2005
Informations sociales
Partie 1 : Données de problématique et de cadrage
La CNAF et les politiques sociales et familiales dans les pays de l’Est
Quels enseignements ?
Philippe Steck
Directeur chargé des relations internationales à la CNAF depuis 2003, il a auparavant été directeur des prestations familiales pendant vingt-cinq ans. Il appuie les missions des experts de la branche Famille dans les pays de l’Est et a conduit à ce titre une intervention en 2004 en Roumanie. Il est président de la commission “Famille et emploi” de l’European Social Insurance Platform à Bruxelles et membre du réseau européen de lutte contre la pauvreté et la précarité en Europe.
L’organisation des politiques familiales et sociales requiert en Roumanie et en Russie des compétences et des appuis que la CNAF et les CAF sont en mesure d’apporter du fait de leur expérience en la matière. En effet, la volonté de la Russie de créer un revenu minimum d’insertion appelle une réforme d’envergure du système social. Pour l’institution, il s’agit moins de vendre un modèle existant que d’engager tous les partenaires dans une réflexion européenne commune.
Quand la branche famille de la Sécurité sociale s’exporte… En termes de politique familiale, la Russie et la Roumanie font appel à la CNAF et aux CAF pour adapter leur système social aux nouvelles donnes démographiques, politiques et sociales. Un échange de savoirs et de réflexions profitable à tous les partenaires.
Le soutien ou l’appui de la branche Famille de la Sécurité sociale aux pays de l’Est dans la construction – ou la reconstruction – et dans la gestion de leurs politiques familiales et sociales – ceci notamment depuis la chute du mur de Berlin – est désormais ancien, et il est même devenu à certains égards pérenne
[1]. Par ailleurs, il convient de souligner que la branche Famille est loin d’être isolée en la matière. D’abord parce que la Mutualité sociale agricole française mène, elle aussi, une action lourde depuis plusieurs années en Pologne. Ensuite, parce qu’un appui européen global a été sollicité à travers les projets TACIS (
Technical Assistance to the Commonwealth of Independant States) en Russie, et PHARE (Programme d’assistance aux pays du centre et de l’est de l’Europe) en Roumanie. On ne peut que se féliciter de l’appel à une expertise française forte en la matière, doublée pour ce qui concerne la Roumanie des appuis technologiques de la direction du système d’information de la CNAF
[2] et d’échanges de haut niveau entre le gouvernement roumain et la présidence et la direction générale de la CNAF. Il en ira très certainement de même pour la Russie, en consécration diplomatique de l’intervention. Néanmoins, il convient de souligner combien ces missions sont difficiles au regard de l’ampleur des problèmes posés. En premier lieu parce que ces pays connaissent une démographie sinistrée, très préoccupante pour l’avenir. Ensuite parce que la part de libéralisme qui a suivi l’effondrement du système économique communiste a peut-être aggravé les inégalités sociales et qu’elle pose, au bout du compte, le problème de la lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale de manière aiguë dans ces pays. Nous évoquerons ceci à l’aune d’options stratégiques en matière de relations internationales décidées à l’unanimité par le conseil d’administration de la CNAF, dessinant une véritable géopolitique d’intervention.
Une démographie sinistrée
C’est un constat que l’on peut dresser pratiquement sur l’ensemble de l’Europe de l’Est. Mais n’ayons garde d’oublier qu’il s’agit aussi d’un phénomène mondial. En 2001, sur les 180 pays que comptait l’ONU, 68 avaient un taux de fécondité tout juste égal ou inférieur à 2,1. Qu’en est-il de la Roumanie et de la Russie ?
Concernant la Roumanie, Michel Shcoyans
[3] pointe les éléments suivants : un indice de fécondité bas (1, 27)
[4] ; un vieillissement de la population, non seulement à cause du repli de la fécondité, mais aussi en raison d’une espérance de vie inférieure à la moyenne européenne (71 ans en Roumanie contre 74 ans pour l’ensemble de l’Europe) ; un âge médian de la population (34 ans) encore inférieur à la moyenne européenne (38 ans), mais qui va se dégrader dans les années à venir. Il faut aussi prendre en considération d’autres facteurs tels que le recul de l’âge au mariage, la chute de la nuptialité, le nomadisme professionnel, l’urbanisation et la faiblesse de la politique familiale.
La Russie, quant à elle, présente une situation encore plus préoccupante sans doute que la Roumanie. Selon les prévisions des Nations unies, elle pourrait perdre 750 000 habitants par an jusqu’à l’horizon de 2050. En valeur absolue, le nombre d’habitants du Yémen pourrait égaler celui de la Russie. Même si les tendances lourdes susvisées sont à prendre avec le plus grand sérieux, notons toutefois qu’il y a dix ans, les experts sous-estimaient l’accélération du phénomène de transition démographique mondiale. Il semblerait, à l’inverse, que l’on commence à observer dans les pays de l’Est une légère remontée démographique en 2003. Par ailleurs, à côté d’un taux de fécondité très bas en Russie (1,42), on relève un phénomène inquiétant de chute de l’espérance de vie, qui est en contradiction avec l’évolution mondiale en la matière.
La pauvreté et la précarité
Si l’on prend pour référence le document annuel de la Commission européenne de Bruxelles relatif à la situation sociale dans l’Union européenne, la Roumanie, à titre d’exemple, se caractérise par la situation suivante : un PIB environ égal à 45 % de celui de l’ancienne Europe des quinze ; un PIB par habitant égal à 25 % de celui de l’ancienne Europe des quinze ; un revenu national net par habitant de 43,6 % de celui de l’ancienne Europe des quinze ; une consommation des ménages par habitant de 43,2 % de celle de l’ancienne Europe des quinze ; une inflation supérieure à 20 % ; un taux de chômage faible (6,5 %), même s’il est plus élevé pour les jeunes de 15 à 24 ans (17 %).
Il serait très hasardeux de donner des chiffres comparatifs avec l’Europe des quinze ou des vingt-cinq concernant le pourcentage de la population pauvre selon les critères européens. L’importance de la population rurale, le phénomène d’autoconsommation et les revenus “inconnus” biaiseraient singulièrement les choses.
Une des grandes leçons à tirer de la mission de la branche Famille en Russie tient dans le constat que le niveau du salaire minimum est inférieur à celui du minimum d’existence défini par les autorités russes, lequel serait inférieur à la consommation minimum observée.
Même si, comme en Europe occidentale, il y a lieu de repérer les populations en situation de pauvreté, de précarité et d’exclusion, la prudence s’impose quant aux chiffres avancés. Globalement, les experts de la Commission de Bruxelles estiment que les inégalités sociales qui s’étaient creusées sensiblement après la chute des régimes communistes auraient désormais tendance à reculer.
La gouvernance sociale en question
Que ce soit en Russie avec les pouvoirs dévolus aux régions ou en Roumanie avec ceux dévolus aux judets (que l’on peut peut-être comparer à nos départements ou à nos communes sous certains aspects), en matière sociale la “gouvernance” centralisée se heurte notamment à la méconnaissance des données sociales de base, y compris bien sûr celles des revenus, ainsi qu’à des administrations difficiles à faire entrer dans le jeu de nouvelles politiques sociales dynamiques et gérées à moindre coût. Les réformes voulues par le pouvoir central devront s’accompagner de politiques de contrôle, si l’on ne veut pas voir se diluer les efforts et les dépenses engagées.
Il y a manifestement en Roumanie un souci majeur de pouvoir entrer dans l’Union européenne en 2007 avec une politique sociale crédible, et en Russie une volonté forte de lutte contre la pauvreté et contre la précarité.
> Concernant la Roumanie, au-delà de l’appui apporté sur des dossiers sensibles, comme récemment la modification de la législation relative à l’adoption internationale, le programme d’action de la CNAF vise à aider la Roumanie à la construction administrative de son système social. Comme le note Gilles Kounowski, responsable de la mission : “Il ne s’agit pas tant de préconiser une politique que d’expliquer la configuration possible « d’agences de paiement » avec la structuration de la chaîne de production bien connue des CAF françaises et, bien évidemment, l’implantation d’une technologie informatique de très bon niveau. À cet effet, une mission d’études roumaine en visite en France a pu découvrir l’activité d’une caisse locale (en l’occurrence celle de Villefranche-sur-Saône) et les grands principes de structuration du modèle CRISTAL (modèle national informatisé de gestion des prestations).” S’ajoutent un souci de politique de contrôle d’utilisation des fonds mobilisés et une meilleure observation des données sociales.
En schématisant beaucoup et en référence à une mission menée auprès du gouvernement roumain en avril 2004, on pourrait résumer le besoin en trois directions opérationnelles majeures : création de l’équivalent à la fois d’une CAF voire d’une CNAF, d’une Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion.
> Concernant la Russie, la mission est d’ampleur puisqu’il s’agit de créer un revenu minimum d’existence, voire un revenu minimum d’insertion. Le président Poutine a désigné la lutte contre la pauvreté comme un des objectifs prioritaires de son futur mandat en août 2003. Ceci a été confirmé lors de son discours d’investiture. Cette réforme vise la régionalisation des responsabilités et des dépenses sociales, ainsi que la réorganisation administrative des ministères et des régions. Elle a également pour objectif la suppression de “privilèges” octroyés à la population moyenne urbaine.
Christian Moutier, responsable de cette mission, note que cela doit se traduire notamment par la création de nouvelles communes dans chaque région, par la disparition de certains ministères au profit d’agences de mission et par la réduction significative des effectifs de la fonction publique. Après une année de fonctionnement, un certain nombre de propositions ont été émises, parmi lesquelles : baser les aides sociales et les aides ciblées sur les régions ; baser le ciblage plutôt sur les ressources des bénéficiaires que sur leur catégorie sociale ; modifier les aides ciblées dans le sens d’un minimum garanti de type RMI ; associer le travail social au versement des aides ciblées ; reconnaître le rôle des entreprises dans le financement local de l’aide sociale, etc.
Les principaux enseignements
On peut tirer de ces missions un certain nombre d’enseignements : il ne s’agit pas seulement pour la CNAF d’exporter des modèles de politiques sociales, mais également d’être porteur d’outils technologiques et managériaux. Dans le domaine des politiques sociales, il conviendrait de rendre possible un projet social européen tenant compte d’autres expériences et d’autres pratiques européennes. Il apparaît nécessaire de trouver des thématiques prioritaires dans le champ géopolitique de notre action, dans la mesure où, après l’entrée dans l’Union européenne, le 1er mai 2004, de dix nouveaux pays, les principaux postulants appartiennent aujourd’hui également à cette zone géographique très sensible de l’Europe de l’Est (notamment la Roumanie et la Bulgarie). Enfin, il est souhaitable que les trajectoires professionnelles des agents de la branche Famille participant à ces missions soient gérées de manière dynamique.
Du point de vue technologique, quels sont les atouts de la CNAF et des CAF ?
- s’agissant du système d’information, CRISTAL et ses outils périphériques peuvent être valorisés à l’étranger dans les approches aussi bien de gestion du dossier allocataire “unique”, d’intégration du traitement des données, de validation des droits en temps réel et de gestion de banques de données ;
- en ce qui concerne le management, les avancées en matière de maîtrise du processus de production d’une part (voir l’exemple de la CAF de Montpellier) et de caisse unique pour les prestations légales et l’action sociale d’autre part (voir l’exemple de la CAF d’Auxerre) peuvent aider certains pays à répondre à leurs besoins de création de services publics performants. On peut y ajouter l’utilisation de logiciels consacrés à l’accueil du public (comme à la CAF de Lille) ou de bornes interactives d’information en direction du public ;
- pour ce qui est de l’expertise technique, la complexité de notre réglementation alliée à la palette très large de nos mécanismes redistributifs (des prestations familiales aux minima sociaux) a formé de facto des cadres et des dirigeants disposant d’une expérience et d’une technicité pointue.
Si l’on y ajoute la densité de nos politiques de contrôle, nos avancées dans l’accès aux droits, une culture forte du service à l’usager, une expérience de simplification des pièces justificatives, l’expertise à disposition des pays étrangers est potentiellement élevée. Or c’est peut-être dans cette crédibilité que se jouera le sort de futurs dossiers internationaux, même si l’aspect diplomatique ne saurait bien évidemment devoir être effacé. Il trouvera, dans son déploiement, un socle de base très étayé.
Ceci étant posé, nos missions en Europe de l’Est montrent aussi l’intérêt qu’il y a à se lier à d’autres pays européens et bien évidemment à obtenir des financements de l’Union européenne. Les interventions – où des consultants privés sont aussi partie prenante – seront sans doute, en Europe, de plus en plus collectives. Il est vrai que la Finlande, par exemple, a une expérience des avantages (mais aussi des limites) de la décentralisation, et l’Espagne une expérience de la “caisse unique”.
Tout ceci peut être complémentaire de l’expertise française. Sans renier les concepts de jumelage ou de partenariat, il faudra plutôt, à l’avenir, penser en termes de “consortium”.
Pour être nous-mêmes attentifs aux évolutions sociétales et, au-delà, à la construction, à l’évolution ou à l’inflexion de nos politiques sociales, nous devons faire preuve de modestie au regard des capacités de nos partenaires à innover et à rénover les politiques familiales et sociales, voire même tirer enseignements et leçons de leur expérience. Ce qui veut dire que l’appui ou le conseil doivent moins chercher à “vendre” un modèle français qu’à ouvrir un éventail de possibilités. Quelques exemples à ce sujet :
- un minimum social peut prendre plusieurs formes : minimum d’existence tout au long d’une vie, impôt négatif, minimum sous forme d’allocation différentielle, ou même encore minimum sous réserve que l’activité professionnelle ait procuré déjà une part de revenu. Il va de soi qu’une analyse fine de la situation économique, sociale et sociologique du pays considéré peut inciter à retenir une formule plutôt qu’une autre ;
- en matière de pilotage d’un réseau d’organismes sociaux, il convient de distinguer le contrôle, l’audit (vérification de l’application de règles existantes), l’évaluation (analyse de l’atteinte ou non d’un objectif clairement identifié) ou le contrôle de gestion (renvoi à l’unité de production de ses indicateurs de résultat pour qu’elle en tire des conséquences). Là encore, le pays concerné peut choisir l’un ou l’autre ou plusieurs modes de pilotage en fonction des opportunités, mais en toute connaissance de cause ;
- une politique familiale axée sur des droits pour la famille en tant que groupe est différente d’une politique familiale teintée d’“individuation”. Il est possible de faire les deux, avec des champs et des outils adaptés. Mais ceci en toute connaissance de cause là aussi car les conséquences au plan de la redistribution sont loin d’être les mêmes. Par exemple, les critères de taille de la famille et de montant des revenus peuvent disparaître derrière le principe d’une prestation basée sur la reconnaissance d’un droit de l’enfant. Une imposition séparée des conjoints peut également s’avérer peu redistributive dans un pays où les couples mono-actifs appartiennent massivement aux couches les plus modestes de la population. À l’inverse, un droit direct de l’enfant peut se révéler efficace en cas de problème massif d’enfance abandonnée, et une imposition séparée des conjoints ou concubins entraîner une promotion symbolique importante du statut féminin dans un pays où celui-ci demeure très en retrait ;
- une politique familiale active entraîne des économies sur des dépenses d’assistance là où le déficit de la fonction parentale est une cause essentielle du manque de cohésion sociale. D’ailleurs, mieux vaudrait sans doute entremêler politique familiale et lutte contre la précarité et la pauvreté, action sociale (telle que nous la définissons) et aide sociale, sans trop vouloir plaider la “pureté” de telle ou telle politique.
Des marges de progression
Peut-on considérer les pays de l’Est comme un banc d’essai pour l’action internationale de la CNAF et de la branche Famille ? Oui, mais pas seulement. Oui, dans la mesure où nous avons été sollicités au regard de ce dont nous sommes porteurs en termes d’expertise, de compétence humaine et d’avancées technologiques, mais également en termes relationnels et diplomatiques. Oui, dans la mesure où ceci nous permet de mesurer nos points forts, ainsi que nos marges de progression. Dans cet appui aux multiples facettes, nous avons une place à occuper. Nous travaillons aussi pour l’avenir, une Europe à vingt-cinq puis à vingt-sept…
Plus encore : nous mesurons mieux sans doute en quoi les relations internationales appellent à la construction d’une vision géopolitique opérationnelle et donc à la construction d’un plan stratégique. Comme dans celui-ci, l’Europe de l’Est fait partie de nos priorités, la boucle est un peu bouclée… â–
[1]
L’action de la branche Famille s’est concrétisée par des missions importantes menées notamment en Roumanie par l’ancien directeur de la CAF de Quimper, Richard Trigano, et en fédération de Russie par l’ancien directeur de la CAF de Bourges, Christian Moutier.
[2]
Pilotés par Gilles Kounowski, CNAF.
[3]
Congrès international,
Family and Life at the Beginning of a New Christian Millenium, Bucarest, 25-27 septembre 2001.
[4]
Voir l’article de Linda Hantrais et M.-T. Letablier dans ce même numéro.