2005
Informations sociales
Partie 2 : Vers quelle société ?
Plus riche, plus inégale, plus précaire
La société et ses perspectives économiques
Denis Clerc
Conseiller de la rédaction du mensuel Alternatives économiques, qu’il a fondé et dirigé, il est, par ailleurs, rapporteur au Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale (CERC). Il est l’auteur de nombreux livres de vulgarisation économique, parmi lesquels Déchiffrer l’économie (15e édition), Déchiffrer les grands auteurs de l’économie et de la sociologie (2 tomes) et Condamnés au chômage ?, tous parus aux éditions La Découverte.
La sinistrose n’est pas de mise : dans quinze ans, la société française sera sans doute plus riche et moins marquée par le chômage qu’aujourd’hui. Pour autant, elle n’en aura pas terminé avec les problèmes d’exclusion, de pauvreté et il est vraisemblable que les inégalités seront plus importantes qu’aujourd’hui, notamment dans le monde des salariés. Autant de difficultés qui affecteront une partie seulement de la population, mais que la protection sociale ne suffira pas à compenser.
Les tendances économiques et sociales ne s’analysent pas de la même façon selon que l’on se situe d’un point de vue global ou que l’on raisonne par catégories. Où en serons-nous dans quinze ans ? Un pays plus riche mais dont les bénéfices ne profitent qu’à certains, un chômage qui régresse mais qui s’enkyste pour d’autres, davantage d’emplois mais plus précaires... Les politiques publiques pourront-elles freiner voire inverser des évolutions génératrices de tensions ?
Comment se portera la France du point de vue de l’emploi, du chômage et des revenus dans une quinzaine d’années ? À en croire le sentiment commun, beaucoup plus mal : dans une économie sans cesse plus ouverte au grand large, le plombier polonais et les délocalisations semblent condamner l’emploi et les revenus à régresser, tandis que la pression des fonds de pension et des hausses de loyer favorisent le capital au détriment du travail. À en croire la plupart des économistes, du moins la majorité d’entre eux, qui soutiennent les bienfaits du libéralisme, la France – la même France ! – ira beaucoup mieux, contrainte qu’elle sera d’en finir avec les archaïsmes du droit du travail et les rentes de situation de certaines professions qui bloquent sa modernisation et son emploi. Chacun de ces deux points de vue radicalement opposés passe pourtant à côté de l’essentiel : la France n’est pas un tout, et les divergences entre groupes sociaux, loin de s’atténuer, semblent s’accentuer. Si bien que, même dans une France qui continuera vraisemblablement à s’enrichir globalement, la pauvreté, le chômage et l’exclusion ne disparaîtront pas. Il est même probable qu’ils risquent de se durcir.
Même si, chacun le sait, l’avenir n’est jamais le simple prolongement du passé, il n’en est pas pour autant déconnecté. Il importe donc de regarder d’où nous venons pour essayer de voir où, vraisemblablement, nous allons. Entre 1993 et 2004
[1], le produit intérieur brut (PIB) de la France a augmenté de 364 milliards d’euros constants, c’est-à-dire après élimination de l’inflation. Même si cela ne représente que 2 % de plus chaque année en moyenne – avec de fortes fluctuations de part et d’autre de cette moyenne –, le pays est loin de s’être appauvri. Ses habitants non plus : par tête, le PIB a progressé d’un cinquième. Quant à l’emploi, il n’a pas été à la traîne : il a augmenté de 2,4 millions de postes de travail, soit autant que l’augmentation du nombre de candidats (la “population active”). Autant dire que, globalement, le chômage n’a pas augmenté, contrairement à la tendance antérieure. Quant au revenu des ménages après impôts, il a augmenté de 25 % en pouvoir d’achat. Même si, entre-temps, le nombre des ménages a augmenté, tant du fait de la croissance démographique que de l’augmentation du nombre de personnes isolées, cela représente malgré tout un gain de pouvoir d’achat de l’ordre de 15 % par ménage en onze ans : + 1,4 % par an et par ménage. Et ce ne sont pas les revenus de la propriété qui ont tiré ce revenu, puisqu’ils ont diminué de 4 % au cours de cette période. Ce sont les revenus du travail et, plus particulièrement, ceux du travail salarié : les salaires bruts ont progressé au total de 31 % en pouvoir d’achat, une petite moitié (13 %) de cette progression étant due à la croissance de l’emploi, une grosse moitié (16 %) au pouvoir d’achat par salarié.
Ce panorama, on en conviendra, tranche singulièrement avec le sentiment assez général de dégradation de la situation sociale qui prévaut dans l’opinion. Cela ne signifie pas que les statisticiens mentent ou que l’opinion se trompe, mais que d’autres facteurs doivent être pris en compte. D’abord, le caractère sans doute de plus en plus cyclique de la situation économique, donc sociale : l’essentiel des créations nettes d’emplois a été enregistré entre 1997 et 2001, tandis que la situation s’est dégradée au début et à la fin de notre période d’observation ; de même, les revenus de la propriété ont progressé très fortement entre 1995 et 2000, avant de se réduire encore plus fortement, et plus brutalement, entre 2001 et 2003. En définitive, une autre fenêtre d’observation pourrait faire apparaître des évolutions différentes.
Ensuite, et surtout, des évolutions moyennes ou globales peuvent masquer des disparités importantes. C’est bien ce qui s’est passé durant cette période. Ainsi, le nombre d’allocataires du RMI est passé de 0,7 million en 1993 (France métropolitaine seulement) à 1,2 million en 2004 (DOM inclus), tandis que les emplois à temps partiel se multipliaient (+ 35 %, soit un million de plus), le plus souvent sans qu’il s’agisse d’un choix volontaire de la part des personnes concernées, et que les emplois temporaires (contrats à durée déterminée, intérim, emplois aidés) passaient de 1,2 million à 2,6 millions. Progression du pouvoir d’achat moyen et du risque de paupérisation peuvent donc aller de pair. Et si, au moins jusqu’en 2001 (on ne dispose pas de chiffres plus récents…), le taux de pauvreté a un peu diminué, la pauvreté concerne désormais essentiellement des personnes d’âge actif (et leurs enfants), et de plus en plus fréquemment des travailleurs à l’emploi occasionnel mais aussi permanent, du fait de la progression du nombre de ceux qui occupent des emplois à temps partiel courts. Quant au chômage, certes, il a diminué sensiblement de 1997 à 2001, avant de reprendre sa progression. Mais là n’est pas l’essentiel : alors que, pour l’ensemble des jeunes sortis de l’appareil éducatif en 2001, il progressait de 6 points par rapport à 1998
[2], pour les jeunes non qualifiés – ceux sortis sans diplôme –, il progressait de 11 points. Il n’est pas nécessaire de multiplier les données pour formuler une explication de la morosité ambiante, accentuée par la conjoncture médiocre que l’économie française vit depuis quelques années : sur le plan social, les écarts se sont plutôt creusés entre les perdants et la masse des autres, tandis qu’un nombre croissant de ces derniers craignent d’être aspirés à leur tour dans le trou noir de l’instabilité, voire de la pauvreté.
Des évolutions “fractales”
Or, dans les années qui viennent, il paraît vraisemblable que cette tendance lourde subsistera, donc qu’une fraction de la population, située en bas de l’échelle, se verra reléguée dans la pauvreté, hors de l’emploi pour certains ou à ses marges – avec des emplois précaires et de mauvaise qualité – pour d’autres. Cela d’autant que les transformations à venir du système productif, qu’il s’agisse des conséquences des nouvelles technologies ou des effets de la mondialisation, pourront difficilement être compensées par une protection sociale qui semble à bout de souffle. Il ne s’agit pas de dire, comme le soutiennent certains, que la société va s’appauvrir ou que les salariés seront condamnés à la portion congrue, face à un capital triomphant dont la part ira croissant. En fait, les évolutions seront beaucoup plus “fractales”, c’est-à-dire qu’elles concerneront non pas l’ensemble de la société, mais seulement certaines de ses composantes. Bref, l’hypothèse retenue ici est que l’économie française devrait continuer à voir sa situation globale s’améliorer, sans pour autant que tous en profitent.
Du côté du chômage, tout d’abord, il devrait y avoir un mieux notable. Car, contrairement aux fantasmes de ceux qui voient dans la montée du chômage le signe du déclin structurel de l’emploi, l’économie française a créé près de deux millions et demi d’emplois salariés (en équivalent temps plein) depuis quinze ans. Certes, cela n’a pas suffi, puisque le nombre de chômeurs est quasiment resté stable. Ce n’est pas le nombre d’emplois qui s’est réduit, mais le nombre de participants au marché du travail qui a beaucoup augmenté, pour des raisons liées à la fois à la démographie et à la sociologie. D’une part, les générations qui, au cours des quinze dernières années, sont entrées sur le marché du travail comptaient 730 000 personnes, tandis que celles qui le quittaient n’en comptaient que 500 000. Or, au cours des quinze années à venir, le flux entrant sera de l’ordre de 750 000 et le flux sortant va progresser aux alentours de 800 000. Pour la première fois depuis très longtemps, la “garde montante” sera un peu moindre que la “garde descendante”, pour parler comme dans Carmen. D’autre part, le taux d’activité des femmes entre 25 ans et 49 ans, qui était passé de 73 % en 1990 à 79 % en 2004, n’augmentera plus guère. En outre, l’emploi indépendant, qui a diminué d’environ 300 000 personnes entre 1990 et 2004, principalement du fait des agriculteurs, devrait cesser de se réduire à l’avenir. Au total, les trois sources essentielles de disjonction entre demande et offre d’emplois devraient disparaître. Si bien que, désormais, il suffirait que les créations d’emplois salariés demeurent à leur niveau annuel moyen pour que le taux de chômage diminue, en quelque sorte arithmétiquement.
Le problème est que, bien sûr, l’économie n’est pas l’arithmétique. D’abord, parce que les créations d’emplois salariés enregistrées dans le passé ont résulté pour une part de politiques publiques volontaristes : emplois aidés, réduction de cotisations sociales et passage aux 35 heures sont, au moins pour les deux dernières, des fusils à un coup. Difficile de les remettre en Å“uvre ou, a fortiori, de les amplifier. Ensuite, parce qu’il ne suffit pas que quelqu’un soit disponible pour qu’un employeur l’embauche pour pourvoir un poste disponible. Encore faut-il que l’employeur estime que cette personne fera l’affaire en termes de qualification, d’expérience et d’efficacité. Or, les chômeurs manquent souvent de la première et leur période de chômage peut avoir amputé plus ou moins gravement les deux autres. Enfin, parce que, sur le territoire, certains bassins d’emploi sont en expansion et d’autres en récession : le cercle vertueux de la croissance y côtoie le cercle vicieux de la dépression, du fait des spécialisations régionales, dont certaines sont en essor et d’autres en déclin.
Il n’y a donc au total aucune raison mécanique pour que le changement de donne démographique se traduise par un changement sur le front du chômage. Certes, avec des politiques publiques adaptées, il devrait être plus facile de faire baisser le chômage dans ce nouveau contexte. En outre, du côté des employeurs, on peut penser que le niveau d’exigence, élevé lorsqu’il y avait pléthore de candidats, baissera d’un cran lorsque les candidats se feront moins nombreux. Reste que, pour les personnes qui sont très en difficulté sur le marché du travail, à cause de leur âge, de leur manque d’expérience ou de leur absence de qualification, de telles politiques publiques risquent à la fois d’être insuffisantes et très coûteuses : comment rattraper une scolarisation loupée, la disparition des métiers susceptibles d’utiliser certains savoir-faire ou même des difficultés de socialisation ?
Or, nos sociétés riches s’aperçoivent qu’elles n’ont plus besoin des pauvres. Au XIXe siècle, les prolétaires fournissaient la force de travail, et au XXe siècle, les débouchés de la production de masse. Mais au XXIe, la pauvreté se révèle une charge pour les autres groupes sociaux, notamment les plus favorisés, qui payent plus que leur part dans les cotisations sociales et l’impôt. Du point de vue économique, nos sociétés ont les moyens de prendre en charge leurs pauvres, pas seulement pour les assister, mais aussi pour les aider à sortir du trou et à retrouver leur autonomie et une place convenable. Ce qui fait défaut, c’est la légitimité d’une telle redistribution. On peut y voir la conséquence du déclin de ce que Durkheim appelait la “solidarité organique” : du fait que, pour qu’une société fonctionne, chacun a besoin du travail des autres. Nos sociétés sont marquées par une individualisation croissante : chacun a tendance à penser que le fruit de son travail doit revenir à lui seul et que les prélèvements – sociaux ou fiscaux – sont des actes de prédation qui le dépossèdent. Il n’est pas anodin qu’en moins d’une dizaine d’années, les cotisations sociales aient changé d’appellation : elles sont désormais quasi unanimement appelées “charges”. C’est que la contribution socialisée à un système de protection collective est ressentie comme un poids. La remise en cause des systèmes de retraite par répartition au profit des systèmes par capitalisation va dans le même sens : sur le long terme, les seconds ne sont pas plus performants que les premiers, car il faudrait, pour qu’il en soit autrement, que l’assiette des profits – sur laquelle repose la capitalisation – progresse durablement plus vite que celle des salaires, base de la répartition. Or ce n’est pas envisageable, sous peine de blocage progressif de la croissance.
En revanche, l’attrait de la capitalisation provient de ce que chacun a le sentiment de cotiser pour lui, par accumulation de ressources placées, alors que, dans la répartition, ce que le retraité perçoit n’a que des rapports distants avec le montant de ses cotisations accumulées.
Dans ces conditions, le chômage que les économistes qualifient de “structurel”, celui qui résulte des réticences à l’embauche (pour l’employeur) ou des réticences à l’emploi (pour les chômeurs) plus que de l’insuffisance de postes disponibles, risque de perdurer malgré le retournement démographique. Pis : comme on sait que plus le chômage est durable, plus il se traduit par une obsolescence de l’employabilité, le maintien d’un noyau de chômeurs durables risque fort de conduire à des processus irréversibles d’exclusion. Là encore, ce n’est pas une fatalité, et certaines politiques publiques pourraient se révéler efficaces. Mais dans l’opinion, la conviction s’accentue que ces chômeurs durables sont, pour une part croissante, responsables de leur état : qu’ils ne font pas d’efforts pour en sortir, qu’ils préfèrent vivre de l’aide sociale complétée d’un peu de travail au noir et qu’ils doivent mériter ce que la collectivité, si généreusement, leur attribue. Là encore, la tendance est nette : sous des formes diverses, le workfare, entendu comme une contribution en travail en échange de l’aide sociale pour tous ceux qui sont en état de travailler, marque des points.
Une augmentation des emplois très précaires
Ce n’est pas tout. La pauvreté en France frappe une population souvent laborieuse. Sur les 2,6 millions d’adultes en situation de pauvreté en 2001, 1 million s’y trouvait soit pour cause de travail à temps trop partiel, soit en raison de périodes d’emploi entrecoupées de retour à la case chômage peu ou pas indemnisé. En d’autres termes, l’emploi – à temps partiel ou temporaire – ne prémunit plus contre la pauvreté. Non pas parce que le salaire minimum serait insuffisant, mais parce que le temps travaillé n’est pas suffisant. Or ce temps de travail en miettes se multiplie, flexibilité oblige. Le risque est donc que, à côté d’un phénomène d’exclusion durable, caractérisé par du chômage de longue durée sans issue, se développe une zone grise de l’emploi paupérisé. On a cru un temps que c’était une façon de rejoindre le marché du travail, une étape dans le retour à l’emploi. C’est le cas parfois, mais il s’agit majoritairement de filières d’emploi qui ne débouchent pas sur de l’emploi pérenne, donc qui paupérisent ceux qui les occupent : hôtellerie, restauration, spectacle, nettoyage, emplois familiaux… Ici aussi, on aurait pu imaginer des politiques publiques permettant de sécuriser les trajectoires en encourageant des organismes à devenir des tiers employeurs. Or c’est l’inverse qui se passe, notamment avec la multiplication des emplois familiaux de gré à gré et les aides fiscales au particulier employeur. Bref, à moins d’un sursaut politique d’ampleur, il est vraisemblable que les quinze années à venir seront marquées par une croissance de l’emploi très précaire, sans garantie de stabilité ou de droits sociaux et souvent générateur, sinon de pauvreté, du moins d’insécurité.
Néanmoins, il faut se garder de trop généraliser. Car ces évolutions vont toucher sans doute au plus un cinquième de la population active, et vraisemblablement moins d’un dixième. Contrairement à ce que l’on entend souvent, elles n’impliqueront pas la paupérisation ou la précarisation des autres catégories salariées. Certes, la part des salariés dans le PIB s’est réduite de 4 points depuis 1982. Mais il s’agissait alors d’un point haut historique : depuis, la baisse constatée a seulement permis de revenir aux tendances de plus long terme. Elle ne traduit pas un changement structurel dans la répartition des fruits de la croissance au bénéfice du capital. Il en est de même aux États-Unis et dans la plupart des pays de l’OCDE. À l’avenir, on ne voit pas bien ce qui pourrait remettre en cause cette constance assez forte. Ce qui est en cause, c’est moins la compression de la part des salariés que l’accroissement des inégalités salariales. En France, cet accroissement a été borné par le SMIC, qui a évolué à peu près comme le salaire médian (et même un peu plus vite du fait des 35 heures). Mais comme le SMIC est une rémunération horaire, l’aggravation des inégalités salariales s’est opérée par le biais de la montée des emplois à temps partiel, plus fréquemment rémunérés à des niveaux proches du SMIC horaire que les emplois à temps plein.
À l’avenir, la question est donc moins celle de la paupérisation salariale que celle des inégalités salariales. Jusqu’ici prévalait l’idée d’une “courbe de Kuznets”, du nom d’un économiste américain d’origine russe qui, dans les années cinquante, avait montré que, historiquement, les inégalités de revenu avaient tendance à s’accentuer au début du processus de développement, puis qu’elles se réduisaient ensuite progressivement. Et, de fait, c’est bien ce que l’on observait. Mais les économistes contemporains mettent désormais l’accent sur le fait que c’est le capital humain – l’ensemble des connaissances et des savoir-faire utiles accumulés par chaque individu au cours de sa formation et de sa vie professionnelle – qui détermine l’ampleur des gains individuels. Or l’éventail des différents capitaux humains tend à s’ouvrir : non seulement par la formation (entre ceux qui échouent à acquérir le minimum de base et ceux qui suivent des parcours d’excellence), mais aussi par la capacité à mettre en Å“uvre les nouvelles technologies, à innover ou à prendre des risques. Dans chaque profession, il y aurait ainsi des gagnants et des perdants, et les inégalités seraient désormais moins de type socioprofessionnel (les ouvriers contre les cadres, par exemple) que de type fractal, c’est-à-dire séparant, au sein d’une même catégorie, ceux qui font preuve d’excellence et les autres. L’individualisation des salaires, tout comme la montée des rémunérations au mérite et la remise en cause des évolutions à l’ancienneté vont dans ce sens, comme cela existe déjà depuis longtemps pour les vedettes du sport ou du show-business. “Le gagnant rafle tout” : même si la formule est excessive, elle rend assez bien compte des tendances à l’Å“uvre dans les activités innovantes, où le foisonnement initial d’opérateurs finit par laisser place à un opérateur dominant, voire unique – Google, Windows… –, qui empoche la mise et qui peut verser des rémunérations très élevées à ceux qui ont choisi le bon cheval, qu’ils soient actionnaires ou salariés.
En définitive, ce qui nous attend vraisemblablement, c’est une société marquée par plus d’inégalités et par moins de chômage. Moins de chômage mais un chômage plus durable qui contribuera à nourrir la pauvreté en bas de l’échelle, du fait de l’exclusion de ceux jugés – bien souvent à tort – moins aptes, mais aussi du fait de la réduction de la protection sociale, de la montée des emplois précaires et de celle du workfare. Plus d’inégalités aussi en haut de la hiérarchie, car les gains des gagnants seront à la mesure de la mondialisation des marchés et des nouvelles technologies. Plus d’inégalités enfin entre carrières salariales, dans la mesure où le capital humain sera de moins en moins souvent donné une fois pour toutes, au sortir de la formation initiale. Dans cette société marquée par plus d’individualisme et moins de protection collective, moins de redistribution et plus de mécanismes assurantiels, les sentiments de frustration des uns seront sans doute exacerbés par le spectacle de l’opulence ou de réussite des autres, comme on le constate déjà largement : c’est ce mécanisme qui explique qu’une part importante des ménages estime avoir perdu en pouvoir d’achat alors que ce n’est pas le cas. Il ira sans doute en s’amplifiant, si bien que la croissance économique, loin d’apporter la paix sociale espérée, risque d’engendrer des tensions grandissantes.
Bien sûr, rien de tout cela n’est fatal : une société n’est jamais contrainte de prendre la ligne de plus grande pente, et l’on peut imaginer que des politiques publiques volontaristes permettent d’empêcher certaines évolutions, voire de les inverser. Avouons cependant que la probabilité d’une telle inversion paraît faible, tant la réussite américaine qui s’étale sous nos yeux – croissance plus forte, pouvoir d’achat plus élevé – contribue à déprécier les politiques publiques et à valoriser le laisser-faire. Mais n’oublions pas pour autant que dans la société américaine, nettement plus libérale et nettement plus performante économiquement que la nôtre, le taux de pauvreté est à peu près double du nôtre, alors que le taux de chômage y est deux fois moins élevé. Vae victis : si tel est le prix à payer pour la performance économique, alors celle-ci vaut-elle autant qu’on lui attribue ? â–
[1]
Un changement de méthode dans la comptabilité nationale fait qu’un certain nombre de données ne sont disponibles qu’à partir de 1993 : d’où le choix de cette date, et non de 1990, comme point de départ.
[2]
Il s’agit du taux de chômage mesuré trois ans après la sortie de l’appareil éducatif : donc en 2001 pour la “génération 1998”, et en 2004 pour la “génération 2001” (source : CEREQ).