2006
Informations sociales
Partie 1 : Sens, méthodes et fondements – en contrepoint
La figure de l’étranger
Paule Paillet
Lucienne Chibrac, Les pionnières du travail social auprès des étrangers, Éditions de l’ENSP, 2005
Parmi toutes les populations fragilisées auxquelles les travailleurs sociaux ont pour mission d’apporter leur aide, celle des immigrants occupe sans doute une place primordiale. Le livre de Lucienne Chibrac, alimenté par des documents aujourd’hui accessibles et des témoignages d’acteurs, explore le problème avec rigueur. Devoir de mémoire, certes, mais plus encore, il offre des pistes de réflexion sur la situation actuelle. Accès au territoire, droit au logement, au travail, possibilité de nationalisation... L’étude porte essentiellement sur le Service social d’aide aux émigrants (SSAE), association chargée d’une mission de service public qui vient de prendre fin dans sa forme actuelle.
Quelles sont les raisons qui peuvent inciter des êtres à abandonner leur territoire d’origine, avec tout ce que cela implique de déchirement, de risque d’aliénation, de rupture d’un groupe familial ? Désastre naturel : la maladie de la pomme de terre, à la fin du XIXe siècle, qui envoya les Irlandais vers les lointains rivages des États-Unis et de l’Australie. Désastre historique : la défaite militaire des Républicains espagnols contraints de franchir les Pyrénées pour échapper aux troupes de Franco. Et avec la prise de pouvoir par Hitler, la fuite des opposants au nazisme et des juifs que les camps allaient engloutir.
Comment réagissent les autochtones face à l’afflux des exilés ? Trop souvent, hélas, on les perçoit comme des intrus, des indésirables, prêts à s’adjuger richesse et travail. Et les États ? Les États-Unis ont été très tôt mis en face d’un problème : 3,4 à 4,5 millions de migrants de 1840 à 1921 ; 1 285 000 pour la seule année 1907. Il est vrai qu’il s’agissait d’un pays immense, avec un grand besoin de bras pour se construire. Ce qui explique sans doute la tolérance des natifs. Mais avec l’obligation de parler l’anglais, d’avoir un visa d’émigration dans le pays d’origine et instauration de quotas (1924). Le souci de préserver l’identité américaine et la crainte d’une dégradation morale surgissent. La Young Man’s Christian Association (YMCA), qui aura de nombreux contacts avec la SSAE, s’attache à la protection des jeunes immigrés.
En France, la politique face à l’immigration a toujours été en résonance avec le contexte économique. Dès le début du XXe siècle, la crainte de la dénatalité, puis la saignée de la Grande Guerre obligent à rechercher à l’étranger la force de travail. Les flux se succèdent, belge (vite tari), italien, polonais. La défaite de 1940 et l’instauration du régime de Vichy vont porter un coup mortel au droit d’asile. Le travail social devient de plus en plus dangereux et les résultats aléatoires. Dès juillet 1942, les juifs (non français seulement au début) sont livrés à Hitler. Le secours national voit, dès 1940, renforcés le pouvoir des préfets et leur rôle de discrimination. La suppression de la zone dite libre en novembre 1942 resserre inexorablement l’étau autour des juifs ; leur sauvegarde reposera de plus en plus sur des Å“uvres juives, ce qui accentue leur ségrégation. La SSAE continue ses efforts. Il survivra à la Libération, après cette période noire “où il fallait tenir sur une ligne de crête périlleuse une vitrine légale et une action clandestine”.