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I.S.B.N.sans
148 pages

p. 76 à 83
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Partie 2 : Configurations et relations familiales

n° 124 2005/4

2005 Informations sociales Partie 2 : Configurations et relations familiales

La famille russe

Configurations des relations et évolutions des solidarités

Kathy Rousselet Chargée de recherche au Centre d’études et de recherches internationales (Fondation nationale des sciences politiques), elle travaille sur les transformations sociales en Russie post-soviétique et a participé à un programme international de coopération scientifique (CNRS) concernant les réseaux d’entraide en Russie. Elle a récemment publié, avec Gilles Favarel-Garrigues, La société russe en quête d’ordre. Avec Vladimir Poutine ? (Paris, CERI-Autrement, 2004) et avec Myriam Désert, “Les réseaux d’entraide familiaux en Russie post-soviétique”, Famille et société dans l’espace est-européen et la CEI, numéro hors-série de Slavica occitania, Specimina slavica tolosæ, Toulouse, 2004, p. 139-153.
La famille russe a évolué, au cours de ces dernières décennies, à la fois dans ses configurations et dans les solidarités qu’elle met en jeu. Dans un contexte institutionnel et socioéconomique mouvant, celles-ci ne répondent plus aux mêmes besoins qu’à la période soviétique et les réseaux familiaux se transforment. Mais il est loin d’être certain que la famille serve d’amortisseur de la crise ; comme ailleurs, l’entraide familiale, plutôt que de compenser les inégalités sociales, semble les renforcer.
En Russie, l’entraide familiale va de soi, s’appuyant sur des valeurs “naturelles” et encore très partagées de solidarité. Constitue-t-elle pour autant, et malgré les inégalités qu’elle peut engendrer, un amortisseur de la crise économique ? Peut-elle remplacer l’intervention de l’État aujourd’hui en recul ? Et ceci dans un contexte où les mentalités sont en pleine mutation…
La famille russe a évolué au cours de ces dernières décennies à la fois dans ses configurations et dans les solidarités qu’elle met en jeu [1]. L’inflation, les impayés de salaires – pendant les années 1990 –, le chômage, la crise du système de santé et celle du logement l’ont désignée comme la principale institution susceptible d’assurer la survie quotidienne, mais les transformations post-soviétiques ont également ébranlé ses fondements : de nouvelles valeurs sont apparues qui, dans un moyen terme, pourraient creuser le fossé entre les générations. Les inégales capacités d’adaptation et le renforcement de la différenciation sociale ont fragilisé les cohésions familiales. Dans ce contexte institutionnel et socioéconomique mouvant, les solidarités entre parents ne répondent plus aux mêmes besoins qu’à la période soviétique et les réseaux familiaux se transforment.
 
L’évolution des configurations familiales
 
 
La famille est marquée, en Russie comme dans l’ensemble de l’Europe, par la précarité conjugale. Les mariages se concluent de plus en plus tard. Le taux de divorces a, quant à lui, augmenté à la fin des années 1980 et au début des années 1990 ; il a diminué de 1995 à 1998, puis recommencé à croître à partir de 1999 ; en 2001, il atteignait le chiffre record 763 500 divorces [2]. La fécondité est en chute libre et le nombre des naissances hors mariage est en progression [3]. Par ailleurs, conséquence de la crise institutionnelle et économique, le développement du phénomène des enfants des rues est devenu préoccupant.
Les dernières décennies ont été marquées par la transformation des liens familiaux. Les entretiens que nous avons effectués au début des années 2000 permettent de distinguer plusieurs modèles de familles. Certains de nos interlocuteurs, d’origine rurale, s’identifient à de grandes familles (rodnâ) : les liens et les solidarités sont importants, y compris entre neveux/nièces et oncles/tantes ; si l’on déplore que l’augmentation du coût de la vie et les distances géographiques, liées à la mobilité professionnelle, réduisent les possibilités des réunions familiales, il existe encore des “conseils familiaux” qui prennent les décisions importantes et qui assurent la collecte d’argent à l’occasion d’événements heureux ou malheureux. Il est néanmoins vrai qu’on observe dans les campagnes, avec l’exode rural des jeunes, une nucléarisation des familles et un isolement grandissant des personnes âgées.
Loin du modèle de la rodnâ, les liens de sang et d’alliance peuvent aussi s’effacer : la famille est alors plus difficile à définir ; elle peut englober les amis. Les régimes de proximité sont devenus très divers, comme l’atteste la composition des invités lors des anniversaires fêtés soit avec la famille élargie, soit avec les parents proches, soit encore avec les parents et les amis. Les solidarités familiales sont souvent difficiles à distinguer des solidarités entre amis.
 
Les solidarités familiales et la crise socioéconomique de la Russie
 
 
L’ensemble des études relatives à la famille insiste sur l’importance de l’entraide familiale. Selon une étude nationale de novembre 2003 [4], 15 % de Russes disent aider leurs parents de façon constante, 29 % estimant les aider de loin en loin. Pour les 55 % restant, la moitié n’ayant plus leurs parents, moins d’un quart de Russes n’aideraient pas ou aideraient très peu leurs parents. Le sens de circulation des flux est très évolutif.
Les formes d’entraide sont très proches de celles que l’on observe dans certains pays d’Europe. La garde des enfants en bas âge par la grand-mère, ainsi que les soins apportés aux personnes âgées sont les formes le plus souvent énoncées lors des entretiens collectés. Certains parents citent également l’aide à l’embauche – même si, on le verra plus loin, la réalité est loin d’être univoque. D’autres relatent leurs stratégies à long terme pour éviter à leur enfant le service militaire. On observe également des transferts financiers, les dons étant plus fréquents que les emprunts entre parents proches [5]. En l’absence d’un système de prêt bancaire fiable et alors que les appartements ne sont plus tant un bien rare qu’un bien cher, nombreux sont les parents qui veulent assurer à leur progéniture un logement, l’aide apportée pouvant être financière (achat d’appartement ou de maison) ou en nature (par les échanges). Au-delà de l’acquisition du logement, l’entraide familiale se manifeste en particulier par les travaux de réparation et de bricolage effectués dans les appartements ou dans les datchas.
Nos entretiens mettent également en lumière des stratégies de rapprochement immobilier. Sans doute non dénuées de considérations utilitaristes, celles-ci sont liées à des contextes familiaux précis, et notamment à un fort sentiment de rodnâ, éventuellement favorisé par le fait que l’ensemble des membres de la famille élargie a habité dans le même village. En effet, ces derniers parviennent à maintenir ces liens au-delà des contraintes imposées par les politiques de logement et l’entraide reste très forte. Il est vrai que la corésidence ou le voisinage pendant un cycle de vie renforce les liens d’affinité au-delà de la distanciation géographique qui suit : un enfant élevé par une grand-mère pendant sa petite enfance conserve des relations privilégiées avec elle. Un autre, gardé par la grand-mère avec son cousin, se dit très lié à ce dernier. Un couple ayant vécu un temps chez les parents d’un des conjoints cherchera un logement à proximité, et alors que cette formule pourrait s’accompagner d’une affirmation d’autonomie, seule est exprimée la permanence d’une relation très forte, une relation présentée comme “organique”, c’est-à-dire “naturelle” : “Ils nous aident par leurs conseils, ils nous rendent service, ils nous prêtent de l’argent. Nous ne pouvons pas résoudre nos problèmes tout seuls. Nous avons besoin de discuter de tout avec nos parents, de leur demander conseil. On peut dire que nous sommes une seule famille, même si nous vivons sous des toits différents. Mais ne croyez pas que cela nous lie. Cela se passe effectivement de façon organique.
La famille est apparue à beaucoup comme un “amortisseur” de la crise économique. Les difficultés à se loger ont renforcé la cohabitation intergénérationnelle. C’est du moins le constat que fait un chercheur ayant effectué des enquêtes au Tatarstan en 1998 et en 2001 : 25 % des personnes interrogées vivaient, au moment de l’enquête, avec un ou deux parents, alors que, d’après les données du recensement de 1989, ce n’était le cas que pour 12 % des couples.
La datcha avec son lopin de terre est le lieu par excellence de la mise en scène de l’entraide familiale. Elle a été considérée par beaucoup au cours de la dernière décennie comme une réponse à la nécessité de survie, même si plusieurs chercheurs ont montré que le travail qui y était effectué ne répondait à aucune rationalité économique, que ce soit en termes de coût ou de temps passé. La datcha devient de plus en plus aujourd’hui un lieu de loisir et de repos. Comme le dit joliment un sociologue russe, d’un endroit où l’on plante des pommes de terre, elle devient celui où l’on sème des fleurs. Surtout, en tant que lieu où habitent souvent encore les grands-parents, elle sert de point d’ancrage. C’est elle qui perpétue le lien familial : “Notre datcha, c’est notre lieu de retrouvailles en été, de mai à septembre. Mon mari y habite et moi, je fais des aller-retour à longueur de semaines. Les autres, ils viennent quand ils en ont besoin. Ils viennent pour cueillir des baies, des fruits. C’est pourquoi la datcha est le lieu où nous nous retrouvons. En hiver, bien sûr, on se voit moins.
Enfin, les solidarités familiales semblent également pallier les déficiences du système de santé, caractérisé à la fois pas la piètre qualité des soins dans la plupart des polycliniques de quartier et par leur caractère onéreux auprès de médecins compétents du fait de l’importance des dessous-de-table [6] ; le système d’assurance santé reste encore peu efficace. Dans la mesure où les relations informelles tout comme l’argent jouent un rôle considérable dans le domaine de la santé, en cas de maladie d’un parent, c’est la famille élargie qui est mobilisée. L’aide se manifeste par l’échange d’informations, la recherche du médecin le plus compétent ou tout simplement de celui qui aura une “attitude normale” à l’égard du patient et qui essaiera de le soigner. On tentera de trouver celui qui, parce que connu d’un des membres du réseau, ne demandera pas une somme d’argent trop considérable et accordera une consultation sans faire attendre. L’aide se manifeste également par l’offre d’argent ou de cadeaux aux infirmières, ainsi que par l’achat de médicaments : “Quand mon fils a eu sa crise d’appendicite, la famille [rodnâ] nous a sauvés. C’était il y a cinq ans, lorsqu’il n’y avait pas de médicaments”, explique Svetlana, biologiste à la retraite, à Saratov. Si pour certains, il est difficile de demander de l’aide à autrui, lorsqu’il s’agit de la santé de son enfant ou de ses parents, on se déclare prêt à transgresser toutes les règles, quitte à trouver cela humiliant.
 
Des solidarités diversifiées
 
 
L’aide familiale permet-elle de surmonter la pauvreté ? Les recherches, encore peu nombreuses, montrent que les solidarités familiales et amicales ne peuvent pas réellement compenser les phénomènes de pauvreté. D’après l’enquête sur la pauvreté des socioéconomistes L. Ovtcharova et L. Prokofieva, effectuée en 1997, les solidarités au sein des familles ou entre amis et voisins, qui s’expriment par les aides monétaires, l’échange de produits alimentaires et de services, sont demeurées importantes au cours de la décennie – tout comme elles l’étaient pendant les années 1970-1980 –, mais leur importance, généralement surévaluée, variait dans l’économie des ménages en fonction de la taille des localités : l’aide s’avérait plus régulière dans les grandes villes que dans les petites agglomérations. Au moment de l’enquête, dans la petite ville de Viazniki, 43,7 % des familles ne participaient à aucune forme d’échange d’aide matérielle et 42,5 % à aucune forme d’échange de services. À Saint-Pétersbourg, les pourcentages étaient respectivement de 41,3 % et de 33,6 %. Ces données conduisaient à l’interprétation suivante : “Si dans une grande ville le soutien de la famille et des amis figure en tête des moyens de survie possible, dans les petites villes au mode de vie semi-rural, les ménages comptent essentiellement sur leur parcelle privée mais la solidarité familiale vient tout de même en second” ; “Le pourcentage de familles pauvres recevant une aide matérielle dépasse de moins de 10 % le chiffre correspondant pour les familles qui ne le sont pas [7]. Une autre enquête, effectuée en 1997 dans trois villes de Russie, montrait que seulement 23 % des retraités interrogés recevaient une aide matérielle de leur famille et seulement 8 % une aide financière [8].
Si donc on affirme souvent que la famille peut pallier les défaillances de l’État, il est loin d’être certain qu’elle sert réellement d’amortisseur de la crise. Les plus pauvres ne sont pas ceux qui profitent le plus de l’entraide familiale. Plus que la nécessité économique, c’est vraisemblablement l’existence du lien et la volonté de l’entretenir qui créent l’entraide. Les solidarités familiales se manifestent d’ailleurs tout autant dans des contextes d’ascension sociale et elles répondent avant tout au souci de surmonter l’atomisation sociale.
 
De nouvelles représentations des obligations familiales
 
 
Les valeurs familiales, comme dans la majorité des pays d’ailleurs, sont considérées comme essentielles par la majorité des Russes. La plupart des entretiens que nous avons collectés mettent en scène des relations parents-enfants pensées sur un mode naturel et “organique”. Aider ses enfants est de l’ordre de l’évidence.
Pourtant, la réalité est plus compliquée et la décennie écoulée a vu apparaître des logiques sociales liées aux nouvelles rationalités économiques. La conjoncture sociale et économique des quinze dernières années a provoqué des décalages générationnels. Ce sont les jeunes qui se sont le mieux adaptés à l’économie de marché ; près de la moitié des jeunes entre 30 et 34 ans ont des revenus plus élevés que leurs parents. Ceci a pour conséquence un renversement des flux d’aide, le nombre de jeunes foyers pouvant aider leurs parents ayant considérablement augmenté. Au-delà du soutien matériel que les parents ne peuvent plus toujours offrir, beaucoup considèrent même ne plus avoir la possibilité de conseiller leurs enfants, ceux-ci se tournant alors plus souvent vers leurs condisciples. Ne comprenant pas les nouveaux codes sociaux, ils ont plus de mal à les aider à trouver un emploi. L’entraide familiale évolue par ailleurs au gré des nouveaux codes culturels. Un de nos entretiens suggère que des logiques d’efficacité économique peuvent parfois sembler plus légitimes que les solidarités familiales, y compris au sein des relations parents-enfants. Ainsi une mère, après avoir dans un premier temps recommandé son fils à un poste dans une entreprise montée par d’anciens élèves, s’est abstenue de le soutenir lorsqu’il a commis une erreur et s’est fait licencier.
Les relations au sein la famille élargie se transforment également. Entre frères et sÅ“urs, elles peuvent être distendues par les nouvelles inégalités sociales, mais aussi, avec la privatisation des appartements, par les conflits d’héritage. Si la norme soviétique dans les villages voulait que l’on soutienne quoi qu’il arrive le parent alcoolique, désormais l’absence d’esprit de solidarité ne suscite plus la même réprobation.
Les enquêtes sur l’entraide familiale en Russie restent encore peu nombreuses et parcellaires. Outre le fait qu’il est difficile de quantifier l’aide, les solidarités varient beaucoup selon que l’on habite une grande ville, une petite ville de province ou la campagne. Grâce aux données existantes, on peut néanmoins conclure que l’évolution de la famille russe n’est pas si différente de celle des autres familles européennes. En outre, il semble que, comme ailleurs, l’entraide familiale, plutôt que de compenser les inégalités sociales, les renforce. La “société-providence” est loin de combler les défaillances de l’État post-soviétique. â– 
 
NOTES
 
[1]Ce texte se fonde à la fois sur des recherches quantitatives et qualitatives réalisées par des sociologues russes au cours de ces dernières années et sur une enquête effectuée par A. Berelowitch, Myriam Désert, Anne Le Huérou et Kathy Rousselet avec des chercheurs russes, dans le cadre d’un programme international de coopération scientifique concernant les réseaux informels en Russie post-soviétique, financé par le CNRS. Pour une première réflexion sur la famille, voir Myriam Désert et Kathy Rousselet, “Les réseaux d’entraide familiaux en Russie post-soviétique”, in Pascale Mélani (éd.), Famille et société dans l’espace est-européen et la CEI, actes du colloque international du Centre d’études et de recherches sur les civilisations slaves de l’Université Michel-de-Montaigne Bordeaux-III (13-14 mai 2004), numéro hors-série de Slavica occitania, Specimina slavica tolosana - XI, Toulouse, 2005, p. 139-153.
[2]http://demoscope.ru/weekly/knigi/ns-r01/razdel2g2-3.html Les statistiques sont néanmoins incomplètes.
[3]Alain Blum, “Les Russes : traces anciennes et nouveaux comportements”, L’économie politique, n° 21, janvier 2004, p. 49-52.
[4]Monitoring.ru, 1 600 personnes interrogées.
[5]Selon une étude de S. Barsukova, on emprunte plus rarement et moins à ses parents qu’aux autres membres de la famille et encore moins qu’à des amis et à des collègues. Certains codes culturels limiteraient, semble-t-il, la pratique de l’emprunt (cf. S. Barsukova, “Setevaâ vzaimopomosc’ rossijskix domoxozâjstv : teoriâ i praktika ekonomiki dara” [“Les réseaux d’entraide des ménages russes : théorie et pratique de l’économie du don”], Mir Rossii, n° 2, 2003, p. 81-122).
[6]
Pour moi, se soigner, c’est une vraie catastrophe. J’essaie de ne pas me soigner du tout, de ne pas tomber malade et de ne pas avoir affaire aux hôpitaux.
– Mais si vous avez besoin d’être soignée, par exemple pour vos dents ?
– Ça dépend. En général, je fais appel à des connaissances ; c’est moins cher lorsque l’on connaît les gens. Sinon, si l’on vient comme cela, c’est énorme”.
(Tatiana, moins de 40 ans, enseignante, Saratov)
[7]L. Ovcarova et L. Prokofieva, “Pauvreté et solidarité familiale en Russie à l’heure de la transformation”, in Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 31, n° 4, décembre 2000, p. 173-174 et 178.
[8]Enquête de M. Denisenko citée par E. I. Ivanova, “Poziloj celovek v sel’skoj mestnosti : rodstvennye svâzi i mezpokolennye transferty”, Social’naâ politika : realii XXI veka, Vypusk 1, Moscou, 2003, p. 138.
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