2005
Informations sociales
Partie 1 : Données de problématique et de cadrage
Données démographiques et structures familiales
Dans les pays de l’Europe de l’Est
Linda Hantrais
Professeur, au Royaume-Uni (Loughborough University), de politique sociale en Europe, directrice du European Research Centre, ses recherches portent sur la théorie, la méthodologie et la pratique des comparaisons internationales, en particulier la comparaison des politiques sociales en Europe. Elle a coordonné des études européennes relatives aux politiques familiales, commandées par la CNAF et par la Commission européenne. Elle est l’auteur de Family Policy Matters : Responding to Family Change in Europe (The Policy Press, 2004), et a dirigé l’ouvrage Gendered Policies in Europe : Reconciling Employment and Family Life (Palgrave, 2000).
Marie-Thérèse Letablier
Directrice de recherches au CNRS, affectée au Centre d’études de l’emploi, ses travaux portent sur les comparaisons européennes de politiques sociales, sur la relation entre travail et vie familiale et sur les relations de genre. Elle a participé à divers réseaux de recherche européens et contribué à plusieurs ouvrages collectifs.
es huit pays de l’ancien bloc communiste qui ont rejoint l’Union européenne en 2004 présentent des caractéristiques communes qui les différencient des pays de l’Ouest. Leur population stagne, voire décroît, du fait notamment d’une fécondité particulièrement basse, d’une mortalité relativement élevée et d’un solde migratoire nul ou négatif. L’espérance de vie des hommes et des femmes y est plus faible que dans les pays d’Europe de l’Ouest. Et si les formes familiales y sont très diversifiées, la formation de la famille y est partout plus précoce qu’à l’Ouest. Les conceptions de la vie familiale y sont toutefois éclatées entre les pays baltes, où la famille est fortement “désinstitutionnalisée”, et la Pologne, où, au contraire, la famille plus traditionnelle reste une valeur fondamentale.
Les pays de l’Est présentent de fortes disparités quant aux comportements démographiques qui fondent la famille. Certains restent dans une perspective assez traditionnelle (Pologne, Slovaquie), tandis que d’autres se rapprochent des pays d’Europe occidentale. Cependant, un trait reste commun à tous : le déclin de la population.
La dernière vague d’entrée dans l’Union européenne comportant huit pays de l’ancien bloc communiste a attiré l’attention sur la situation démographique de ces pays et de l’ensemble des pays de l’ancienne Union soviétique. L’entrée dans l’Union sanctionne un processus de transition démocratique et une adhésion aux valeurs européennes qui a nécessité d’importantes adaptations tant juridiques qu’institutionnelles. Toutefois, le processus d’adhésion fait peu de cas en général de la situation sociale de ces pays, l’Europe étant avant tout un grand marché. Dans ce texte, nous examinons leur situation démographique, en particulier au regard de la situation des familles. Ces pays, que nous regroupons abusivement sous le terme de “pays d’Europe de l’Est”, appartiennent à des zones géographiques diverses : à l’Europe septentrionale pour les pays Baltes ; à l’Europe centrale et orientale pour la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Roumanie, la Bulgarie ; et à l’Europe méridionale pour la Slovénie. Ils ont en commun d’avoir un régime démographique assez similaire.
Ce régime démographique se caractérise en premier lieu par le déclin de la population, alors que cette dernière augmente légèrement dans les pays de l’Europe occidentale. La baisse se poursuit dans la plupart des pays de l’Europe centrale et de manière plus accentuée encore dans les pays d’Europe orientale tels que la Géorgie, l’Ukraine, la Bulgarie ou la Russie. Les huit pays d’Europe centrale nouvellement entrés dans l’Union (UE8) se caractérisent d’abord par une diminution de leur population ou, au mieux, par une croissance nulle (voir tableau 1). Ce déclin est dû à la conjonction d’un mouvement naturel négatif, c’est-à-dire d’un excédent des décès sur les naissances, qui ne permet pas le renouvellement de la population, et d’un solde migratoire nul ou négatif. À part la République tchèque, la Slovénie et la Hongrie, qui ont un solde migratoire positif, les autres pays enregistrent plus de partants que d’entrant. Par ailleurs, en 2003, comme en 2002, tous les pays entrant dans l’UE (ou candidats) ont enregistré un déficit des naissances, particulièrement accentué en Hongrie et dans les pays Baltes. Le déclin de la population est plus marqué encore dans les pays candidats (Roumanie et Bulgarie), en Russie et dans les pays situés à proximité de la Russie.
Tableau 1
Mouvement de la population (taux bruts pour 1 000 habitants)
Accroissement total Accroissement naturel Solde migratoire 1980 2000 2003 1980 2000 2003 1980 2000 2003 UE15 4,4 2,8 4,1 3,2 1,0 0,4 1,2 1,8 3,7 Rép. tchèque -2,2 -1,1 0,8 1,8 -1,8 -1,7 -4,0 0,6 2,5 Estonie 6,8 -3,7 -4,0 2,7 -3,9 -3,7 4,1 0,2 -0,3 Lettonie 2,3 -5,8 -5,3 1,4 -5,0 -4,9 1,0 -0,8 -0,4 Lituanie 5,3 -1,6 -4,8 4,7 -1,3 -3,0 0,6 -0,3 -1,8 Hongrie -0,4 -3,8 -2,5 0,3 -3,8 -4,1 -0,7 0,0 1,5 Pologne 9,0 -0,2 -0,7 9,6 0,3 -0,4 -0,6 -0,5 -0,4 Slovénie 8,7 1,2 0,7 5,8 -0,2 -0,1 2,9 1,4 1,7 Slovaquie 6,6 0,7 0,2 8,9 0,4 -0,1 -2,3 0,3 0,3 Bulgarie 3,4 -5,1 -5,7 3,4 -5,1 -5,7 0,0 0,0 0,0 Roumanie 6,7 -1,1 -2,8 7,5 -0,9 -2,5 -0,8 -0,2 -0,3 Féd. Russie 5,3 7,0* -5,5 4,9 -6,5* -6,1 0,4 13,5* 0,6 France 5,5 5,0 4,4 4,7 4,1 3,5 0,8 0,9 0,9 * Chiffres pour 2002 Source : Eurostat 2002, 2004
Alors que, depuis les années 1980, les migrations sont le moteur de l’accroissement démographique dans les pays de l’Europe des quinze (UE15), l’entrée des pays de l’Est introduit un changement du régime démographique de l’Union. Autour des années 1990, les changements en Europe de l’Est ont produit une forte poussée du solde migratoire dans les pays de l’Union, tandis que celui-ci déclinait depuis la fin des années 1950 (Monnier, 2004).
La structure par âge de la population diffère profondément selon que l’on se situe à l’ouest ou à l’est de l’Europe. Alors que la population de l’UE15 vieillit, les nouveaux pays entrants ont au contraire une population rajeunie, du fait notamment d’une espérance de vie plus limitée, tant pour les hommes que pour les femmes, mais avec des écarts entre hommes et femmes bien supérieurs à ceux de l’Ouest. Bien que tous les pays d’Europe de l’Est enregistrent des espérances de vie inférieures à la moyenne de l’UE15, on observe de grandes disparités. Concernant les hommes, les écarts à la moyenne européenne sont relativement faibles en Slovénie, en République tchèque et en Pologne, alors qu’ils sont élevés dans les trois pays Baltes et très élevés en Russie, pays qui bat des records avec une espérance de vie des hommes à la naissance inférieure à 59 ans en 2003. Tandis que l’espérance de vie augmentait dans tous les pays d’Europe centrale depuis les années 1980, celle-ci reculait en Russie à la fois pour les hommes et pour les femmes (voir tableau 2). L’espérance de vie des femmes est plus élevée que celle des hommes ; elle reste cependant partout inférieure à la moyenne de l’UE15 (81,1 ans), en dépit des bonnes performances de la Slovénie, de la Pologne et de la République tchèque. Les écarts entre hommes et femmes, qui sont de 6 points pour l’UE15, excèdent 13 points en Russie et 11 points dans les trois pays Baltes. C’est en République tchèque et en Slovénie que l’espérance de vie est la plus élevée, tant pour les hommes que pour les femmes.
Alors que les plus de 65 ans représentent en moyenne 16,6 % de la population dans l’UE15, aucun des pays entrés dans l’Union en 2004 n’atteint cette proportion : la Pologne et la Slovaquie enregistrent les taux les plus faibles (voir tableau 2). Toutefois, ces pays ne sont pas pour autant des pays “jeunes” car la baisse de la natalité, récente en Europe centrale, tend à accentuer le vieillissement de la population, celui-ci restant moins prononcé qu’en Europe occidentale en raison du niveau de la mortalité. Les taux de mortalité atteignent en effet des records en Russie, en Bulgarie, en Roumanie et dans les pays Baltes, avec une forte surmortalité masculine due principalement à l’abus d’alcool, à la violence et à la détérioration de l’état sanitaire de la population. L’incidence de la mortalité sur la récession démographique est évidente. En revanche, en Slovénie, en Slovaquie, en République tchèque et en Pologne, les taux de mortalité étaient inférieurs à la moyenne européenne en 2003. Ces pays enregistraient également un bon score en ce qui concerne la mortalité infantile, avec des taux proches, voire inférieurs, à celui de la France. Tel n’est pas le cas pour la Roumanie, la Bulgarie, la Russie, qui, en 2003, avaient encore des taux de mortalité infantile supérieurs à 12 pour 1 000 naissances, ainsi que pour la Slovaquie, la Hongrie, la Pologne et les pays Baltes, dont les taux oscillent entre 7 et 9 pour 1 000 (voir tableau 2).
Tableau 2
Espérance de vie à la naissance et structure par âge de la population
Espérance de vie Structure par âge Mortalité infantile Hommes Femmes -de 15 ans (en %) + de 64 ans (en %) (pour 1 000 naissances vivantes) UE15 74,8 81,1 16,6 4,6 Rép. tchèque 72,0 78,5 16 14 3,9 Estonie 65,2 77,0 17 16 6,8 Lettonie 65,5 76,8 17 15 9,4 Lituanie 66,3 77,7 19 14 6,7 Hongrie 68,3 76,6 16 15 7,3 Pologne 70,5 78,9 18 13 7,0 Slovénie 72,3 79,9 16 14 4,0 Slovaquie 69,9 77,8 19 11 7,9 Bulgarie 68,5 75,4 15 17 12,3 Roumanie 67,5 74,9 18 14 16,7 Féd. Russie 58,6 72,0 18 13 12,3 France 75,8 82,9 19 16 3,9 Source : Eurostat 2004 (pour l’espérance de vie) et INED/Conseil de l’Europe (pour la structure par âge), Pison, 2003.
Transformations des structures familiales
Comme dans les pays d’Europe de l’Ouest, les situations sont très contrastées en ce qui concerne les rapports au mariage, au divorce, à la cohabitation et aux naissances hors mariage. La diversité est de mise, en écho à des systèmes de valeurs qui ont survécu aux conceptions de la famille promues par les régimes soviétiques.
> Nuptialité
La nuptialité dans les pays d’Europe de l’Est se caractérisait par le nombre élevé de mariages et par leur précocité, une situation qui contrastait avec ce qui pouvait être observé à l’Ouest. Le mariage constituait le passage obligé vers l’âge adulte et se produisait dès la fin des études ou au terme du service militaire. Mais le mariage était aussi une institution fragile. En Europe centrale et orientale, l’effondrement des régimes socialistes a provoqué une chute de la primo-nuptialité, qui tend à se stabiliser en Hongrie et en Estonie depuis la fin de la décennie. Dans les pays Baltes et en Slovénie, la chute des taux de nuptialité est plus ancienne et remonte aux années 1970. La nuptialité des femmes est maintenant plus faible dans cette partie de l’Europe qu’à l’Ouest, à l’exception de la Pologne qui reste attachée au mariage, et, à un moindre degré, de la Roumanie et de la Russie. En revanche, en Slovénie, en Bulgarie, en Hongrie, en Estonie et en Lettonie, le mariage n’est plus très prisé, et la cohabitation tend à devenir la norme de vie en couple (voir tableau 3). Toutefois, l’une des caractéristiques communes à ces pays reste l’âge précoce du mariage, quand bien même celui-ci recule très sensiblement. C’est en Lituanie que les femmes se marient le plus tôt, en moyenne à 23,5 ans.
Tableau 3
Indicateurs démographiques des structures familiales, 2001-2003
Taux brut Indicateur Indicateur Naissances de nuptialité conjoncturel de conjoncturel hors mariage (pour 1 000 habitants) divortialité de fécondité (% des naissances (nombre de divorces (enfants totales) pour 100 mariages) par femme) 2003 2002 2003 2003 UE15 4,8 - 1,48 30,2 Rép. tchèque 4,8 45,6 1,18 28,5 Estonie 4,2 47,6 1,35 56,3* Lettonie 4,3 36,9 1,29 44,2 Lituanie 4,9 41,0 1,25 29,5 Hongrie 4,5 41,7 1,30 32,3 Pologne 5,1 18,4 1,24 14,9 Slovénie 3,4 24,6 1,22 40,2* Slovaquie 4,8 32,5 1,17 23,3 Bulgarie 3,9 21,5 1,23 46,1 Roumanie 6,2 20,0 1,27 50,0 Féd. Russie 7,6 - 1,42 28,2 France 4,6 37,6** 1,89 44,3* * Données 2002 ; ** Données 2001 Source : Eurostat 2004 et Sardon, 2004
> Divorce
Les mariages moins fréquents sont également de plus en plus fragiles, comme en témoigne la hausse quasi continue de l’indicateur conjoncturel de divortialité en Europe. Cependant, le divorce est une pratique très inégalement répartie : sa fréquence est relativement faible (entre 10 % et 20 %) dans l’Europe méditerranéenne comparativement à l’Europe du nord, où elle atteint des records en Suède (55 %).
Les pays d’Europe centrale présentent des situations tout aussi variées. Mis à part la Russie, qui bat des records en 2003 avec un taux de divortialité de 5,5 pour 1 000 habitants, c’est en République tchèque, en Lituanie, en Estonie et en Hongrie que l’on rencontre les taux de divorce les plus élevés, tandis que la Slovénie, la Pologne (mais aussi la Roumanie et la Bulgarie) enregistrent un nombre de divorces bien inférieur, plus proche de ce que l’on peut observer dans les pays de l’Europe méridionale (voir tableau 3). La transition vers l’économie de marché et les incertitudes qu’elle a engendrées ont eu pour effet de diminuer le nombre des divorces dans certains pays mais, à la fin de la décennie, la tendance à la hausse a repris. Des pays comme la Lettonie et l’Estonie, qui avaient en 1960 les taux de divorce les plus élevés en Europe, ont maintenu ces records : 34 % des mariages se terminaient par un divorce en Lettonie en 1990, et 50 % en Estonie en 1995. Ces taux sont redescendus à 30 % en 2002. À l’opposé, les taux de divorce restent bas en Pologne et en Slovénie, mais avec des valeurs supérieures aux valeurs les plus faibles des pays de l’UE15 (voir tableau 3).
> Natalité et fécondité
Le niveau particulièrement bas de la natalité dans les pays d’Europe centrale et orientale explique en partie le déclin de leur population. En 2003, le nombre moyen d’enfants par femme s’échelonnait de 1,35 en Estonie à 1,17 en Slovaquie (voir tableau 3). L’effondrement du système socialiste a été suivi par un effondrement de la natalité, qui s’est ensuite légèrement redressée. À la fin des années 1990, près de la moitié des pays de l’Europe centrale et orientale avaient inversé la tendance à la baisse : la Bulgarie, la Biélorussie, l’Estonie et la Lettonie, qui avaient amorcé une reprise en 1999, ont été suivis par l’ancienne Yougoslavie, la Hongrie, la République tchèque et la Russie.
L’observation des évolutions de l’indicateur conjoncturel de fécondité permet de préciser ces remarques en neutralisant l’effet parasite de la structure par âge des populations. L’indicateur de fécondité pour l’année 2003 s’établissait à 1,5 enfant par femme pour l’UE15, confirmant l’amorce de redressement observée depuis le milieu des années 1990. Dans les pays de l’UE8, l’indicateur conjoncturel reste partout inférieur à la moyenne européenne, malgré des amorces de redressement dans certains pays. La Lettonie, qui avait remporté des records de basse fécondité avec 1,1 enfant par femme en 1998, poursuit son redressement. La reprise de la fécondité est aussi confirmée en Bulgarie, pays qui avait un taux record de 1,09 enfant par femme en 1998. La baisse de la fécondité semble enrayée aussi en République tchèque, mais elle reste à un niveau très bas (en dessous de 1,2 enfant par femme). En revanche, aucun redressement ne s’annonce en Lituanie, où, au contraire, la fécondité poursuit son déclin (de 1,43 en 1996 à 1,25 en 2003), de même qu’en Slovaquie (de 1,47 à 1,17 dans le même intervalle) et en Pologne (de 1,59 à 1,24).
> Âge de la maternité
L’âge de la maternité a considérablement reculé dans tous les pays d’Europe occidentale depuis les années 1960. Partout, la formation de la famille est plus tardive : dans l’ensemble des pays de l’UE15, l’âge moyen de la maternité est passé de 26,5 ans pour la génération 1940 à 27,5 ans pour la génération 1960. Les femmes nées en 1965 avaient, en moyenne, leurs enfants après 29 ans au Danemark, en Finlande et au Luxembourg. Une fois encore, l’élévation de l’âge moyen de la maternité est plus marquée dans les pays de l’Europe du Nord que dans les autres pays.
En Europe centrale, la diminution de la descendance s’est accompagnée d’un rajeunissement de l’âge à la maternité. Toutefois, cet âge tend à se stabiliser en Lettonie, en Slovaquie, en Pologne (et en Russie) pour les femmes nées au milieu des années 1960, et à s’élever en Estonie, en Roumanie et en Bulgarie. En Hongrie et en République tchèque, cette phase avait été atteinte par les femmes des générations précédentes. Ce décalage dans les évolutions accentue les écarts des âges à la maternité entre pays de l’Ouest et de l’Est. L’écart est aujourd’hui de l’ordre de quatre ans entre les pays de l’Ouest, où l’âge moyen à la maternité se situe à 28-29 ans, et l’ancienne Europe socialiste, où il est de 24-25 ans.
> L’âge à la première naissance
Le recul de l’âge moyen à la maternité s’explique en partie par la diminution du nombre des maternités précoces et par l’augmentation des maternités tardives (après 30 ans). Les maternités précoces sont plus fréquentes dans les pays d’Europe centrale que dans les pays de l’UE15. En 1970, dans six pays sur les huit entrants, 30 % des femmes avaient moins de 20 ans à la naissance de leur premier enfant. Seule la Slovénie a enregistré une évolution significative, puisque moins de 10 % des femmes ont leur premier enfant avant 20 ans, alors que 25 % d’entre elles sont dans ce cas en Estonie, en Hongrie, en Lettonie, en Lituanie et en Slovaquie. En Estonie et en Lettonie, ce pourcentage avait atteint respectivement 54 % et 48 % au début des années 1990, avant de diminuer rapidement au cours de la décennie.
L’âge de la mère à la première naissance s’élève rapidement dans tous les pays d’EU15, sauf en Suède. En Europe centrale et orientale, la tendance est aussi à l’élévation d’une année pour les femmes nées dans les années 1960, en Hongrie, en Roumanie et en Bulgarie. La Slovénie se détache des autres pays par la vigueur de son évolution (avec un recul de deux ans entre les générations 1960 et 1970), qui la rapproche sur plusieurs points des pays germaniques. En général cependant, les femmes d’Europe centrale et orientale ont leur premier enfant quatre ans plus tôt que les femmes d’Europe occidentale. À l’exception de la Slovénie, l’âge moyen de la mère à la naissance du premier enfant est inférieur à 24 ans dans tous les anciens pays socialistes, alors qu’il est toujours supérieur à 25,5 ans dans les pays d’Europe occidentale.
La diffusion des méthodes contraceptives ainsi que les possibilités d’interruption volontaire de grossesse peuvent expliquer ces changements. À l’exception notoire de la Pologne, où l’avortement demeure strictement contrôlé, les taux d’interruption de grossesse (avortements légaux) restent nettement plus élevés que dans les pays d’Europe de l’Ouest, atteignant près de 95 avortements déclarés pour 100 naissances vivantes en Estonie, 81 en Lettonie, 61 en Hongrie, 46 en Slovénie, 38 en République tchèque et 33,5 en Slovaquie, comparés à 35 en Suède et 29 au Royaume-Uni en 2000 (Sardon, 2002). Toutefois, si l’avortement s’avère être une méthode encore très usitée de contrôle des naissances en Europe centrale et orientale, les femmes y ont moins recours que dans le passé. La baisse est particulièrement sensible en Lettonie, en Roumanie et en Bulgarie.
> Naissances hors mariage
Tandis que les taux de nuptialité et de fécondité diminuaient dans l’ensemble des pays européens, les naissances hors mariage continuaient à augmenter, mais à des rythmes divers selon les pays. Entre 1960 et 2000, les naissances hors mariage ont augmenté de 66 % en moyenne dans l’UE15, avec une accélération de l’augmentation au cours des deux dernières décennies, mais aussi avec de grandes disparités entre les pays nordiques, où ce phénomène est largement répandu, et les pays de l’Europe méridionale, où, au contraire, il reste limité. Les nouveaux pays de l’UE8 connaissent le même phénomène, avec des disparités similaires. En 1960, ce taux, déjà très élevé en Estonie et en Lettonie (13,7 % et 11,9 %), était supérieur à ce que l’on observait dans tous les autres pays. Avec des taux de 56,3 % en 2002 pour l’Estonie et de 44,2 % en 2003 pour la Lettonie, ces deux pays enregistrent les taux les plus élevés de l’ensemble des 25 pays de l’Union à côté de la Suède (56,0 %), du Danemark (44,9 %) et de la France (44,3 %). En revanche, ce phénomène reste limité en Pologne, où seulement 14,9 % des naissances sont hors mariage (voir tableau 3).
> Taille des familles
La famille moderne est plus réduite que dans le passé, à la fois parce qu’elle compte moins d’enfants et aussi parce qu’elle comporte rarement plus de deux générations vivant sous le même toit. Les familles se trouvant dans cette situation sont plus fréquentes dans les pays d’Europe du Sud et en Irlande que dans les pays d’Europe septentrionale. Elles se rencontrent aussi plus fréquemment parmi certains groupes ethniques : les Bengalis et les Pakistanais au Royaume-Uni, où trois générations vivent généralement ensemble, et dans les familles Rom en Hongrie, qui sont trois fois plus nombreuses à vivre à plusieurs générations que les autres familles hongroises (Neményi et Toth, 2003).
Avec 9,4 % de familles monoparentales en 2000, l’Estonie enregistre le taux le plus élevé parmi les pays d’Europe centrale, tandis que la Slovaquie a le taux le plus faible, avec seulement 2,5 % (European Commission, 2002). La notion recouvre un large éventail de situations, et les données collectées par Eurostat ne permettent pas de les distinguer en fonction des raisons qui conduisent à la monoparentalité.
Dans les pays occidentaux, les ménages formés d’une seule personne sont devenus très répandus, atteignant plus de 30 % des ménages dans les pays nordiques, mais moins de 15 % au Portugal et en Espagne. Les quelques données disponibles sur les pays d’Europe centrale indiquent que la proportion de ménages de personnes seules est plus élevée en Estonie et en Hongrie que dans les autres pays. En général, les ménages d’une seule personne sont plus exposés que les autres au risque de pauvreté, et d’autant plus que ces personnes sont des femmes. Dans les pays d’Europe centrale, la fin de la période soviétique a généré un accroissement de la pauvreté pour les personnes âgées ainsi que pour les familles monoparentales et pour les familles nombreuses, et ce d’autant plus qu’elles ne comportent qu’un seul gagne-pain ou qu’elles appartiennent à une minorité ethnique.
Vers de nouvelles conceptions de la vie familiale ?
Les enquêtes sur les valeurs en Europe, menées environ tous les dix ans, informent sur l’évolution des systèmes de valeurs, notamment sur la place de la famille dans l’échelle de valeurs des Européens. Les résultats des enquêtes de 1990 et de 1999 montrent que la famille reste au premier rang, et que cette première place s’est même renforcée dans la plupart des pays de l’UE15.
La diversité des points de vue observée à l’Ouest se retrouve dans les pays d’Europe de l’Est. C’est dans les pays Baltes que la famille occupe une place moindre dans l’échelle des valeurs, et c’est en Pologne et en Slovaquie qu’elle occupe une place plus importante. Il en est de même à propos de la place des enfants dans la famille : l’idée qu’il est préférable qu’ils soient élevés par leurs deux parents est plus répandue en Pologne et en Slovaquie que dans les autres pays. En revanche, en Estonie, en Hongrie et en Lettonie, l’attachement à cette forme de vie familiale “traditionnelle” est moins grand, et l’idée que les femmes ont besoin d’avoir des enfants pour s’épanouir y est aussi moins répandue.
Les réponses à ces enquêtes ont permis de différencier les pays selon qu’ils sont plus ou moins traditionalistes ou plus ou moins modernistes (Abéla, 2003). Les “traditionalistes” attachent une grande importance au mariage, au resserrement des liens familiaux autour des deux parents, et considèrent que les enfants sont nécessaires à la vie familiale. À l’opposé, les “modernistes” voient le mariage comme une institution démodée et lui préfèrent la cohabitation fondée sur des relations de compréhension et de respect mutuel. La Pologne se situe nettement à l’extrémité du pôle traditionaliste, tandis que les pays Baltes se situent du côté du pôle moderniste, se rapprochant ainsi des pays scandinaves. L’expérience de la transition dans les ex-pays communistes semble avoir favorisé le retour aux valeurs traditionnelles, alors que les comportements, notamment ceux relatifs aux modes de formation des familles, sont devenus moins conventionnels, à l’exception toutefois de la Pologne.
Au total, l’élargissement de l’Union européenne aux anciens pays du bloc communiste a amené davantage d’hétérogénéité que de convergence au sein de l’Union, en raison de la diversité des profils démographiques des nouveaux entrants. Tous n’en sont pas au même stade de leur transition démographique et tous ne partagent pas les mêmes valeurs quant à la famille et aux formes de vie en famille (Hantrais, 2004). Si l’on confronte les indicateurs relatifs à la formation de la famille avec ceux qui concernent les modes de vie en famille, deux groupes de pays se distinguent :
- la Pologne, la Slovaquie et, à un moindre degré, la Slovénie combinent les formes familiales les plus traditionnelles avec les configurations les plus conventionnelles de formation de la famille, du moins eu égard au calendrier. Le mariage y reste au fondement de la formation de la famille. Les séparations sont limitées, la cohabitation et les naissances hors mariage relativement rares. De par leur configuration démographique et sociologique, ces pays se rapprochent des pays de l’Europe du Sud et de l’Irlande ;
- les trois pays Baltes constituent un autre ensemble, rejoint par la Hongrie et par la République tchèque. C’est dans ces pays que la “désinstitutionnalisation” de la famille est la plus avancée : le mariage y a perdu son sens et sa fonction, les divorces sont fréquents et les naissances hors mariage courantes. En revanche, le calendrier de la formation de la famille y reste assez conventionnel et nettement plus précoce que dans les pays d’Europe de l’Ouest, mais connaît une évolution rapide (Karelson et Pall, 2003).
Le déclin de la population, le niveau très bas de la fécondité, ainsi que l’espérance de vie plus faible que dans les pays occidentaux représentent des enjeux à la fois démographiques, sanitaires et sociaux pour les politiques de ces nouveaux pays de l’Union européenne. â–
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