Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
156 pages

p. 82 à 91
doi: en cours

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Partie 2 : Vers quelle société ?

n° 128 2005/8

2005 Informations sociales Partie 2 : Vers quelle société ?

La nouvelle Renaissance (Le Monde des débats, mars 2017)

Les dernières nouvelles de demain

Michel Wieviorka Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, où il dirige le Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS), il est l’auteur de plusieurs grandes recherches sur le terrorisme (Sociétés et terrorisme, Fayard, 1989), sur le racisme (La France raciste, Le Seuil, 1992), sur la Russie postcommuniste (avec Alexis Bérélowitch, Les Russes d’en bas, Le Seuil, 1996) ou, dernièrement, sur l’antisémitisme dans la France contemporaine (La tentation antisémite, Robert Laffont, 2005), ainsi que d’ouvrages plus théoriques, tels que La différence (rééd. poche, Éditions de l’Aube, 2005) ou La violence (rééd. poche, Hachette, 2005).
Après les Trente Glorieuses, la sortie de la société industrielle conduit à une société à deux vitesses, qui va s’accentuant. Les processus à l’Å“uvre, en lien avec la montée de l’individualisme et des revendications identitaires, sont examinés dans cet article. L’analyse porte ensuite sur les douze premières années de ce siècle, au plan politique, social et culturel. Des évolutions qui mènent à une “nouvelle Renaissance”, à partir de 2012, qui saurait faire la part entre aspirations individualistes, solidarité nécessaire et responsabilité collective.
En termes de politique intérieure, sur les registres du social, du politique et du culturel, où en sera la France en 2017 ? C’est ce que l’auteur nous propose de découvrir avec lui et selon lui, après avoir retracé les grandes étapes historiques depuis les Trente Glorieuses. Peut-on espérer un happy end ?
À la fin des années soixante, à l’Université Paris-Dauphine, le professeur de mathématiques appliquées à la décision donnait à ses étudiants un conseil : “Si vous devez être embauchés dans un service de prévision, choisissez dans la mesure du possible la prospective à long terme, et non le court terme, de sorte que, le moment venu, personne ne se souvienne de vos erreurs !” Il ajoutait qu’il est facile pour un prospectiviste d’avoir raison, car si ses analyses ne se vérifient pas, il peut dire que c’est parce que les responsables et autres décideurs en ont tenu compte pour infléchir leur action et peser sur le cours des événements.
Cette fin des années soixante, précisément, était le point de départ d’une fantastique mutation, une “Grande transformation”, pour reprendre le titre d’un ouvrage célèbre de Karl Polanyi à propos d’une autre époque historique, et il est clair qu’aucun des étudiants de ce professeur, aussi doués qu’ils étaient, ne pouvait concevoir ou imaginer les processus inaugurés alors, il y a près d’un demi-siècle.
 
Le point de départ
 
 
La France des Trente Glorieuses finissant (cette formule de Jean Fourastié désigne les trente années d’après la Seconde Guerre mondiale) est encore caractérisée par la forte correspondance de la société – industrielle –, de l’État et des institutions, et de la Nation. Elle se présente comme “l’État-nation” par excellence (Dominique Schnapper), c’est une “société nationale” (Alain Touraine), les deux expressions contribuant à bien marquer cette intégration du social, du politique et du culturel qui permet alors de penser le pays. Mais en fait, cette intégration commence à se défaire et chacun des trois registres qui la définissent commence à se modifier.
Le plus évident alors est la sortie de l’ère industrielle, l’entrée de nombreux pays du monde occidental dans un type de société qu’aussi bien Daniel Bell, aux États-Unis, qu’Alain Touraine, en France, ont appelée, dès la fin des années soixante, “post industrielle”, le premier insistant sur l’image d’une extension des logiques capitalistes à l’Å“uvre déjà dans la société industrielle, le second proposant celle d’une rupture, d’un changement radical. Cette sortie signifie, pour l’essentiel, la perte de centralité des rapports conflictuels opposant le mouvement ouvrier et les maîtres du travail, et, avec cette perte, le déclin d’un principe de structuration de la vie collective. Dès lors, la “lutte des classes” cesse d’animer directement le tissu associatif ou les grands débats d’idées ; le clivage politique gauche/droite perd de sa lisibilité – c’est l’époque où André Gorz fait ses “Adieux au prolétariat” (titre de son livre paru chez Galilée, en 1980) pour inscrire de plus en plus nettement sa pensée dans la perspective de l’écologie politique. En France – et cette modalité de sortie de la société industrielle n’était pas inéluctable –, l’évolution se fait sur fond de chômage, d’exclusion, de précarisation de pans entiers de la société. On parle d’abord de “société à deux vitesses”, de “dualisation”. Et peu à peu, on prend conscience de diverses dimensions de ces changements : l’immigration cesse d’être de travail pour devenir de peuplement [1], les quartiers ouvriers, les “banlieues rouges” deviennent des quartiers d’“exil” ou de “relégation”, perçus, à la limite, comme des zones de non-droit et de délinquance généralisée. Pour paraphraser les penseurs marxistes de la période précédente, Henri Lefebvre ou Manuel Castells, l’espace devient la projection sur le sol des non-rapports sociaux d’un capitalisme se préoccupant de moins en moins de production, et de plus en plus de finance.
La sortie de l’ère industrielle va de pair avec l’épuisement, qui s’ébauche, des institutions et des modes de régulation politique et administrative qui s’étaient imposés au fil de la période antérieure, et notamment sous la IIIe République et au sortir de la Seconde Guerre mondiale. On entre alors dans la crise de l’État-providence à la française, on constate les carences de plus en plus nettes des institutions de la République, qui peinent à tenir leurs promesses, sinon de liberté, du moins d’égalité et de fraternité. Certaines de ces institutions disparaîtront en tant que telles, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. L’armée deviendra de métier, des services publics commenceront à être privatisés en même temps que fleurira l’idéologie néolibérale, “boostée” en quelque sorte, à la fin des années quatre-vingt, par la désintégration de l’Empire soviétique.
Enfin, en matière culturelle, trois processus se mettent en place. Tout d’abord, l’individualisme progresse et, dès la fin des années soixante-dix, des penseurs et analystes considèrent, tel Gilles Lipovetsky, que l’on est entré dans l’ère du vide social et de l’individualisme généralisé. Progressivement, et non sans débats et polémiques, les sciences sociales prennent alors leurs distances avec le structuralisme qui, dix ou vingt ans plus tôt, proclamait la mort du sujet et le triomphe des instances, des appareils ou des structures. De nombreuses pistes s’ouvrent alors à la réflexion qui se renouvelle : la face sombre de l’individualisme contemporain, par exemple, c’est l’injonction de réussir, et la dépression pour ceux qui n’y parviennent pas, montre Alain Ehrenberg [2] ; c’est aussi la solitude. La face de lumière, c’est la subjectivité, la construction de soi ; c’est le sujet personnel quand il parvient à se constituer en acteur. La société des individus est de plus en plus perçue comme une société du risque.
Ensuite, l’idée de Nation se transforme pour devenir, dans les années quatre-vingt, le quasi-monopole du Front national, qui en promeut une conception fermée, au plus loin du message universel que d’autres conceptions ont pu prétendre mettre en avant en d’autres temps.
Enfin, troisième processus, inauguré en fait dès la fin des années soixante, des identités culturelles particulières s’installent dans l’espace public, demandant à y être reconnues. Dans un premier temps, les dimensions sociales de ces demandes identitaires sont faibles, qu’il s’agisse des mouvements régionalistes, des transformations de l’identité juive, de plus en plus visible, de certains aspects du féminisme, du mouvement des homosexuels, ou bien encore du combat des sourds-muets pour la langue des signes et des efforts de mouvements de handicapés pour transformer une déficience en différence.
Dans les années quatre-vingt, tout change. La question culturelle (au sens large, incluant la religion) et la question sociale entretiennent à l’évidence des liens importants. On le voit notamment avec la poussée de l’islam de France [3], ainsi qu’avec d’autres phénomènes religieux. On peut dire, d’une certaine façon, que les succès du Front national marquent la résolution des angoisses et des peurs de ceux qui, pour faire face à la chute sociale ou se démarquer des plus démunis, s’installent dans les repères identitaires qu’offre l’idée nationale.
 
2000-2012 : les années sombres
 
 
Tout au long des années soixante-dix, quatre-vingt et quatre-vingt-dix, la décomposition du modèle français d’intégration est passée par la poursuite et l’extension des logiques qui viennent d’être rappelées. Trois modes d’approche politico-intellectuelle se sont alors opposés.
Le premier en appelait à la défense des valeurs et des règles républicaines en des termes souvent incantatoires et parfois associés à une vision souverainiste, voire nationaliste de l’identité collective. Il trouvait fréquemment un appui dans la mobilisation corporatiste ou catégorielle de catégories protégées, notamment dans le secteur public, et combattait vigoureusement tout ce qui pouvait autoriser la reconnaissance de particularismes culturels dans l’espace public. Pour ses versions les plus radicales, cette perspective a pu être qualifiée de “républicaniste”.
Le deuxième mode d’approche, au contraire, en appelait au désengagement de l’État en dehors de ses fonctions régaliennes et à la privatisation des services publics. Il était porté par les idéologies néolibérales, et ceux qui l’ont le plus activement combattu, souvent en se rapprochant du premier, y ont vu une “pensée unique” – expression bien oubliée depuis longtemps. Il n’était pas spécialement hostile à la diversité culturelle, y compris dans l’espace public.
Le troisième mode d’approche, enfin, demandait des réformes, un aggiornamento des institutions républicaines, une grande ouverture aux demandes émanant des particularismes identitaires, et plaidait pour un “multiculturalisme” bien tempéré.
Dans mes écrits de cette période, j’illustre ces trois postures principales par les noms, pour les interventions les plus tranchées, de Régis Debray ou Emmanuel Todd pour la première, de Guy Sorman ou Alain Madelin, pour la deuxième, et je m’identifie moi-même à la troisième. Mais nous n’en sommes plus là, car depuis, nous avons connu deux phases nouvelles de cette mutation. La première, dont il va être question maintenant, a été marquée par la domination de ses tendances les plus inquiétantes, la seconde, que nous envisagerons plus loin, par un impressionnant ressaisissement, qui a fait parler de “nouvelle Renaissance”.
Reprenons les trois registres social, politique et culturel. Pour chacun d’eux, les années 2000-2012 ont été plutôt sombres. Le plus évident concerne la vie sociale. Contrairement à d’autres sociétés occidentales, au Royaume-Uni notamment, mais comme dans d’autres, en Allemagne en particulier, la France n’a pas su régler la question du chômage, de l’exclusion et de la précarisation. De véritables ghettos de pauvres se sont constitués, transformant les anciens quartiers populaires en espaces de ségrégation, d’où les individus sans capacité d’action ne savaient pas même sortir, ce qui les coupait encore plus du marché de l’emploi. En même temps, sur un mode faisant penser à ce qu’on peut observer depuis plus longtemps aux États-Unis, des couches aisées se sont elles aussi installées dans des espaces homogènes socialement, souvent des ghettos pour riches ou pour classes moyennes, y compris en mettant en place des mécanismes de fermeture et d’interdiction d’accès à tout ce qui leur était extérieur. La pauvreté, pour ceux qu’elle a atteints, s’est aggravée, la précarité également, tandis que les taux de chômage pouvaient atteindre jusqu’à 14 % ou 15 %. L’individualisme, comme l’a bien montré Alain Bourdin [4], a ainsi produit des formes urbaines, des modalités d’organisation de l’espace inédites, sur fond d’accroissement des inégalités sociales. Il a alors été possible de bien mesurer ce qui s’était perdu avec la sortie de l’ère industrielle. D’une part, un principe de conflictualité structurant la vie collective, et proposant finalement une logique d’intégration par le conflit à toute la société : personne, dans la société industrielle d’après-guerre, n’était au dehors des rapports sociaux, tout le monde était dedans, directement ou indirectement, dominant ou dominé, mais dedans ; alors qu’avec l’exclusion et le chômage, beaucoup ensuite se sont retrouvés hors société. D’autre part, un principe de solidarité assurant le lien social : personne là encore, à l’époque des Trente Glorieuses, n’était, pour parler comme Robert Castel, soumis à l’insécurité sociale et menacé de désaffiliation, caractéristiques massives de l’ère postindustrielle. Deux problèmes distincts, mais complémentaires, se sont donc imposés ici ; le premier a été celui de la capacité de notre société à inventer de nouvelles formes de conflictualité, le second a été celui de sa volonté de recréer pour tous du lien social.
En matière institutionnelle et politique, le bilan de ces douze premières années du siècle est également désastreux. Tout au long de son second mandat (2002-2007), le président Jacques Chirac, tout en s’inquiétant par moments des dégâts du néolibéralisme et de la fracture sociale, a incarné une politique de démantèlement par petits coups de canif de l’ensemble des dispositifs qui assuraient l’intégration républicaine. L’école publique a continué de se dégrader, coproduisant les inégalités qu’auparavant elle ne faisait que reproduire, ayant sa part de responsabilité dans la violence scolaire qu’elle combattait par ailleurs, laissant les enseignants de plus en plus inquiets, mal dans leur peau, et tentés alors par le corporatisme ou la défense des intérêts catégoriels. La police a été de plus en plus privatisée, la justice s’est avérée brutale pour les plus démunis, laxiste pour les plus aisés, les services publics ont été de plus en plus réduits, et les dispositifs de l’État-providence à la française malmenés au profit, là encore, de systèmes privés, qu’il s’agisse notamment des retraites ou de la santé. L’engagement social de l’État a reculé de manière significative, et tout ce qu’un siècle de conquêtes avait mis en place a été comme détricoté.
En même temps, en matière culturelle, la période a été avant tout marquée par une formidable extension des logiques d’ethnicisation déjà à l’Å“uvre dans la période antérieure. D’une part, la société française a continué d’accueillir, avec l’immigration, des identités particulières qu’elle n’a plus fait aucun effort pour intégrer. L’exclusion ou le travail clandestin, illégal, ont contribué à cette dérive. D’autre part, le travail de la société sur elle-même a continué à produire des différences culturelles nouvelles ou renouvelées, et un effet inattendu de la décentralisation a été la poussée de particularismes locaux. Dans l’ensemble, la vie collective est apparue de plus en plus nettement comme dominée par des catégories culturelles, et non plus sociales comme par le passé. Ainsi, les élèves dans les collèges et les lycées, les étudiants à l’université se sont-ils perçus de plus en plus nettement en termes non plus sociaux, mais d’origine nationale, ethnique, de religion, plus ou moins racialisés. Du coup, d’immenses tensions se sont cristallisées, les unes liées au choc des tenants des valeurs universelles sommant les promoteurs des identités en tout genre de limiter leur emprise sur les individus et les accusant de communautarisme, les autres mettant aux prises des tenants de l’identité nationale avec des tenants d’identités particulières, d’autres encore opposant ces identités entre elles. Dans tous les cas, le racisme a trouvé sa place, avec de forts accents différencialistes, en même temps que le combat antiraciste se transformait, y compris pour prendre l’allure d’une concurrence exacerbée entre les victimes.
En 2007, l’élection de Nicolas Sarkozy a apporté une accentuation, en même temps qu’une institutionnalisation de ces tendances. La politique du nouveau président, en effet, et conformément à ce que ses propos et écrits laissaient prévoir depuis le début des années deux mille, a conjugué trois dimensions importantes. Elle s’est voulue libérale, laissant au marché le soin de régler le maximum de choses possibles. Elle en a appelé à l’autorité, ce qui s’est traduit pour l’essentiel par un renforcement des interventions répressives de l’État. Enfin, elle a tenté d’introduire une sorte de communautarisme soft, consistant à reconnaître des communautés, en particulier religieuses, à charge pour elles d’assurer la paix sociale dans leur sphère territoriale. Là où il aurait fallu introduire de la solidarité collective en matière sociale, il en a appelé à l’individualisme et aux capacités individuelles de chacun. C’est ainsi qu’il a mis en Å“uvre une politique dite alors de “discrimination positive”, qui visait non pas à élever la capacité d’action de toute la population concernée, mais simplement à permettre aux meilleurs en son sein de tirer leur épingle du jeu. Et là où il aurait fallu accorder des droits culturels individuels, permettant à quiconque veut se réclamer d’une communauté de le faire, mais aussi de s’en dégager, il a accordé des droits collectifs, aboutissant à subordonner les individus à la loi du groupe. Les années de sa présidence ont vu ainsi les inégalités se renforcer et les communautés se développer. Les logiques de fragmentation sociale et culturelle n’ont jamais été aussi fortes que dans cette période, car encouragées par le pouvoir. Avec parfois des paradoxes. Ainsi, la crise de l’école publique se poursuivant et la rétraction sur un modèle républicain pur et dur devenant sa principale réponse à cette crise, des parents d’élèves de plus en plus nombreux se sont tournés vers l’école dite libre, privée, où ils ont trouvé pour les uns des conditions de travail scolaire très supérieures, pour les autres une grande ouverture à la différence culturelle, notamment dans des établissements confessionnels accueillant avec tolérance des élèves de toutes religions : ce sont souvent des écoles catholiques qui ont permis aux jeunes filles désireuses de porter le voile islamique de le faire, sans être pénalisées dans leurs études.
 
La “nouvelle Renaissance”
 
 
Existaient pourtant, plutôt souterraines, des forces qui contrecarraient cette évolution, et qui ont trouvé, lors des élections présidentielle puis législatives d’avril 2012, leur transcription politique avec l’élection du président actuel, le jeune leader de centre gauche Raphaël Romanski, soutenu par une confortable majorité au Parlement. Dès lors, de nouvelles évolutions ont pu voir le jour et assurer ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui une “nouvelle Renaissance”.
En matière sociale, face au chômage, à l’exclusion, et à l’accroissement des inégalités, il fallait agir sur deux plans : retrouver un principe de conflictualité structurant et assurer le lien social. La conflictualité a été réinventée, depuis la fin des années 2000-2010, à partir du moment où, las des mobilisations dominées par les thématiques du soupçon ou de la pure critique et refusant l’enfermement des luttes et des revendications dans des logiques à dominante communautaire, des acteurs, de plus en plus nombreux, ont réinvesti le terrain de l’action locale, créé des associations, tissé des liens avec un syndicalisme lui-même éloigné de toute posture de rejet systématique, pour des enjeux conjuguant des dimensions utopiques, planétaires, “altermondialistes” comme on disait au début de ce siècle, et des aspects pratiques, ancrés dans la vie quotidienne ou dans des problèmes concrets bien nettement identifiés. En investissant les ghettos, en prenant en charge les attentes économiques des plus démunis, en demandant que soit mis fin à la ségrégation sociale et raciale, en trouvant chez de nombreux scientifiques un soutien et même une participation à leurs combats, en inventant des modes d’action dans lesquels chacun peut se vivre comme un sujet personnel, et non comme un pion au service d’une idéologie ou d’un pouvoir organisationnel, en construisant pas à pas mille et une formes de solidarité, en respectant en leur sein la diversité culturelle et en plaidant pour un multiculturalisme respectueux des valeurs universelles, les mouvements sociaux nés dans les années récentes présentent un profil tout à fait neuf, bien éloigné des formes de mobilisation antérieures, encore souvent marquées par les vieilles idéologies et incapables de proposer la moindre utopie. Leur impact est devenu considérable.
En matière politique, la grande nouveauté a été le succès, au sein de la gauche, d’une équipe de quadragénaires ayant su mettre au point, autour de Romanski, un projet résolument réformiste et l’imposer à un Parti socialiste qui ne s’était jamais vraiment remis de ses errements depuis 2002. Avec une vision claire de ce qu’ils proposaient pour relancer l’emploi et réduire les injustices et les inégalités sociales, pour réinventer de nouvelles institutions centrées davantage sur la subjectivité de leurs publics et de leur personnel, pour trouver un équilibre entre les aspirations individualistes et les impératifs de la solidarité et de la responsabilité collective, pour conjuguer et non pas opposer les valeurs universelles et les identités particulières, avec l’affirmation d’une priorité absolue à donner à tout ce qui ouvre la société en elle-même et vers l’extérieur, et à ce qui lui permet de se projeter vers l’avenir, en particulier à travers la recherche et l’éducation, ce groupe à la fois modernisateur et soucieux de progrès et de justice sociale a créé la dynamique politique que nous connaissons depuis maintenant cinq ans : résorption des ghettos, diminution impressionnante du chômage, régression du racisme sous toutes ses formes, confiance retrouvée dans les institutions, poursuite des processus de diversification et d’innovation culturelle, mais sans les dérives antérieures vers le communautarisme. C’est le retour, finalement, du lien social et le déclin des logiques de fragmentation culturelle. Dans quelques semaines, nous sommes appelés à de nouvelles élections : comment ne pas continuer à faire confiance à de tels acteurs ? â– 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Karl Polanyi, The Great Transformation : the Political and Economic Origin of our Time, Boston, Beacon Press, 1944.
·  Daniel Bell, The Coming of Post-Industrial Society : a Venture in Social Forecasting, New York, Basic Books, 1974.
·  Gilles Lipovetsky, L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983.
 
NOTES
 
[1]Cf. le rapport de Stéphane Hessel, Immigrations : le devoir d’insertion, La Documentation française, 1988.
[2]Cf., notamment, Le culte de la performance, Calmann-Lévy, 1991.
[3]Cf. les travaux de Fahrad Khosrokhavar sur L’islam des jeunes, Flammarion, 1997, ou l’ouvrage de Gilles Kepel, Les banlieues de l’islam, Le Seuil, 1987.
[4]La métropole des individus, Éditions de l’Aube, 2005.
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[1]
Cf. le rapport de Stéphane Hessel, Immigrations : le devoir...
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[2]
Cf., notamment, Le culte de la performance, Calmann-Lévy, 1...
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[3]
Cf. les travaux de Fahrad Khosrokhavar sur L’islam des jeun...
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[4]
La métropole des individus, Éditions de l’Aube, 2005. Suite de la note...