Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 42 à 52
doi: en cours

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Partie 1 : Données de problématique et de cadrage

n° 124 2005/4

2005 Informations sociales Partie 1 : Données de problématique et de cadrage

Les anciens textes fondateurs dans les pays de l’Est

Un droit basé sur la pratique

Olivier Büttner Ingénieur de recherche CNRS, détaché auprès de l’unité de programme “Emploi et protection sociale” du Centre d’études de l’emploi, son domaine de recherche couvre l’articulation travail/famille, les politiques publiques de l’emploi et de la famille, avec des comparaisons européennes. Courriel : buttner@mail.enpc.fr.
La conception soviétique de la politique familiale a évolué sensiblement depuis l’affichage des principes en 1917 jusqu’à la publication du décret sur la famille, en 1944, qui consacre le modèle. Imposé aux pays de l’Est en 1945, ce modèle repose sur le principe fondamental de protection de la famille par l’État. Présent dans toutes les constitutions des républiques socialistes, ce principe s’accompagne d’une laïcisation du mariage, de l’affirmation de la monogamie, de la stabilité de la famille, ainsi que de l’égalité des droits entre femmes et hommes. Il définit le rôle protecteur de l’État vis-à-vis à la fois des enfants nés hors mariage, des mineurs et des personnes invalides, et forme ainsi le cadre de toutes les lois et de tous les codes de la famille adoptés dans ces pays jusqu’à la chute du bloc soviétique, en 1989.
Entre 1917 et 1927, la Russie puis l’URSS se dotent d’un cadre législatif pour la famille qui pose des principes à la fois d’égalité entre hommes et femmes, d’autonomie pour l’individu, de responsabilité des parents à l’égard des enfants, d’équivalence entre filiation naturelle et filiation légitime. Une modernité acquise par les pays d’Europe de l’Ouest après plusieurs décennies.
L’URSS et l’Europe dite “de l’Est” (Bulgarie, Hongrie, Pologne, République démocratique allemande, Roumanie et Tchécoslovaquie) ont formé un ensemble de sept États associés dans le pacte de Varsovie et dans le conseil d’aide économique mutuelle de 1945 à 1989 ; l’Albanie et la Yougoslavie étant demeurées en dehors de ces organisations depuis 1948. À l’automne 1989, en quelques semaines, le visage politique de cette Europe de l’Est s’est trouvé complètement transformé par l’effondrement des régimes politiques établis après la Seconde Guerre mondiale sous l’influence de l’URSS. Dans les États baltes, dès le printemps 1990, un processus d’indépendance s’est engagé et a abouti, cinquante ans après leur intégration forcée dans l’Union soviétique, à la réaffirmation de l’indépendance de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie. L’URSS disparaît à la fin de l’année 1991 (Lesage, 1995). Bien que ces différents pays soient héritiers de leur propre formation historique et nationale, ils ont eu en commun, pendant toute cette période, ce que la doctrine socialiste appelle la “notion de base économique et sociétale” d’un type socialiste. Leur sont aussi communes les aspirations vers un progrès social, conçues de manière plus ou moins analogue. C’est pourquoi on trouve dans leurs systèmes de droit les mêmes principes généraux qui forment les fondements de leurs lois et de leur code de la famille. Ces principes généraux ont tous été exprimés en premier lieu dans la construction juridique socialiste de l’Union soviétique et dans les codes de la famille pour les républiques unies fédérales qui se construisent dès 1917.
 
La construction du modèle de référence : la législation familiale soviétique de 1917 à 1944
 
 
> 1917, les premières lois relatives au mariage et au divorce
Un mois à peine après la prise du pouvoir par les bolcheviks, un décret du 18 décembre 1917 institua la laïcisation du mariage, l’égalité absolue des époux et l’abolition de la différence entre enfants légitimes et illégitimes. Le lendemain, un deuxième décret, intitulé “Sur la dissolution du mariage” [1], instaura le divorce. Un an plus tard, le 16 septembre 1918, paraissait le premier code de la famille intitulé “Code des lois sur les actes de l’état civil, le droit du mariage, de la famille et de la tutelle”, comprenant 246 articles regroupés en quatre titres : I. Actes d’état civil ; II. Du mariage ; III. Droits de la famille ; IV. Droits de la tutelle. Ce code proclame des principes qui seront au fondement de toute la législation ultérieure de l’État soviétique et que l’on retrouvera dans les textes sur la famille dans les pays de l’Est. Tout en reconnaissant la validité des mariages religieux conclus avant le 20 novembre 1917, le code proclame le principe de l’absolue séparation de l’Église et de l’État (art. 52). Tout mariage pour être valable doit être enregistré devant la section locale d’enregistrement des actes d’état civil (ZAGS). Les conditions posées pour qu’il y ait mariage sont au nombre de trois : le consentement mutuel des personnes contractant mariage (art. 70), l’âge des futurs conjoints, qui est fixé à 16 ans pour la femme et à 18 ans pour l’homme (art. 67), la nécessaire monogamie (art. 68). Enfin, une des innovations les plus importantes tient dans la suppression du consentement des parents pour la validité du mariage, qui sera complétée par la suppression de la signature des parents à l’enregistrement dans le code de 1926. Le divorce, proclamé “droit nouveau de la Révolution”, se faisait soit par un simple enregistrement lors du consentement mutuel des époux, soit sur la demande d’un des conjoints devant le tribunal (Yvert-Jalu, 1981). Enfin, le chapitre consacré aux “Droits et devoirs respectifs des enfants et des parents” n’établit aucune distinction entre le mari et la femme en ce qui concerne la gouvernance des enfants mineurs (art. 148-151). La puissance paternelle laisse place à des “droits de père et de mère” indivis entre les parents concernant la garde, l’éducation et la protection des enfants mineurs (art. 150).
 
Le Code de la famille de 1927
 
 
Le nouveau Code entré en vigueur le 1er janvier 1927 complète celui de 1918 : l’enregistrement n’est plus une condition essentielle de la validité du mariage, car mariage de facto et mariage enregistré ont la même valeur (art. 3 et 11) ; il n’est alors qu’un “moyen technique” faisant preuve de l’existant, mais les droits et les devoirs des époux sont indépendants de cette formalité. Si des difficultés surgissent, les époux ont à faire la preuve de cet état de fait (art. 12) : “La preuve de la cohabitation suffit à la cour pour établir la cohabitation conjugale dans le cas où le mariage n’est pas enregistré, étant stipulé qu’en addition à la preuve de cohabitation, la preuve d’une économie domestique commune soit apportée et qu’ait été révélée à des tiers soit par correspondance, soit par document l’existence de rapports conjugaux, prenant en considération selon le cas l’existence ou l’absence de soutien matériel réciproque, l’éducation en commun des enfants […]” (Chambre, 1953, p. 210). La législation ne sera pas appliquée de façon uniforme sur tout le territoire de l’URSS. Ainsi, dans les républiques d’Ukraine et du Turkménistan, seul le mariage civil enregistré entraîne des droits et des devoirs entre époux (Chaplet, 1929). Le concept de famille que recouvrent ces codes est beaucoup plus large que le concept traditionnel basé sur la différence entre naissance naturelle et naissance légitime en vigueur à l’époque dans les pays d’Europe de l’Ouest. Les articles 133, 134 et 135 du code de 1918 font de la filiation la base de la famille : “Il n’est fait aucune différence entre la parenté hors mariage et la parenté en mariage” (art. 33), “sont réputés père et mère de l’enfant les personnes inscrites comme parents dans le registre des naissances” (art. 134), “au cas où l’inscription relative aux parents manque, est inexacte ou incomplète, les personnes intéressées ont le droit de faire la preuve de la paternité et de la maternité par la voie judiciaire” (art. 35).
> 1936, des mesures en faveur de la stabilité de la famille
Presque vingt ans après les premières lois sur le mariage, le divorce et la libéralisation de l’avortement, le conseil des commissaires du peuple promulguait, le 27 juin 1936, la “Loi sur l’interdiction des avortements, le secours matériel aux accouchées et quelques modifications de la législation sur le divorce”, qui institue une politique nouvelle de natalité, avec un certain nombre d’effets sur le mariage et la famille. L’avortement médical, légalisé dès 1920 en raison “des survivances morales du passé et des difficiles conditions économiques du présent [et en vue] de protéger la santé des femmes” (Gorodetsky, 1928, p. 52), est fortement encadré. Parallèlement, un effort important est fait pour améliorer la situation des femmes avec charge d’enfants ou enceintes. Les chapitres II à VI de la loi, consacrés aux secours et aux aides de l’État aux femmes en couches et aux mères de familles nombreuses, forment l’ossature de tous les systèmes d’aide aux familles mis en place dans l’ensemble des pays de l’Est après 1944. Les mesures s’articulent autour d’un plan de construction de maternités, de crèches et de jardins d’enfants, avec la mise en place des crédits et des moyens nécessaires à leur fonctionnement : le versement d’allocations de frais de trousseau pour les mères en couches ; le remodelage et l’augmentation des allocations mensuelles aux mères qui allaitent ; l’instauration d’une allocation aux mères des familles nombreuses à partir du sixième enfant ; l’assimilation des femmes employées aux ouvrières, des sanctions étant prévues contre les employeurs qui refusent du travail aux femmes enceintes ou qui abaissent leur salaire. Enfin, un travail moins fatigant doit être proposé aux femmes pendant leur grossesse, tout en maintenant le salaire antérieur. La Constitution adoptée le 5 décembre 1936 confirme cette nouvelle législation familiale : “Des droits égaux à ceux de l’homme sont donnés à la femme en URSS, dans tous les domaines de la vie économique, publique, culturelle, sociale et politique. La possibilité de réaliser tous ces droits des femmes est assurée par l’octroi à la femme des droits égaux à ceux de l’homme quant au travail, au salaire, au repos, aux assurances sociales et à l’instruction, par la protection par l’État des intérêts de la mère et de l’enfant, par l’octroi à la femme de congés de grossesse avec maintien du salaire, par un vaste réseau de maternités et de crèches et de garderies d’enfants”, (art. 122). Le chapitre VIII de la loi prévoit des mesures visant à restreindre le nombre de divorces [2]afin de lutter contre l’attitude frivole à l’égard de la famille et des devoirs familiaux […], le divorce ne peut être effectué que par convocation préalable et personnelle des deux conjoints […]. Il doit être fait mention du divorce sur le passeport des deux divorcés” (art. 2). Le législateur n’interdit pas le divorce mais il rend les conditions plus dissuasives. Ainsi, la somme à verser pour frais de divorce passe de 3 à 50 roubles pour le premier divorce, à 150 roubles pour le deuxième et à 300 roubles pour le troisième [3].
> 1944-1945, ou la nécessité de faire face aux problèmes démographique de l’après-guerre
Le tournant dans la politique familiale de l’après-guerre est symbolisé par la création du titre honorifique de “Mère héroïque”, de la décoration de “Gloire de la mère” et de la “médaille de la maternité”, inscrits dans le décret du présidium suprême du 8 juillet 1944 qui légifère sur “l’augmentation des allocations de l’État aux femmes enceintes, aux mères de nombreux enfants, ainsi qu’aux mères abandonnées, sur l’intensification de la protection de la maternité et de l’enfance”. Afin de stabiliser la famille, l’article 19 du décret stipule que de simple formalité qu’il était, l’enregistrement “crée” le mariage et que “seul le mariage enregistré donne lieu aux droits et devoirs des époux”. Et dans l’intention de décourager les unions passagères est annulé le droit existant pour les mères d’avoir “recours à la justice pour la recherche de paternité et la demande de pension alimentaire pour l’entretien de l’enfant né d’une personne dont elle n’est pas l’épouse légale” (art. 20). Ces articles seront complétés, en 1946, par un arrêté du 8 janvier qui fixe “les règles à suivre pour l’enregistrement des actes de l’état civil”. Enfin, le divorce devient une procédure judiciaire au coût prohibitif (art. 24 à 27). Si les causes reconnues de divorce ne sont pas énoncées dans le décret, le Plénum du tribunal suprême, dans une délibération du 3 octobre 1949, a pris une décision qui servira d’instruction aux tribunaux en matière de divorce : “Le tribunal peut dissoudre le mariage uniquement dans le cas où la demande est provoquée par des motifs sérieux et justifiés et où le maintien du mariage serait susceptible de porter atteinte aux principes de la morale communiste et ne saurait assurer des conditions pour la vie commune et pour l’éducation des enfants. […] Les jugements doivent contribuer à la juste compréhension du sens et de l’importance de la famille et du mariage dans l’État soviétique et éduquer la population dans le respect envers la famille et le mariage basés sur les principes élevés de la morale communiste que protège la loi soviétique [4].
 
L’imposition du modèle familial soviétique aux pays de l’Est : 1945-1989
 
 
> Le nouveau cadre législatif de la famille “socialiste”
Après la Seconde Guerre mondiale, l’ensemble de cette construction de la politique familiale en URSS de 1917 à 1945 sera imposé aux démocraties populaires de l’Est. Le catalogue des actes législatifs en vigueur dans ce domaine jusqu’en 1989 peut schématiquement se résumer ainsi :
  • Allemagne de l’Est : code de la famille du 20 décembre 1965 avec effet au 1er avril 1966 ;
  • Bulgarie : loi sur le droit des personnes et sur le droit de la famille du 6 août 1949, avec des modifications surtout en 1953, en 1955 et en 1961, et un code de la famille promulgué le 15 mars 1968 ;
  • Hongrie : loi sur le mariage, la famille et la tutelle du 6 juin 1952, avec des modifications en 1957 et en 1960 ;
  • Pologne : code de la famille et de la tutelle du 25 décembre 1964 ;
  • Roumanie : code de la famille du 21 décembre 1953 avec effet au 1er février 1954 ;
  • Tchécoslovaquie : code de la famille du 4 décembre 1963 ;
  • URSS : codes des Républiques fédérales, et en particulier le code de la République fédérale russe du 19 novembre 1926 sur le mariage, la famille et la tutelle, avec des modifications ultérieures, principalement en 1936, en 1944 et en 1969 ;
  • Yougoslavie : lois fondamentales concernant le mariage du 3 avril 1946, tutelle sur les rapports entre les parents et les enfants du 1er décembre 1947, et celle sur l’adoption du 1er avril 1947. Ces lois fondamentales ont connu plusieurs modifications, particulièrement en 1948, en 1951, en 1955 et en 1959.
À la base des lois et des codes de la famille de ces pays se trouvent les principes fondamentaux de protection par l’État du mariage et de la famille énoncés dans toutes les constitutions rédigées après la Seconde Guerre mondiale, avec des formules calquées sur le modèle soviétique : “Le mariage et la famille sont sous la protection de l’État” se retrouve dans la constitution bulgare (art. 76), tchécoslovaque (art. 10), polonaise (art. 67), roumaine (art. 83), hongroise et yougoslave (art. 26), ainsi que dans la loi fondamentale de la République démocratique allemande (art. 30).
> Les principes fondamentaux des codes et des lois structurant la politique familiale
Sept principes généraux forment les fondements des lois et des codes de la famille de ces pays socialistes : laïcisation du mariage, monogamie, stabilité de la famille, égalité des droits de la femme et de l’homme, protection de l’enfant né hors mariage, protection des mineurs, protection des personnes incapables de travailler.
Le principe de laïcisation du mariage sur la base d’une séparation complète de l’Église et de l’État est généralement proclamé dans les actes constitutionnels. L’institution du mariage est donc laïque, la conclusion s’effectuant par un acte devant un fonctionnaire public, et la juridiction sur le mariage (annulation, divorce…) est confiée aux tribunaux.
Le principe de stabilité de la famille est plus complexe. Si le problème de cette stabilité dépasse de beaucoup le domaine du droit, il existe dans ces pays un vaste champ de moyens juridiques directs ou indirects prévus par les législateurs, qui peuvent contribuer au renforcement des liens familiaux en freinant la libération de l’individu vis-à-vis de ces derniers. Ainsi ont été mis en place des moyens directs et indirects pour que le mariage soit une union stable quoique non indissoluble, par exemple concernant les prescriptions, la conclusion du mariage ou son annulation et le divorce.
Le principe d’égalité des droits de la femme et de l’homme dans tous les domaines de la vie publique et privée régis par la loi est classique pour les pays socialistes. Il est mis en Å“uvre en tant que facteur économique ayant une grande valeur pour la production et pour le travail socialement désirable. Pour tenir compte de l’interdépendance entre le rôle de la femme dans la vie politique, économique et sociale des pays socialistes et sa position au sein de la famille, les lois et les codes de la famille détaillent l’ensemble des mesures et des aides directes ou indirectes permettant une meilleure conciliation du travail avec la vie de famille. Mais il faut noter que la pleine égalité des droits de la femme dans la famille se décline selon des formulations variables. Dans certains systèmes, elle s’exprime par la simple affirmation que mari et femme ont des droits et des devoirs égaux par le mariage et que, par conséquent, la différence de sexe des époux n’intervient pas dans leur rôle au sein de la famille. Dans d’autres systèmes nationaux, on essaie de trouver des dispositions qui favorisent la femme pour lui accorder une égalité réelle dont une interprétation trop stricte des règles communes pourrait la priver. Ainsi, l’article 24 de la Constitution de la République populaire fédérative de Yougoslavie de 1946 précise : “Pour le même travail, les femmes ont le droit au même salaire que les hommes. Elles jouissent d’une protection particulière dans les rapports de travail.” En Bulgarie, l’article 72 de la Constitution de 1947 stipule que “la femme mère fait l’objet d’une protection spéciale sur le plan du travail”. L’égalité des époux face aux besoins de la famille peut se manifester de manière différente suivant leurs capacités respectives de gains et leurs capacités personnelles de travail dans le ménage.
Le principe de la protection de l’enfant né hors mariage constitue l’un fondements de l’ordre social et juridique socialiste. Il se pose parfois en contradiction avec le principe de stabilité de la famille, mais l’abolition de la discrimination légale vis-à-vis des enfants nés hors mariage devient la règle. Elle se réalise dans le cadre des lois et des codes de la famille stipulant que la naissance hors mariage ne restreint en rien les droits de l’enfant. Il est à noter que la possibilité de recherche de paternité est restrictive en URSS, ce qui n’est pas le cas dans la majorité des autres pays.
Les principes de protection des mineurs et des personnes inaptes au travail sont strictement liés à l’esprit même du régime social et juridique socialiste : la famille socialiste se doit de protéger les nouvelles générations, et dans chacun des codes de la famille, “ce sont en premier lieu les droits des enfants qui doivent être sauvegardés et qui sont mis en évidence, en second lieu, les droits des parents relatifs à leurs enfants vis-à-vis de l’État. La réalisation des droits des parents est uniquement subordonnée aux intérêts des enfants” (Sicard, 1945, p. 219). La fonction de la famille socialiste, sur le modèle de la famille soviétique, est de former des citoyens socialement utiles dans le cadre des lois présentes et à venir. Quant à la protection des personnes invalides, l’obligation alimentaire relève de la responsabilité des familles. Toutefois, le périmètre des ayants droit varie d’un pays à l’autre : en Pologne, en Hongrie et en Bulgarie, l’obligation alimentaire concerne les frères et sÅ“urs, alors que cette obligation au sein de la fratrie n’existe pas en Allemagne de l’Est.
Le droit de la famille mis en place dans les pays de l’Est à partir de 1945, sur le modèle du droit en vigueur en URSS, répondait au souci d’accroître rapidement la natalité, avec l’objectif de faire venir au jour, aussi rapidement que possible, une proportion considérable d’êtres humains qui seraient rapidement éduqués suivant l’idéologie et les principes nouveaux du socialisme et qui combleraient les vides immenses de la guerre. L’objectif était aussi de rajeunir la population de l’URSS et des pays de l’Est, gage de force de tout État qui se projette vers l’avenir, vers un immense destin. Ces textes sont souvent très précis sur les actions à mener, comme le note en 1945 Émile Sicard à propos du “style” de la législation familiale en URSS : “S’il est exagéré de dire qu’il n’y a pas de terminologie juridique russe, du moins peut-on avancer que cette terminologie et surtout le style général de la législation sont tout à fait hors de comparaison avec la terminologie et le style français. […] Aux formules précises, mais souvent lourdes et difficilement intelligibles pour le profane des codes français, s’oppose le style lâche mais simple de la langue juridique qui rend les codes accessibles au moins spécialisé des fonctionnaires russes. […] Rédiger un code n’est pas pour la législation soviétique (et donc pour les autres pays de l’Est) une fin mais bien seulement et uniquement un moyen” (Sicard, 1945, p. 213-214).
Durant toute cette période s’est développée dans le bloc des pays de l’Est une politique familiale basée sur un droit qui n’est pas théorique mais pratique, lié aux conditions générales du moment. Ce droit n’est pas une fin en soi avec une forme immuable et rigide mais un moyen. Ainsi qu’il est stipulé dans le préambule du code de la famille de l’URSS de 1926 : “Le gouvernement prolétarien ne veut pas créer de codes éternels.” De fait, dès 1989, ces États vont introduire les dispositions nécessaires au changement de régime politique et social en adoptant une nouvelle Constitution pour la majorité d’entre eux, en la révisant comme en Hongrie, ou enfin en choisissant, comme la Lettonie en 1991, la solution la plus symbolique : le rétablissement de l’ancienne Constitution (1922), fondement juridique du système politique (Lesage, 1995). â– 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Charles Bettelheim, La planification soviétique, Éditions Marc Rivière et Cie, 1945.
·  Pierre Chaplet, “La famille en Russie soviétique ; étude historique et juridique”, Études et documents, tome 26, Bibliothèque de l’Institut de droit comparé de Lyon, Paris, Marcel Giard, 1929.
·  Henri Chambre, “L’évolution de la législation familiale soviétique de 1917 à 1952”, in Renouveau des idées sur la famille, INED, Cahier 18, PUF, 1953.
·  Pierre Gorodetsky, La protection maternelle et infantile en URSS d’après les textes législatifs et les documents officiels, Paris, Librairie L. Arnette, 1928.
·  Michel Lesage, Constitutions d’Europe centrale, orientale et balte, La Documentation française, coll. “Retour aux textes”, 1995.
·  Émile Sicard, “Introduction à l’étude de la politique familiale de l’Union des Républiques socialistes soviétiques”, in Sociologie et droit slaves, n° 1, première année, imprimerie Louis Jean, 1945.
·  Hélène Yvert-Jalu, “L’histoire du divorce en Russie soviétique : ses rapports avec la politique familiale et les réalités sociales”, in Population, n° 1, INED, janvier-février 1981.
 
NOTES
 
[1]Pour cet article nous avons utilisé les traductions des textes officiels rassemblés dans la partie C. “Textes et documents” de Sociologie et droit slaves, revue trimestrielle de textes et de critiques sociologiques et juridiques relatifs aux pays slaves, imprimerie Louis Jean, Gap. Dans le numéro 1 de la première année (1945), le préambule de la partie “Textes et documents” précise : “Méfiant envers les assimilations trop rapides des terminologies dans des langues aussi éloignées que le français et les langues slaves, nous avons veillé à ce que la traduction se calque d’aussi près que possible sur le texte original, même si quelquefois l’élégance de la phrase doit en souffrir. C’est là une habitude qui deviendra, toutes les fois que ce sera nécessaire, la règle de nos traductions de textes juridiques.
[2]D’après le journal Izvestia du 4 juillet 1935, le nombre des divorces atteignait, à la moitié de l’année 1935, 44 % du nombre des mariages (repris dans Chambre, 1953, p. 222).
[3]En 1936, le salaire minimum mensuel ouvrier est estimé à 110 roubles (Bettelheim, 1945).
[4]La Pravda du 3 octobre 1949 (repris dans Chambre, 1953, p. 225).
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D’après le journal Izvestia du 4 juillet 1935, le nombre de...
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En 1936, le salaire minimum mensuel ouvrier est estimé à 11...
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La Pravda du 3 octobre 1949 (repris dans Chambre, 1953, p. ...
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