2005
Informations sociales
Partie 1 : Interrogations sur la sanction pénale – ••• en contrepoint
Après le génocide : la justice au Rwanda
Paule Paillet
Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie, Le Seuil 2000 ; Une saison de machettes, Le Seuil, 2003
Le 2 avril 1994, l’avion du président du Rwanda, Habyarima, un Hutu, est abattu par un tir de rocket au-dessus de l’aéroport de Kigali. S’ouvre alors une longue période de “bruit et de fureur” au Rwanda et au Congo, durant laquelle Hutus et Tutsis vont s’entre-tuer. Ce que le Conseil de sécurité va avaliser comme génocide, ce sont les massacres perpétrés contre les Tutsis. Environ 800 000 Tutsis “découpés” à la machette en quelques semaines. Quand les troupes du Front patriotique du Rwanda (FPW), d’obédience tutsi, envahissent l’est du Congo, plus d’un million sans doute de Hutus fuient par crainte de représailles. Refoulés par le FPW, ils tentent de regagner leur pays. Tueries, exodes, rassemblements dans d’immenses camps congolais… Un héritage que, dix ans après, le Rwanda a peine à gérer.
Du génocide, un journaliste français, Jean Hatzfeld, a laissé un témoignage glaçant. Tutsis essayant de se cacher dans les marais, assassinés sans merci par des “avoisinants”, des amis parfois. Les tueurs parlent des autres génocidaires comme de “collègues”. Ce qu’ils ont fait, ils le voient comme un travail, moins fatigant que la culture. Interrogés des années plus tard, ils n’expriment aucune haine pour leurs victimes, mais dévoilent des intérêts très matériels, devenus plus riches sans autre peine que d’avoir manié la machette. Mais tuer à l’arme blanche (l’arme à feu étant ressentie comme une esquive face à la “mission”) suppose cependant une pulsion mortifère puissante.
On ne peut pas effacer la mémoire d’un génocide. Ces cérémonies de commémoration que le gouvernement du Rwanda a décrétées dans un but de réconciliation interethnique n’ont, semble-t-il, suscité qu’une mince prise de conscience des tueurs. Les pardons demandés au cours des procès visaient davantage à minorer le châtiment, et les victimes le savaient. Pourtant, le génocide a été sanctionné. Les deux principaux responsables de la tristement célèbre “radio des 1 000 collines”, la “télé machette”, un professeur et un journaliste, membres de l’élite intellectuelle, ont été condamnés à l’emprisonnement à vie. La musique et le verbe dans un pays à peu près dépourvu d’images, faute de télévision, ont eu un pouvoir absolu d’incitation au meurtre. Le Tribunal pénal du Rwanda (TPIR) a emprisonné 120 000 génocidaires ou présumés tels. Le gouvernement, face à une équation judiciaire sans issue (“Il faudrait plus d’un siècle à la justice classique pour vider les prisons”), a décidé de réactiver, en 2002, les juridictions gacacas, traditionnels tribunaux familiaux. Les difficultés de l’échange entre les survivants et les témoins du massacre incités à en parler sont évidentes : comment dénoncer un homme ou une femme qui a été ou qui peut redevenir un voisin ? Expliquer qu’on n’a soi-même rien fait pour intervenir ? Les gacacas souffrent, dès le départ, de deux handicaps. Ils ne concernent pas les Hutus trop lourdement impliqués. Ils ne concernent pas non plus les crimes de guerre commis par les soldats du FPR, non catégorisés comme génocide et relevant des juridictions militaires classiques, si bien qu’aux yeux de la population hutue, ils risquent de n’incriminer que la “mauvaise ethnie” et d’apparaître comme une justice de vainqueurs. Sans compter la difficulté de trouver 25 000 juges “intègres”, que la population a commencé à élire. L’efficacité des gacacas reste incertaine…