2006
Informations sociales
Partie 1 : Répartition – ••• en contre point
La salle à manger et le salon
Alain Vulbeau
M. Perrot (dir.), De la Révolution à la Grande Guerre, tome 4, in P. Ariès, G. Duby, Histoire de la vie privée, Paris, Le Seuil, 1999
L’ordre domestique, qui relève de la vie privée, est un miroir de l’ordre social qui existe dans la vie publique. Au XIXe siècle, cette idée a organisé la vie des populations sur les plans moraux et urbanistiques. Pour la bourgeoisie émergente, fixer les familles dans leurs logements était un moyen puissant d’éviter le vagabondage ouvrier, porteur d’une criminalité potentielle et de la dangerosité révolutionnaire. Ce sont les classes privilégiées qui donneront l’exemple en aménageant peu à peu l’habitat bourgeois, tout en élaborant le projet des cités ouvrières autour des grands bassins industriels. Comme l’analyse l’historienne Michelle Perrot, l’art de gouverner inclut progressivement l’univers domestique.
C’est Roger-Henri Guerrand qui décrit précisément comment l’espace domestique que nous connaissons encore s’est structuré, en particulier à Paris. L’immeuble bourgeois se développe dans la seconde moitié du XIXe siècle, alors qu’en parallèle, l’habitat ouvrier prend son essor dans des quartiers réservés aux seules classes laborieuses. C’est sous Haussmann que se fixent les gabarits urbains qui arrêtent les dimensions précises de la voirie et des immeubles. Ainsi, dans les rues dont la largeur est de 9,75 mètres et plus, les balcons des immeubles peuvent dépasser de 50 centimètres vers l’extérieur, à partir de 4 mètres de hauteur, et de 80 centimètres, à partir de 5,75 mètres.
Dans les immeubles des plus aisés, les appartements donnent sur cour et sur rue, et leur accès se fait par un grand escalier intérieur en pierre ou en bois, quand on descend dans l’échelle sociale. En moyenne de quatre étages, ces immeubles comptent trois niveaux nobles ; un dernier niveau, auquel on accède par un escalier de service, est réservé à la domesticité ou aux enfants des familles des étages inférieurs.
La pièce centrale est la salle à manger, qui est un espace de représentation pour l’extérieur. On y exhibe l’argenterie et des “surtouts”, pièces d’orfèvrerie décoratives. Les repas sont un moment important de la vie sociale car s’y concluent affaires et mariages. Ils font l’objet d’un investissement financier et d’un raffinement gastronomique fondés sur le calcul des bénéfices que pourraient leur accorder leurs commensaux. Le plan de table devient stratégique et le maître de maison, grand seigneur, goûte les plats avant de les servir à ses hôtes.
Mais la salle à manger est aussi un lieu de réunion familiale. En dehors des repas, le mari y lit son journal et la femme se livre à quelques travaux d’aiguille, tandis que les enfants jouent.
Cependant, la pièce va peu à peu souffrir de l’exiguïté des appartements et du mauvais éclairage car elle est souvent sur cour, d’où l’appel au salon qui va peu à peu devenir un espace bien spécifique, à la fois public et privé. Les petits bourgeois s’en servent très peu et laissent les meubles sous des housses, alors que les grands bourgeois font de leur salon un espace théâtral, ouvert sur l’extérieur et où l’on accueille, à date fixe, poètes, peintres et autres artistes.