Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 98 à 103
doi: en cours

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Partie 2 : Quelques registres de la sanction

n° 127 2005/7

2005 Informations sociales Partie 2 : Quelques registres de la sanction

La sanction en éducation

Le respect des frontières

Entretien avec Philippe Jeammet Professeur en pédopsychiatrie et chef du service de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte à l’Institut mutualiste Montsouris, il est également membre titulaire de la Société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. Il est l’auteur de Anorexie/boulimie, les paradoxes de l’adolescence, Hachette littérature, 2005.Propos recueillis par Lise Mingasson
La destructivité envers soi et envers les autres est une des potentialités de l’homme. Le cadre éducatif, les règles nous en protègent. La sanction constitue une reconnaissance de l’individu dans ses moyens et dans ses possibilités de choix. Elle suppose, pour que l’éducateur soit en mesure de s’opposer et d’aborder le conflit, qu’il ne soit pas dans une trop grande proximité ni dans une trop grande confusion avec l’autre. Chacun doit pouvoir évoluer dans des espaces différenciés.
L’homme a toujours le moyen de transgresser”, rappelle Philippe Jeammet. Cette capacité de sortir du cadre est à la fois riche en termes de créativité et risquée, du fait de la destructivité dont nous pouvons faire preuve. La sanction pose la limite. Elle s’adresse à l’enfant comme à un être responsable de ce qu’il a choisi de faire. Pour que la sanction soit opérante, l’éducateur devra, de son côté, se sentir suffisamment sécurisé pour accepter que l’enfant s’oppose, au risque du conflit.
Informations sociales - Entre les générations passées qui ont vécu la rigidité d’un cadre éducatif et, plus récemment, celles qui ont tendance à “laisser faire”, où en est-on de l’idée de sanction ?
Philippe Jeammet - Il est possible que l’on assiste actuellement à un retour de la sanction dans le champ éducatif. L’alternative répression/laxisme, face à laquelle la collectivité semble hésitante, n’apporte pas de réponse satisfaisante. Le risque, dans ce domaine, est le tout ou rien : ou bien en revenant à des règles antérieures et dépassées – ce qui est factice, vain et contre-productif –, ou bien en penchant vers le laxisme total. Car ce qu’il faut, c’est poser la limite. Cette dernière permet de se repérer dans la vie sociale et d’exister dans sa différence ; elle est une des conditions de la liberté à tous les niveaux.
Sans règle, les abus sont permanents. Certes, nos règles ne sont plus immuables, mais elles demeurent néanmoins indispensables. Elles évoluent avec la société, et là est peut-être la difficulté. Pour les adultes, cela suppose un travail de co-création. Les éducateurs doivent organiser des lieux de rencontre, de débat, des groupes de réflexion entre parents et professionnels afin de s’ajuster à une société mouvante. La possibilité de poser un certain nombre de limites éducatives existe cependant, en acceptant qu’elles puissent être contestées par les enfants.
La spécificité de l’homme par rapport à l’animal tient dans cette conscience qu’il a de lui, dans la possibilité de sortir du cadre qui est une condition de la créativité. Mais en miroir inversé, c’est aussi l’éventualité d’une destructivité sans fin. L’homme a toujours le moyen de transgresser. Pour limiter notre destructivité, nous devons constamment savoir qu’elle nous menace. Or, celle-ci nous fascine en nous procurant un sentiment de puissance, en constituant une revanche à un “moi” humilié et déçu. Même impuissant, le “moi” a toujours la possibilité de détruire – qu’il s’agisse de soi ou des autres.
L’adolescence est l’âge où l’on approche la difficulté d’exister pour soi-même. Face aux déceptions, les plus vulnérables mais aussi les plus sensibles seront tentés de se différencier, de reprendre le dessus par une destructivité sans frein, souvent davantage à l’égard d’eux-mêmes qu’à celui des autres, mais touchant les autres au travers d’eux-mêmes. Tous les troubles du comportement de l’adolescent nous montrent qu’on ne peut pas se passer de la limite. Souvent, les jeunes partent à sa recherche, y compris dans l’excès, comme l’enfant carencé qui se tape la tête contre les bords du berceau pour éprouver un contact qu’il n’arrive pas à établir ailleurs. Ces jeunes se cognent, métaphoriquement, contre les murs de la société des adultes pour les interpeller. Ils ont tellement besoin de cette relation ou bien celle-ci les a tellement déçus qu’ils ne la supportent pas : dès qu’on répond à leur demande, ils ont l’impression de ne plus exister pour eux-mêmes. Dans cette attente si forte, ils sont envahis par l’objet de leur désir, ce qui donne à l’objet du désir – à l’autre – un pouvoir tel sur eux qu’ils sont obligés de s’y opposer par le refus.
I. S. - Mais la limite appelle la transgression…
P. J. - Tout le but de l’éducation est de parvenir à l’intériorisation d’un certain nombre d’interdits, qui seront d’autant mieux intégrés que la confiance sera forte à l’égard de ceux qui les édictent. Souvent, la transgression est un règlement de compte (pas toujours objectif) du jeune envers l’adulte, en réponse au sentiment d’avoir été trahi dans sa confiance. Comment alors donner un crédit aux règles ? Accompagnées d’une sécurité affective, celles-ci seront plus facilement respectées, en devenant partie de la relation positive aux adultes.
Certains dépassements devront être sanctionnés. La sanction est exigeante dans son application. Elle est une forme de reconnaissance de la valeur de l’individu. Le sanctionner, c’est lui dire qu’il aurait pu choisir de faire autrement. On le reconnaît à la fois dans ses moyens (il détient un pouvoir) et dans sa possibilité de choix (il est responsabilisé).
En disant à l’enfant : “Tu peux décider de ne pas avoir ce comportement”, on le renvoie à ses capacités propres et à sa liberté. Si “ça n’a pas d’importance” ou si “on lui pardonne tout”, c’est un peu comme s’il était handicapé : il n’a pas la possibilité de choisir, on fait tout à sa place. En n’étant pas sanctionnés, un certain nombre de sujets sont dévalorisés et déresponsabilisés. On leur enlève cette liberté de s’affirmer dans l’opposition. Pourtant, une des conditions nécessaires à la différenciation entre soi et l’autre est le respect de la frontière. Bien des problèmes viennent de ce que les jeunes ne savent plus distinguer entre ce qui leur revient et ce qui revient aux adultes, tant l’indifférenciation est grande. La sanction est une valorisation, à condition qu’elle soit appropriée.
Humilier n’est pas sanctionner. On porte alors un jugement de valeur sur la personne, renvoyée à son incapacité à tirer profit de la sanction, comme si elle n’en était pas capable. Ce n’est plus le comportement qui est visé, c’est le sujet. L’humiliation crée une blessure intérieure, une dévalorisation qui pousse le sujet à renforcer son pouvoir dans la détermination à transgresser. Ou bien, il s’humilie en se soumettant. Or, le but n’est pas qu’il se soumette mais qu’il intériorise ces règles et qu’il en comprenne le sens. Il faut éviter d’entrer dans des affrontements stériles qui poussent à la surenchère en miroir, où l’un ou l’autre devrait capituler. L’objectif n’est pas là : il s’agit de favoriser la prise de conscience que le sujet possède, en lui, d’autres ressources.
I. S. - Quelles formes une sanction bien comprise prend-elle ?
P. J. - Il est difficile de trouver une bonne distance entre le trop près et le trop loin. Auparavant, on prenait peu en compte les propos de l’enfant ; nous en sommes aujourd’hui à une excessive valorisation de la nécessité de le comprendre et de l’écouter. Or, tout s’explique ! À vouloir trop comprendre, on se met à la place de l’autre et… on devient l’autre, par excès d’empathie. On retrouve ce trouble des frontières. Ce n’est pas pour rien que les pathologies dites “limites” prennent le devant de la scène avec les troubles du comportement. À trop vouloir comprendre, on se met à la place du sujet et on se confond avec lui. Le rôle éducatif consiste à montrer en quoi les raisons invoquées pour justifier la transgression ne sont bénéfiques pour personne.
Il y a toujours de l’arbitraire dans l’éducation. Mais le temps en est limité, et le développement de la personnalité n’en est pas profondément compromis. On a dramatisé l’idée d’autorité par le risque du traumatisme, qui prend une ampleur excessive. On aide l’enfant en lui faisant prendre conscience de ses ressources et on l’aide aussi en lui apprenant à se contrôler. Le contrôle de soi est indispensable.
La tendance actuelle voudrait que la réalisation du désir contribue nécessairement à l’épanouissement de la personne. Mais nous sommes faits de désirs contradictoires ! Le problème central de l’adolescence et, au-delà, de l’être humain, est d’avoir à choisir entre des désirs opposés. Au temps où existaient beaucoup d’interdits, on pouvait penser qu’eux seuls nous empêchaient de nous épanouir. Maintenant que s’ouvrent davantage de possibilités, on verse dans ce que certains sociologues appellent la “tyrannie du choix”. On ne sait plus ce dont on a envie, on veut tout et son contraire : ne pas travailler mais réussir, avoir un lien préférentiel et aimer à sa guise, se laisser guider par sa propre volonté mais être sûr que l’autre restera présent, etc.
Cette étendue des possibles provoque un effet “dépressogène” important pour nombre de jeunes, qui pousse au désintérêt ou à la fuite, à l’évasion par la drogue ou autre dérivatif. “Qu’est-ce qui vaut la peine puisque rien ne me contente ?” Si personne n’apprend à l’enfant à se contrôler, à différer la satisfaction pour un plaisir plus lointain, cela génère un désarroi profond. La pathologie nous en montre l’exemple, notamment dans le couple anorexie/boulimie. Il est plus facile de lever une inhibition, c’est-à-dire de faire manger une personne anorexique, que de faire se contrôler une personne boulimique.
Si certains parents ont du mal à sanctionner, c’est par peur du conflit. Et si l’opposition menait à la rupture ? Cela traduit un manque de sécurité et de confiance en eux et en l’autre. Le risque est d’adopter un mode qui renforce la dépendance de l’autre – “Moi qui suis si gentil, regarde le mal que tu me fais.” Ce qui est très culpabilisant pour l’enfant – “Je serai donc méchant si je ne fais pas toujours plaisir à maman.
Ces parents voudraient sans doute que les enfants les félicitent – “On est contents de vous, vous êtes vraiment chouettes !” On “parentifie” ainsi les enfants, on vient leur demander qu’ils nous donnent l’absolution. Ils deviennent le lieu normatif. Mais c’est faire peser sur leurs épaules une responsabilité trop lourde qui contribue à leur voler leur enfance, à les empêcher de s’exprimer et à leur faire craindre la séparation après l’adolescence. Sans doute faudrait-il réfléchir davantage aux besoins de l’enfant et pas seulement à ses droits, qui sont souvent des droits sans moyens. Quels sont ses besoins ? Qu’il ait confiance, qu’il se sente sécurisé afin qu’il puisse vivre la séparation sans drame. Se séparer ne concerne pas seulement le temps scolaire, c’est aussi se séparer parce qu’on n’est pas du même avis. On peut le vivre fermement ou vivement, mais le conflit ne compromet ni l’amour ni la confiance.
I. S. - Quel est le rôle du conflit dans l’éducation ?
P. J. - Certains parents affirment : “Je n’ai jamais pris une décision à propos de mon enfant sans la discuter avec lui.” Mais l’enfant ne dispose pas des éléments du choix. Comment choisir lorsque les connaissances et les points de comparaison manquent ? Comment imaginer ce qu’on ne connaît pas ?
Choisir, c’est aussi s’opposer. Si la proposition est d’emblée admise par le parent, elle ne revient pas à l’enfant ou seulement partiellement – “Nous prenons les décisions ensemble, nous faisons tout ensemble”, disent les parents. Pour se passer de l’approbation de l’entourage, encore faut-il que celui-ci n’approuve pas tout. Au moins pour marquer sa différence !
À l’adolescence, ces attitudes de trop grande proximité risquent d’entraîner un malaise. Le seul choix susceptible de mettre à distance le parent devient alors de se faire du mal. L’échec marque le territoire. L’enfant se différencie dans le trouble et la pathologie en s’amputant d’une partie de ses potentialités.
L’emprise que les éducateurs sont tentés d’exercer est toujours le signe de leur insécurité. Plus l’insécurité est grande, plus le contrôle s’impose. Cette emprise s’exerce de différentes manières : par une forme de contrainte – “Fais ce que tu veux mais tiens-moi au courant de tout” – ; par la permissivité – “On se dit tout puisque j’accepte tout.” Pourquoi tout se dire ? Comment alors pourraient se constituer de nécessaires espaces intimes ? L’adulte exerce une forme de séduction sur les jeunes qui en deviennent prisonniers. L’insécurité de l’adulte prend la place du plaisir partagé et de l’acceptation de la différence. Il est important de faire sentir à l’enfant que l’on évolue dans des espaces différenciés – “Nous n’avons pas les mêmes goûts, ni les mêmes intérêts” –, et c’est là où se posent les limites, qui ont un rôle différenciateur.
L’un des paradoxes de l’adolescence s’énonce ainsi : ce dont j’ai besoin est ce qui me menace… On leur “prend la tête” si on s’occupe d’eux, et ils se sentent abandonnés si on ne le fait pas. Le piège de l’absence d’autorité gêne les processus de différenciation et conduit à une confusion narcissique avec l’autre dont on ne sort que par la destruction : la seule chose qui vous soit propre. â– 
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