social est à présent enseigné soit à l’université (par exemple en Estonie et en Roumanie), soit dans des établissements spécialisés de l’enseignement secondaire ou supérieur (par exemple en République tchèque et en Hongrie). Ce nouveau savoir s’impose progressivement, aux côtés de la psychologie, comme un savoir légitime et indispensable pour le travail d’aide aux familles et comme un gage de professionnalisme. De façon générale, les modèles d’aide sociale que propose ce nouveau savoir s’inscrivent en harmonie avec les préférences politiques : fournir une aide “ciblée”, destinée à des catégories précises d’individus et de familles, incitant à la solidarité entre les membres d’un même groupe domestique et portant une attention particulière au cas de chaque personne. En effet, tant le contenu de ce savoir que les configurations des acteurs et des priorités politiques tendent à définir une vision singulière de ce qu’est l’aide aux familles.
 
La culture du projet et la catégorisation des “clientèles”
 
 
Si l’on aborde la politique familiale non pas en termes de discours et de mesures étatiques, mais à partir des interventions concrètes auprès des familles, celles-ci reviennent en grande partie aux ONG locales, quand elles existent [4]. Dans ce cas, la notion même de politique familiale, entendue comme une initiative étatique et un ensemble d’actions publiques, devient inopérante. Car les actions réalisées par les ONG relèvent d’un travail “au cas par cas” et du choix de la “clientèle” selon l’orientation du projet financé.
Cependant, l’observation sociologique des effets de ce bricolage d’interventions indique qu’il s’agit bel et bien d’une construction institutionnelle et idéologique cohérente ; l’aide devient un produit de projets financés par des instances donatrices, l’individu (ou la famille) auquel elle se destine devant, la plupart du temps, relever d’une des catégories problématiques dites “à risque” ou définies comme “anormales” à certains égards.
Les ONG vivent dans la culture du projet et l’enjeu est de survivre à celui qui leur a donné naissance. D’où la nécessité d’apprendre à monter des projets. Cette culture a un impact sur la vie même de l’ONG, mais aussi sur les représentations de la famille et de l’individu (qui sont partagées par les donateurs). Il convient alors d’entrer dans l’une des catégories définies par le projet pour qu’un individu et une famille puissent attirer l’attention des travailleurs sociaux de l’ONG. Cela revient à dire que les acteurs associatifs choisissent leurs “clients” en fonction de l’orientation des financements proposés par les donateurs publics et privés. Ce découpage de la population en catégories marginales nécessitant de l’aide selon les termes des programmes de financement (destinés le plus souvent à des Tsiganes en Hongrie, en Roumanie et en Bulgarie, à des Russes dans les pays baltiques, et de façon générale à des enfants de la rue, à des orphelins, à des femmes battues, à des mères mineures…) manifeste deux aspects fondamentaux : l’ethnicisation des soutiens et leur orientation familialiste. Enfin, il ressort que, dans leur majorité, les interventions visant les familles prennent pour sujet central l’enfant, et par extension sa famille, à condition que le problème identifié s’inscrive dans une catégorie prédéfinie.
 
Une dimension ethnique
 
 
Les projets d’aide destinés en particulier aux enfants et aux femmes des minorités telles que les Roms et les autres Tsiganes d’Europe de l’Est se sont multipliés en quelques années. À cet égard, la Roumanie est exemplaire : des dizaines de projets d’ONG se concentrent sur l’aide aux femmes et aux enfants roms, de surcroît si ces derniers sont catégorisés comme des “enfants des rues”. En Bulgarie, une fondation privée très connue localement a fondé un centre d’accueil pour enfants roms des rues. En Estonie, l’organisation catholique Caritas a mis en place une série de projets où des enfants de la minorité russe (environ 30 % de la population totale) qualifiés comme étant “à problèmes” sont envoyés dans des familles paysannes estonophones. En l’occurrence, la dimension ethnique et la dimension familialiste se sont alliées. Dans le même esprit d’ethnicisation de l’aide sociale, en Hongrie, tout un pan de l’activité de la Banque mondiale s’organisait, tout au long des années 1990, autour du financement d’ONG locales qui interviennent auprès de familles roms du pays.
Ces exemples montrent que l’intervention auprès des enfants et des parents ne passe que par le ciblage d’une catégorie doublement problématique : le groupe d’appartenance est minoritaire et socialement marginalisé, il s’agit des enfants “des rues” ou des familles “à problèmes”. Cette figure de l’enfance, du fragile, suscite à la fois la pitié bienveillante et la peur du délinquant en devenir.
 
Une dimension familialiste
 
 
Un grand nombre de programmes et de projets centrés sur le soutien aux familles socialement marginales se caractérisent par un objectif commun, souvent sous-entendu : celui de maintenir les membres d’une famille ensemble, en particulier le groupe domestique formé par les enfants et leur(s) parent(s), tout en soignant des “anomalies” repérées. Le modèle familial a été érigé en “meilleur milieu où l’enfant puisse grandir” et en modèle de solidarité. Le rôle de nombreux projets réalisés par des ONG consiste alors à aider différents membres de la famille pour qu’ils restent ensemble et deviennent plus solidaires les uns des autres.
Ces actions sont le plus souvent menées “au nom de l’enfant”. Ainsi, en Estonie par exemple, plus d’une quarantaine d’organisations offrent des possibilités d’accueil d’enfants pendant la journée ou bien un hébergement provisoire, ou encore des conseils pratiques et un soutien psychologique à des catégories familiales bien précises : parents et enfants dits “à problèmes”, enfants toxicomanes, mères mineures… Toutes ces organisations s’inscrivent localement dans le domaine de la “protection des enfants”, mais leur travail vise tous les membres du groupe familial.
Cette culture du projet et de l’aide spécifique est entérinée par les États et par les agents de la philanthropie mondiale. Elle fait bénéficier les destinataires d’un soutien spécifique mais ignore ceux qui relèvent de la misère ordinaire, comme les familles pauvres où les deux parents sont présents et où l’enfant n’est ni errant, ni agressif, ni battu ou sous-alimenté…
Les ONG s’intègrent harmonieusement dans la configuration transformée des acteurs de la politique familiale. Elles ont occupé une niche d’activités auprès des familles, activités qui ont été pour une partie délaissées par l’État et par les entreprises socialistes. Mais elles ont surtout participé à l’émergence d’interventions d’un ordre nouveau, ancrées dans la croyance selon laquelle, d’une part, l’aide doit aller aux catégories marginales et d’autre part, un individu normal ne peut se construire que dans le cadre d’une vie familiale, ce qui peut apparaître comme un paradoxe de l’ère individualiste post-communiste. Mais ceci est une autre question. â– 
 
NOTES
 
[1]Cet article traite de dix pays d’Europe de l’Est, dont l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie, qui sont déjà membres de l’Union européenne, tandis que la Bulgarie et la Roumanie devraient la rejoindre en 2007.
[2]Nous avons choisi d’évoquer ici les caractéristiques les plus générales des ONG intervenant auprès des familles dans les pays cités. Pour cette raison, certaines spécificités locales ont été occultées, spécificités que toute étude plus circonscrite devrait mettre en lumière.
[3]Pour un recensement des travaux en sciences sociales concernant les ONG dans le monde et pour une analyse des différentes problématiques, voir l’article de William F. Fisher, “Doing Good ? The politics and antipolitics of NGO practices”, Annual Review of Anthropology, 1997, n° 26, p. 439-464. Pour une étude des ONG en Europe de l’Est, voir Chris Hann, Elizabeth Dunn (éds.), Civil Society. Challenging Western Models, Routledge, London, New York, 1996 ; Steven Sampson, “Beyond transition. rethinking elite configurations in the Balkans”, in Chris Hann (éd.), Postsocialism. Ideals, Ideologies and Practices in Euroasia, Routledge, London, New York, 2002, p. 297-316.
[4]Une exception polonaise réside dans le rôle très important joué par l’Église catholique pour tout ce qui touche à la question de l’enfant et de la maternité.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Cet article traite de dix pays d’Europe de l’Est, dont l’Es...
[suite] Suite de la note...
[2]
Nous avons choisi d’évoquer ici les caractéristiques les pl...
[suite] Suite de la note...
[3]
Pour un recensement des travaux en sciences sociales concer...
[suite] Suite de la note...
[4]
Une exception polonaise réside dans le rôle très important ...
[suite] Suite de la note...