2005
Informations sociales
Partie 2 : Configurations et relations familiales
Les valeurs familiales des Européens
Des conceptions diverses à l’Å“uvre
Jean-François Tchernia
Directeur de Tchernia Etudes Conseil (Paris), professeur associé à l’IEP de Grenoble et chercheur associé au laboratoire de sciences politiques de l’IEP de Grenoble PACTE-CIDSP. Il a publié avec Olivier Galland et Yannick Lemel, “Les valeurs en France”, in INSEE, Données sociales. La société française. Paris, INSEE, 2002
Cet article consiste en la présentation de quelques résultats de l’enquête EVS 1999 sur les valeurs des Européens. À partir de trois axes : mariage, parentalité et éducation des enfants, on voit apparaître des écarts entre les pays, même si globalement la famille reste valorisée. Il est à noter qu’il existe une différence entre la valeur attribuée à l’institution familiale et les pratiques effectives, que l’influence de la religion catholique est sensible et que la vision plus ou moins individualiste de la vie constitue un facteur important.
Les enquêtes concernant les valeurs des Européens (1999) font apparaître, du côté des pays d’Europe centrale et orientale, un assez fort consensus relatif à la famille, avec cependant des nuances selon les pays. La Pologne arrive loin devant l’Estonie du point de vue de l’importance accordée à la famille. Quant à l’idée que les parents doivent faire de leur mieux à l’égard de leurs enfants, la Lituanie et la Biélorussie arrivent loin derrière la Croatie…
Dans tous les pays européens, la grande majorité de la population considère la famille comme un domaine très important de la vie
[1] (voir tableau 1). Cette grande importance attachée à la famille est à mettre en relation avec le bien-être qu’elle apporte, la sécurité affective qui entoure le plus souvent les individus lorsqu’ils se trouvent dans leur foyer. Cependant, au-delà de ce bonheur familial, différentes conceptions sont à l’
Å“uvre dans la population européenne : cette famille que presque tous apprécient ne correspond pas aux mêmes représentations sociales dans les différents pays. Pour bien le voir, il est utile de distinguer trois aspects des valeurs familiales : le mariage, la parentalité et les relations parents/enfants.
Une vision ambivalente du mariage
Le mariage continue à être valorisé en Europe. La proportion de ceux qui le voient comme une institution dépassée est minoritaire dans tous les pays : elle varie de moins d’une personne sur dix en Croatie ou en Pologne, à environ une personne sur trois en France et en Belgique (voir tableau 1). Cette valorisation du mariage semble s’opposer aux tendances démographiques observées dans nombre de pays d’Europe : diminution de la fréquence des mariages, augmentation du nombre de divorces et développement de statuts matrimoniaux alternatifs au mariage (unions libres, familles monoparentales). La distance ainsi observée entre la valeur attribuée à l’institution et les pratiques effectives semble indiquer que la valorisation du mariage est parfois plus proche d’un idéal que de la réalité. Il convient, enfin, de remarquer que le mariage est d’autant plus critiqué dans un pays que le taux de nuptialité y est plus faible : malgré sa relativité, l’indicateur de l’enquête sur les valeurs des Européens rend ainsi compte des différences entre pays quant à l’importance réelle qu’y occupe le mariage.
Tableau 1
Opinions sur la famille et le mariage dans les pays européens
Considère Le mariage Une relation Le divorce la famille comme est une institution stable n’est pas quelque chose dépassée et équilibrée justifié de “très est indispensable important” Pays membres de l’Union européenne en 1999 Belgique 87 30 54 27 Danemark 87 14 35 15 Allemagne 80 17 62 30 Grèce 82 15 83 20 Espagne 86 16 52 26 France 87 34 65 16 Irlande 91 22 36 38 Italie 90 16 62 33 Luxembourg 88 29 58 21 Pays-Bas 79 25 21 17 Autriche 88 20 54 30 Portugal 84 25 69 32 Finlande 80 17 35 18 Suède 89 19 41 10 Grande-Bretagne 88 24 36 27 Total 86 21 55 26 Pays d’Europe centrale et orientale membres de l’Union européenne en 2004 Estonie 68 14 73 29 Hongrie 90 15 89 44 Lettonie 70 15 80 42 Lituanie 65 18 66 38 Pologne 91 9 70 43 Slovaquie 87 11 75 31 Slovénie 82 25 82 22 République tchèque 84 11 68 25 Total 87 11 73 38 Autres pays d’Europe centrale et orientale Biélorussie 78 16 68 23 Bulgarie 82 16 79 38 Croatie 78 8 67 50 Roumanie 84 11 82 50 Russie 75 20 71 27 Ukraine 81 17 73 39 Total 78 18 73 32
Un second indicateur confirme que l’attitude au sujet du mariage est loin d’être univoque : dans les différents pays européens, seule une minorité de la population estime que le divorce n’est pas justifié (voir tableau 1). Bien sûr, cette proportion varie fortement : elle est beaucoup plus élevée dans des pays tels que l’Irlande, l’Italie ou le Portugal, où la religion catholique est encore très influente, et surtout dans beaucoup de pays d’Europe centrale et orientale, comme la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Bulgarie, la Croatie, la Roumanie et l’Ukraine. Cependant, dans les autres pays européens, notamment ceux qui se situent le plus à l’ouest, la condamnation du divorce est très minoritaire : au Danemark, en Grèce, en France, aux Pays-Bas, en Finlande ou en Suède, moins d’une personne sur cinq le condamne.
Un enjeu significatif se dessine à l’arrière-plan de cette variation des opinions sur le mariage : les appréciations portées par les populations nationales sur l’importance d’une relation stable et équilibrée varient très nettement d’un pays à l’autre (voir tableau 1). Dans certains pays, seule une minorité de la population estime qu’un tel type de relation, passant ou non d’ailleurs par l’intermédiaire du mariage, est indispensable au bonheur individuel : c’est le cas notamment au Danemark, en Irlande, aux Pays-Bas, en Finlande, en Suède et en Grande-Bretagne. Dans les autres pays européens, et notamment dans tous les pays d’Europe centrale et orientale, la population estime ce type de relation tout à fait important pour être heureux. Il apparaît, en fait, que plus un pays valorise la relation de couple, moins il verra l’institution du mariage comme dépassée, et plus il condamnera le divorce. La plus ou moins grande valorisation du mariage dans les différents pays européens s’explique ainsi en grande partie par la place qu’y a prise une vision de la vie centrée sur l’individu, celui-ci trouvant son bonheur par lui-même, indépendamment d’une union en couple.
Parentalité et éducation des enfants
Être parent est-il un facteur d’épanouissement ? Les opinions sur ce sujet sont, une nouvelle fois, très dispersées en Europe (voir tableau 2). Dans beaucoup de pays d’Europe de l’Ouest, la population ne le pense pas : une femme ou un homme
[2] n’a pas besoin d’être mère ou père pour s’épanouir dans la vie. Il n’y a dans ce groupe, qui correspond à la configuration de l’Union européenne d’avant mai 2004, que deux pays où la majorité de la population pense, au contraire, qu’être parent est épanouissant aussi bien pour les femmes que pour les hommes : le Danemark et la France. Il y a également trois autres pays où cet épanouissement par les enfants est reconnu aux femmes, mais à elles seulement : la Grèce, l’Italie et le Portugal. Dans les pays d’Europe centrale et orientale, la tendance est à estimer que la parentalité est un facteur d’épanouissement ; les seuls pays faisant exception étant la Slovaquie et la Slovénie.
Tableau 2
Opinions sur la parentalité et sur les relations parents/enfants dans les pays européens
Une femme Un homme Un enfant a On doit Les parents a besoin a besoin besoin d’avoir toujours doivent tou- d’un enfant d’un enfant un père et une aimer et jours faire de pour être pour être mère respecter leur mieux pour épanouie épanoui ses parents leurs enfants Pays membres de l’Union européenne en 1999 Belgique 32 25 80 63 76 Danemark 68 60 63 np 58 Allemagne 49 37 88 50 57 Grèce 67 47 94 66 55 Espagne 44 34 84 75 79 France 63 52 84 72 75 Irlande 14 14 64 66 74 Italie 53 44 90 77 71 Luxembourg 34 28 82 55 66 Pays-Bas 7 5 66 32 61 Autriche 30 25 87 58 65 Portugal 63 47 71 80 79 Finlande 12 27 58 59 68 Suède 23 0 56 42 66 Grande-Bretagne 18 11 61 58 70 Total 44 34 80 62 68 Pays d’Europe centrale et orientale membres de l’Union européenne en 2004 Estonie 67 64 93 66 55 Hongrie 91 74 95 81 65 Lettonie 85 88 91 72 75 Lituanie 57 43 73 78 36 Pologne 65 52 96 84 70 Slovaquie 43 37 94 70 59 Slovénie 36 36 87 74 73 République tchèque 42 59 84 71 59 Total 63 56 93 79 65 Autres pays d’Europe centrale et orientale Biélorussie 73 73 92 68 47 Bulgarie 70 52 96 80 73 Croatie 55 76 86 68 90 Roumanie 79 71 92 81 np Russie 78 68 93 82 54 Ukraine 81 70 95 82 61 Total 78 68 93 81 52
Dans tous les pays européens la population estime qu’un enfant a besoin d’avoir un père et une mère (voir tableau 2). Cette opinion est moins présente au Danemark, en Irlande, en Finlande et en Suède, mais elle est tout de même dominante dans ces pays. En fait, au travers de ces diverses déclarations, les Européens se rapprochent sur le fait que la condition de parent consiste avant tout à prendre en charge un ou plusieurs enfants, mais cette condition n’est pas nécessairement vue comme devant conduire à la réalisation de la personne. Celle-ci, une nouvelle fois, est davantage le fruit d’une expérience individuelle que d’une situation familiale heureuse.
Contrairement aux opinions précédentes, celles se rapportant aux relations entre parents et enfants apparaissent beaucoup plus homogènes, les variations entre pays européens étant moindres. Le sens général est clair. Les Européens s’accordent dans la plupart des pays sur deux idées principales : les enfants doivent aimer et respecter leurs parents d’un côté, et les parents doivent toujours faire de leur mieux pour leurs enfants de l’autre (voir tableau 2). Les pays qui ne partagent pas ce point de vue largement dominant sont peu nombreux : en Suède et aux Pays-Bas, seule une minorité de la population estime que les enfants ont un devoir d’amour et de respect vis-à-vis de leurs parents, cependant qu’en Lithuanie et en Biélorussie, ce sont les devoirs des parents qui sont minorés. Il reste que la tendance générale est bien de percevoir les relations parents/enfants comme un domaine où le rôle et les devoirs de chacun sont bien compris par les uns et par les autres. Ces principes, qui appartiennent à l’héritage judéo-chrétien, sont des valeurs fortes qui orientent les relations verticales dans la famille. En définitive, c’est cette dimension morale de la cellule familiale qui semble la plus consensuelle entre les différents pays européens, davantage en tout cas que la dimension hédoniste de recherche du bonheur. â–
[1]
Les résultats présentés ici sont issus de l’enquête EVS 1999 sur les valeurs des Européens. Pour une présentation détaillée de cette recherche, se reporter notamment au numéro spécial de la revue
Futuribles consacré aux valeurs des Européens (n° 277, juillet-août 2002). Dans chaque groupe de pays, le total a été calculé en pondérant les résultats nationaux par l’importance démographique relative de chaque pays.
[2]
La question a été posée séparément au sujet des hommes et au sujet des femmes.