Partis de l’Inde du Nord-Ouest aux alentours de l’an 1000, les groupes de nomades appelés Tsiganes (ou Gipsies, Gitans, Romani, Bohémiens, selon les pays) se sont répandus lentement dans une grande partie de l’Europe et, de là, sur tous les continents. Lorsqu’ils sont arrivés en Occident au début du XVe siècle, les Tsiganes semblent, dans un premier temps, avoir bénéficié de l’hospitalité que les chrétiens réservent aux pèlerins. Mais, vivement préoccupés par le vagabondage, les États ont très vite classé les Tsiganes parmi leurs indésirables, expliquent Jean-Yves Blum Le Coat, Christine Catarino et Catherine Quiminal, qui analysent la façon dont s’est construite la stigmatisation légale des “gens du voyage
”
[1]. Ainsi, trois quarts de siècle après leur arrivée en Europe de l’Ouest, les premières mesures générales d’interdiction ou d’expulsion sont prises à leur encontre : en Suisse (1471), puis en Allemagne, en Espagne et en France (en 1498, 1499 et 1539). De plus en plus intense, la répression des Tsiganes aura pour effet, en France, la dispersion des grandes compagnies en petites bandes à la fin du XVIIe siècle et, après la Révolution française, l’installation de la plupart d’entre eux aux frontières du pays : en Alsace-Lorraine, au Pays basque et dans le Roussillon. Désignés en 1864, dans une circulaire du ministère de l’Intérieur, comme des “vagabonds étrangers connus sous la dénomination de Bohémiens
”, les Tsiganes nomades sont désormais assimilés à une “race dangereuse
”, suspectée de criminalité et devant être placée sous étroite surveillance. Cependant, la République française ne connaît que des citoyens. Aussi faut-il inventer une catégorie juridique spécifique pour distinguer un groupe ethnique qui ne peut être nommé en tant que tel. Ce sera celle de “nomade”, instituée en 1912, qui regroupe des personnes définies par leur mobilité, et dont il convient de contrôler étroitement les déplacements et l’identité. “Partant, la définition discriminatoire légale de certains individus est produite
”, soulignent les auteurs. Elle se verra confirmée par une loi du 3 janvier 1969 qui reprend cette stigmatisation du nomadisme, cependant qu’entre temps, les Tsiganes sont devenus les “gens du voyage
” – que l’itinérance caractérise, ou pas, leur mode de vie. Ce dernier reste, toujours aujourd’hui, inscrit sous le sceau de la précarité, les personnes légalement classées parmi les “gens du voyage
” étant tenues en lisières et “reléguées aux marges de la société (urbaine, notamment), assignées à des espaces que ne fréquentent que les agents de l’État chargés de leur contrôle
”.