2005
Informations sociales
Partie 2 : Configurations et relations familiales – ••• en contrepoint
Les enfants des morts
Paule Paillet
“Mais que va-t-il devenir ce garçon ?”
[1]. Ainsi s’intitule l’autobiographie que Heinrich Böll (1917-1985), un des chefs de file de la littérature allemande d’après le nazisme, prix Nobel de littérature en 1972, consacre à ses années d’adolescence, de 1933 à 1937. C’est la période de l’accession au pouvoir du nazisme, de l’établissement de la dictature. Comment ce jeune Allemand va-t-il vivre cette instauration d’un régime d’oppression ? Assez légèrement si on le croit. Il n’adhère pas aux Jeunesses hitlériennes : “C’était au-dessus de mes forces et je ne me forçais pas.
” À l’école, “école de mort
” qui l’ennuie, il préfère l’école de la rue, “école de vie
”. Sans nul doute, sa famille constitue pour lui un écran protecteur. Famille structurée, solidaire. Qu’on en juge : contrainte pour assurer sa sauvegarde de donner au régime un gage de bonne volonté, un “tribunal familial
” se réunit afin de choisir un “sacrifié
” qui adhérera à la S.A. ! Il se trouve être un des frères aînés du jeune homme.
Plus trace d’humour dans Les enfants des morts
[2]. Il s’agit d’un roman qui offre la peinture quotidienne d’une nation blessée dont la guerre a désorganisé les structures et démoli les familles. Les enfants des morts sont deux : Henri et Martin, dont les pères sont tombés sur le front de l’Est. La mère d’Henri, veuve à 20 ans, est pauvre. Son fils voit se succéder des “oncles” fort différents : le nazi asthmatique, le carreleur qui savait rire, le moraliste austère. Et le dernier, avare et sans tendresse. Comment trouver une image substitutive du père chez ces hommes qui n’ont laissé que le souvenir d’odeurs, de vocabulaire, des objets disparates ? Henri assume des rôles qui ne sont pas de son âge, supplée sa mère auprès de sa petite sÅ“ur, gère les finances, s’escrime à économiser l’argent pour payer le dentiste. Ce garçon si résolu, si responsable, n’en est pas moins en proie à une profonde angoisse. L’obsession d’une surface glacée qui va céder et l’engloutir dans les flots reflète le mal-être d’un enfant confronté à des obligations d’adulte.
Martin, son ami, est mieux partagé. Autour de lui une maisonnée un peu hétéroclite mais aimable. Et surtout un homme qui va s’efforcer de remplacer le père défunt qui était son ami. Il écoute l’enfant, il lui parle : “Tout ce que je sais, je te le dirai.” Il s’affole quand Martin tarde à rentrer. Martin se culpabilise de l’inquiétude qu’il lui inflige, mais cette inquiétude même est pour lui rassurante. Albert fait son éducation politique. Il le conduit dans une cave où son père et lui-même furent battus par les nazis, ces nazis qu’on présente à l’école comme “pas si mauvais que cela”. Pèlerinage empreint de tact et de retenue, mais qui suscite chez l’enfant un certain désarroi quand Albert lui demande de ne pas oublier ce qu’on appellerait aujourd’hui le devoir de mémoire. Albert souhaiterait adopter l’enfant, épouser sa mère pour reconstituer une cellule familiale. Mais Nelly refuse obstinément : “Je vous déteste tous parce que la vie continue.” Elle vit, elle, dans le ressassement perpétuel de ce qui aurait pu être si… Cette attitude farouche n’aide pas l’enfant. Albert en est conscient : “Pour ces gosses, je suis quelque chose comme le dernier appui.” Il assume cette responsabilité avec bonheur. Arrive- t-il à remédier à l’irrémédiable, à reconstruire sur un passé de mort et de désolation ? La question reste ouverte.
[1]
Heinrich Böll, Mais que va-t-il devenir ce garçon ?,
Le Seuil, 1981.
[2]
Heinrich Böll, Les enfants des morts,
Le Seuil, 1955.