Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
146 pages

p. 64 à 65
doi: en cours

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Partie 2 : Mobilité et sociabilité

n° 130 2006/2

2006 Informations sociales Partie 2 : Mobilité et sociabilité

Promenade au Val Fourré

Pascale Legué Anthropologue, chercheur associée du laboratoire d’Anthropologie maritime (CNRS-MNHN), elle intervient aussi dans le champ des études. Dans le cadre de travaux sur les questions urbaines, elle développe particulièrement une réflexion autour de deux thématiques : “la maison individuelle, urbanisation et mode d’habiter” et “l’enfant dans la ville”.
Quelle drôle d’idée ! Que veut cette ethnologue [1] ? Que nous allions, pendant l’école, là où on habite… jamais personne de l’école n’est venu.” Dans le cadre d’une étude sur le vécu scolaire à Mantes-la-Jolie, j’invite quatre groupes de huit élèves de cinquième et quatrième à me faire découvrir leurs lieux de vie quotidienne (leur “chez-moi”, “le terrain de foot”…). Pour saisir leur relation à l’école, il me faut comprendre leur façon de vivre “leur” ville et amorcer la relation de confiance nécessaire à la poursuite du dialogue autour de la question scolaire.
Une règle est donnée : ils ont l’initiative du voyage, et l’accompagnateur (enseignant ou surveillant dont la présence est obligatoire) se doit d’effacer son autorité et de se laisser guider. Cette prescription sera respectée, mais elle déconcerte tout autant les élèves que l’encadrement car elle inverse les rôles généralement établis dans le cadre scolaire.
Avant de quitter l’école, les jeunes discutent ensemble du trajet afin que nous passions devant chez chacun d’entre eux. Le refus de quelques-uns est aussi admis. Cette attitude, généralement argumentée a posteriori, traduit leur peur de devoir justifier auprès d’un tiers la présence d’“étrangers” dans “mon quartier [2], ou encore leur crainte de révéler aux adultes présents, peut-être même aux autres élèves, un “chez-moi” problématique. En majorité, la surprise initiale dépassée, les jeunes sont heureux que quelqu’un s’intéresse à leur univers. C’est aussi l’occasion pour eux de commenter le sentiment d’invisibilité que leurs espaces résidentiels créent dans le monde de l’école.
Pour moi, le voyage débute, à la Prévert, à la sortie de l’école. Les premiers pas des élèves sont timides et plutôt différents de ce que j’ai pu observer à l’heure de la sortie. Cette échappée peu habituelle les incite à limiter leur mouvement. La première rue est traversée au passage clouté et au feu rouge ! Ce n’est qu’après discussion qu’ils se réinscrivent dans leur pratique quotidienne et que, en réempruntant leurs parcours, ils me font découvrir leur ville. Dès lors, passages cloutés, feux et trottoirs sont partiellement délaissés pour suivre à diverses reprises des sentiers que les pas des usagers ont dessinés au milieu des espaces verts. Ils ont pris l’habitude de les utiliser le matin pour se rendre à l’école – “Pour y aller vite.” Le soir, les trajets adoptés au retour du collège sont souvent plus fantaisistes. Les aventures personnelles les dessinent – “On raccompagne le copain” ; “On passe devant cette maison parce que le jardin est joli” ; “On va chercher le plus jeune frère à l’école.
Dans tous les cas, on repasse toujours chez soi pour goûter.
Dans ces années de collège, l’appartenance à un quartier dessine encore fortement les affinités amicales, même si, en raison des sectorisations de collège plus élargies qu’en primaire, on voit apparaître une certaine mixité relationnelle inter-quartiers. Il existe pourtant des frontières qui ne sont jamais franchies – “Moi, j’habite dans le quartier d’à côté. Je passe tous les jours devant le lotissement, mais je n’y étais jamais allé.
Au cours des visites, leur attitude discrète a traduit leur inaccoutumance à introduire des inconnus dans leur univers résidentiel. Elle révèle aussi combien les réputations, qui peuvent concerner aussi bien les quartiers du Val Fourré que les autres secteurs résidentiels, parviennent à restreindre leur accès à la ville, d’autant plus que les interdits parentaux viennent souvent renforcer ces appréciations. À cet âge, on vit encore principalement dans son périmètre résidentiel, même si, à partir de la sixième, celui-ci tend progressivement à s’élargir.
Et si après l’école, dans la ville “classique”, les élèves disent plutôt rester chez eux, dans les quartiers, “on descend”. Les logements étant petits, le “dehors” élargit l’espace de vie ; le “devant” d’immeuble est investi et, comme il est peu fréquenté par les automobiles, il autorise une grande liberté de mouvement. Il est aussi vécu, à cet âge, comme un lieu protecteur car chacun se sait “sous l’Å“il collectif [3]”.
Au travers de ces récits, on s’aperçoit que le Val Fourré, souvent perçu par le visiteur comme un vaste terrain vague parsemé de bâtiments horizontaux et verticaux, est en réalité, dans la journée, “un terrain plein : plein de monde et de vie” (Fr. Maspero). Plein d’enfants, mais aussi d’adultes qui s’y retrouvent, y jouent ou y débattent, même s’il est rarement aménagé pour inviter à la rencontre : aucun espace de jeu ni aucun banc à l’horizon ! Et pour les jeunes rencontrés, “mon quartier” est un véritable “espace habité” (C. Pétonnet), approprié, investi et socialement valorisé sans pour autant nier la réalité. Les voitures brûlées qui me sont montrées en sont l’expression. Mais cette violence ne leur appartient pas, elle relève selon eux du monde de la nuit ou encore de la télévision.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  P. Legué, Profils d’élèves de cinquième et quatrième dans deux collèges du Val Fourré, Epamsa, 2003.
·  D. Lepoutre, CÅ“ur de banlieue. Codes, rites et langages, Paris, O. Jacob, 1997.
·  Fr. Maspero, Les passagers du Roissy-Express, Paris, Le Seuil, 1990.
·  C. Pétonnet, Espaces habités. Ethnologie des banlieues, Paris, Galilée, 1982.
 
NOTES
 
[1]Les termes ethnologue, anthropologue… furent expliqués dès la première réunion, ainsi que les raisons de l’étude commandée par l’Établissement public d’aménagement du Mantois Seine Aval.
[2]Mon quartier” désigne un lieu d’appartenance dont le centre est le logement. Cette expression est employée par les jeunes du Val Fourré. Dans les zones urbaines attenantes aux grands ensembles, les élèves disent ne jamais désigner leur zone résidentielle ainsi car elle est trop entachée d’une image négative.
[3]Expression entendue à Marseille signifiant la surveillance des enfants par la communauté résidentielle.
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