2006
Informations sociales
Partie 2 : Mobilité et sociabilité
Transports urbains et vieillissement
Innovations toulousaines
Serge Clément
Sociologue, ingénieur au CNRS (CIRUS-CIEU - Centre interdisciplinaire de recherches urbaines et sociologiques, Toulouse), il travaille sur le vieillissement. Parmi ses dernières publications on peut citer : S. Clément et J.-P. Lavoie (dir.), Prendre soin d’un proche âgé : les enseignements de la France et du Québec, Éditions Éres, 2005, 286 p., et S. Clément, J. Mantovani et C. Rolland, “Réseau de soin ou réseau de santé : les perspectives « géronto-gériatriques » révélées par les Unités mobiles hospitalières”, Sociologies pratiques, n° 11, 2005, p. 57-72.
Les transports en commun urbains ne répondent pas aux craintes et aux attentes des personnes âgées. S’il est souhaitable que les personnes du grand âge continuent à investir l’espace public, malgré leurs difficultés ou leur sentiment d’y être moins tolérées, les opérateurs de transports, et bien d’autres acteurs de la ville, doivent penser le vieillissement en d’autres termes que le handicap physique. Sur l’aire toulousaine, les divers modes de transport proposés visent pour le moment davantage à répondre aux besoins des personnes souffrant de divers handicaps, ou à une meilleure qualité du service pour tout le monde, qu’à une population qui a simplement vieilli.
À Toulouse, l’autorité organisatrice des transports Tisséo a mis au point trois modes de déplacement différents visant à répondre aux besoins du plus grand nombre : bus et métro ; “mobibus” à destination des personnes handicapées ; et une navette électrique dont les arrêts se font à la demande de l’usager. Des mesures qui visent à rendre la ville accessible à ses habitants, y compris aux personnes à mobilité ou à autonomie réduite et aux personnes fragiles. Mais ces apports techniques suffisent-ils à faire sortir ces personnes dans la cité ?
L’expression “personnes âgées” désigne à l’origine une catégorie des politiques publiques, et si elle a été très largement adoptée dans la société, c’est parce qu’elle reste commode pour figurer un ensemble de personnes endossant la connotation de l’âge avancé. Mais le démographe, bien souvent, fait commencer la catégorie des personnes âgées à 60 ans (en fait à l’âge légal de la retraite des salariés), alors que d’autres distinctions tendent à s’imposer, comme les “seniors”, les “personnes âgées dépendantes”, à des âges relativement variables suivant les auteurs. Une autre notion vient se superposer à la catégorie d’âge, celle de handicap, au point que les politiques publiques hésitent à séparer ou à faire se recouvrir les deux paramètres : si l’Allocation personnalisée d’autonomie n’est versée à des personnes handicapées qu’à partir de 60 ans, la nouvelle loi sur les personnes handicapées
[1] a l’ambition de s’intéresser à tous les handicaps quel que soit l’âge. L’exemple de l’accessibilité aux transports urbains à Toulouse montre que ce travail sur les catégories traverse les divers acteurs concernés, et que la notion de handicap ne peut tout à fait suffire à rendre compte des difficultés liées à l’âge dans l’utilisation des transports en ville.
L’usage de la ville par les plus âgés pose la question de la légitimité à s’exposer dans l’espace public lorsqu’on a atteint un certain âge. Cette présence parmi les autres, hors de son domicile propre, ne va pas de soi aux yeux de bien des vieilles personnes, et les difficultés de mobilité au sens strict (liées à des incapacités qui ne seraient que physiques) sont souvent le prétexte à venir de moins en moins se confronter aux autres dans l’espace public. En France, l’enquête “Ménages et déplacements”, réalisée depuis 1995 (CERTU, 2002), montre que la mobilité (mesurée par le nombre de déplacements et la distance parcourue) décroît avec l’âge et chute à partir de 80 ans. Mais les entretiens réalisés dans des enquêtes qualitatives évoquent ces difficultés vécues comme la rencontre entre une diminution des performances physiques et un environnement matériel et humain peu favorable (Clément et al., 1996). C’est parce que les trottoirs déjà étroits sont encombrés de piliers et de barrières empêchant le stationnement des voitures qu’il est malaisé de s’y déplacer à pied. C’est parce que les rues piétonnes sont fréquentées par une foule dense et vive (jeune), que l’on s’y sent maladroit et incompétent, alors que l’on est seulement un peu plus lent et que l’on craint davantage la chute (aux conséquences plus redoutables pour une vieille personne que pour une jeune). Le processus de déprise qui caractérise le vieillissement (Clément et Mantovani, 1999) n’est pas seulement une façon de remplacer certaines activités que l’on se sent moins capable d’effectuer par d’autres tout aussi essentielles dans la continuité de son identité, c’est aussi, face aux regards des autres, lorsqu’il est stigmatisant, éviter la confrontation en sortant de moins en moins de son domicile (Mantovani et Membrado, 2000).
La déprise de l’espace urbain, qui suppose que l’on concentre ses efforts sur des lieux et des personnes qui permettent de conserver l’essentiel de ses intérêts, s’accompagne de diverses négociations avec les autres, car on n’est pas seul pour choisir les formes que prend son vieillir propre. Au même titre que l’usage d’objets techniques domestiques (Clément, 2003), celui des moyens qui vont aider à continuer à occuper la ville se réalise en lien avec les proches, que ceux-ci appartiennent à la famille ou au réseau de relations amicales. Une dame de 84 ans raconte ses sorties en ville comme le ferait volontiers une adolescente : “Si je veux voir dans un magasin quelque chose qui me plaît, j’y vais avec une copine […]. Quand on se promène dans les magasins comme ça, on dit des bêtises et on rigole.” Ceci n’empêche pas que l’idéal d’autonomie individuelle continue à s’exercer, et le moment de l’usage des moyens techniques qui signalent trop clairement l’incompétence est reculé le plus loin possible. On connaît le peu d’enthousiasme que les personnes âgées très handicapées manifestent à porter le médaillon de la téléalarme sur elles (Saint-Laurent-Kogan, 2003).
Se déplacer en ville au grand âge
Lorsque les difficultés à la mobilité commencent avec l’âge, quels sont les moyens que les personnes ont à leur disposition pour continuer à fréquenter la ville ? Cela dépend d’abord de leurs habitudes de déplacement, car on ne bouleverse pas ses pratiques brutalement en vieillissant. Les pays européens s’opposent ainsi très nettement à l’Amérique du Nord dans le domaine des déplacements urbains : aux États-Unis, seuls 8 % des déplacements des plus de 65 ans sont réalisés à pied ou à bicyclette, contre 55 % en Allemagne et 48 % aux Pays-Bas (Bailey, 2004). Aux États-Unis, la culture de la voiture s’est développée alors que l’urbanisation ne se souciait pas d’adapter l’environnement aux déplacements piétonniers. Si les pays européens veulent au moins conserver ces pratiques dont on voit bien l’intérêt en termes d’environnement et de santé publique (les villes des États-Unis tentent de développer la marche à pied pour lutter contre l’obésité), des moyens de transport en commun permettant le maintien de ces activités sont nécessaires. Mais il n’est pas évident que l’autobus urbain puisse servir de substitut aux difficultés de déplacement liées à l’âge, que ce soit pour pallier la fatigue ou la gêne à la marche, ou pour remplacer une démotorisation le plus souvent concédée par la vieille personne à son entourage. Des enquêtes réalisées en Norvège et au Royaume-Uni (Dejeammes, 2004) montrent que les difficultés des personnes âgées vis-à-vis des transports publics concernent essentiellement la montée et la descente du véhicule ; la perte d’équilibre à l’intérieur du véhicule ; l’équipement peu adapté sur les points d’attente ; le manque d’information ; le sentiment d’insécurité (notamment en ce qui concerne la gestion de la destination, la sécurité physique…).
Face aux problèmes de mobilité, les réponses les plus classiques des villes en matière de transports sont passées par la catégorie “Personnes à mobilité réduite” (Clément
et al., 2005). Pourtant, Stéphane Chevrier (1999) montre comment les concepteurs du métro VAL
[2] présentent en fait trois figures différentes de la personne âgée. À côté de la figure dominante de la “PMR”, est parfois évoquée celle de la “Personne à autonomie réduite” (“
qui ne parvient pas à décrypter ou à décoder les signes et les symboles d’un environnement technique”) et celle de la “Personne fragile” (“
potentielle victime de l’incivilité ou de l’incivisme de certains usagers”). Ces catégories ne concernent pas seulement les personnes âgées, mais aussi ceux et celles qui sont en fauteuil roulant, ou chargés de colis, ou poussant une voiture d’enfant, ou encore les femmes enceintes… L’idée générale développée aussi bien par les spécialistes du handicap que par les opérateurs de transports ou les urbanistes est qu’un service plus aisé à utiliser par des personnes à mobilité réduite peut être profitable au plus grand nombre.
Il reste qu’une catégorie “personne âgée”, qui dépasserait une vision essentiellement fonctionnelle centrée sur le manque, sur la réduction et sur l’incompétence, pour tenter de mettre en avant des qualités spécifiques aux gens qui ont vécu plus longtemps que les autres, et qui de ce fait ont un autre rapport au temps, qui ont le savoir d’une profondeur historique de l’existence, qui peuvent transmettre, par leur exemple même, les bénéfices de la lenteur, n’est pour le moment pas réellement pensée.
À Toulouse (en fait dans l’agglomération puisque Tisséo
[3], l’autorité organisatrice des transports, couvre l’agglomération), on peut distinguer trois types de transports que les personnes âgées utilisent, qui recoupent les catégories que nous venons de considérer.
Bus et métro pour tout le monde
Le métro, dont la première ligne a été ouverte en 1993, est un VAL qui permet l’accès au plus grand nombre (en particulier grâce aux ascenseurs à toutes les stations). Les bus sont progressivement équipés en matériel accessible aux handicapés moteurs en fauteuil roulant (palette d’accès automatique, possibilité pour le bus de “s’agenouiller”, places réservées à l’intérieur du bus). Actuellement, 40 % du parc est ainsi équipé. Certains aménagements (bus à plancher bas, annonces sonores…), qui visent d’abord des personnes handicapées, profitent à tout le monde. Mais c’est la politique tarifaire qui est l’attracteur majeur pour les personnes âgées : à partir de 65 ans, le bus est gratuit. Cette mesure, qui date de 1972, a été prise à un moment où les générations âgées étaient beaucoup moins solvables qu’aujourd’hui, mais sa remise en cause n’est pas d’actualité. Ce privilège fait partie d’un ensemble d’avantages offerts par la municipalité (sur les entrées de lieux culturels, par exemple).
Le mobibus
Il s’agit d’un service de transport spécifique à la demande, capable de se déplacer dans 86 communes de l’agglomération. Un minibus est spécialement aménagé pour recevoir des fauteuils roulants. Sont concernés aussi les handicapés visuels qui ne peuvent utiliser les transports en commun. La carte mobibus est délivrée sous condition de certificat médical, et le tarif est de 3 euros le déplacement (mais des formules d’abonnement sont proposées). Un accompagnateur prend en charge la personne. 35 000 déplacements ont été effectués en 2004 (la fréquentation est en augmentation de 30 %). Près de 60 % de la clientèle est composée des 70 ans et plus.
La navette électrique
Ce minibus, en fonctionnement depuis 2004, se déplace dans le centre-ville sur un circuit fixe. Son parcours emprunte des rues dont la plupart ne sont pas accessibles aux autres bus. Les arrêts se font à n’importe quel point du circuit à la demande des usagers, aussi bien pour monter que pour descendre, et il est gratuit. Il n’est spécifique à aucune catégorie de population et a subi, peu après sa mise en service, deux modifications : dans le parcours, qui passe désormais par l’Université du centre-ville, et dans l’aménagement intérieur, puisqu’il peut prendre des fauteuils roulants. Parmi ses 2 000 voyageurs par jour, la population des personnes âgées de 60 ans et plus est sur-représentée (28 % des passagers). Les passagers peuvent constater le caractère convivial de ce mode de transport, où le client dit “bonjour”, “au revoir” et “merci”.
Ces divers modes de transports urbains sont susceptibles de répondre aux besoins de la grande majorité des personnes âgées de Toulouse, même si aucun n’est spécifique à cette population (la catégorie d’âge n’apparaît que dans la politique tarifaire). Les handicaps majeurs (que la figure de la personne à mobilité réduite en fauteuil roulant représente de façon dominante) peuvent être pris en charge de plus en plus par le réseau commun ou par le service à la demande. Il reste encore à évaluer si ces moyens techniques sont suffisants pour faire sortir les personnes handicapées en ville, tant leur mise à l’écart de l’espace public est ancien (les personnes handicapées sont encore peu visibles dans les bus). Toutefois, certaines caractéristiques de la vieillesse ne sont pas prises en compte, et les opérateurs de transports en prennent conscience. Des transports en douceur, capables de respecter une certaine lenteur, permettant des relations entre populations variées répondraient aux attentes de celles et ceux qui commencent à hésiter à se confronter à la société du temps contraint, créatrice d’impatience. â–
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L. Bailey, “Aging Americans : Stranded without Options : Surface Transportation Policy Project”, 2004. http://www.apta.com/research/info/online/aging_stranded.cfm
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CERTU, Mobilité et seniors. Actes de la journée du club mobilité, Centre d’étude sur le réseau de transport et l’urbanisme, 2002.
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S. Chevrier, “Métros légers et personnes âgées : les trois figures de la personne âgée”, Retraite et société, n° 26, “Technologie et vieillissement”, 1999.
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S. Clément, “Le vieillissement, avec le temps et malgré le monde”, Empan, n° 52, “Vieillir entre proches et professionnels”, décembre 2003, p. 14-22.
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S. Clément, J. Mantovani, “Les déprises en fin de parcours de vie”, Gérontologie et société, n° 90, 1999, p. 95-108.
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S. Clément, J. Mantovani, M. Membrado, “Vivre la ville à la vieillesse : se ménager et se risquer”, Les annales de la recherche urbaine, n° 73, 1996, p. 90-98.
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S. Clément, C. Rolland, C. Thoer-Fabre, Usages, normes, autonomie : analyse critique de la bibliographie concernant le vieillissement de la population, rapport PUCA, CIRUS-Cieu, février 2005.
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M. Dejeammes, “Pratiques de déplacement des personnes âgées en France et en Europe”, Villes et vieillir, 3e séminaire : “Mobilité des personnes vieillissantes. Accessibilité à l’espace public”, 5 mai 2004.
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J. Mantovani, M. Membrado, “Expériences de la vieillesse et formes du vieillir”, in Informations sociales, n° 88, “Vieillir : l’avancée en âge”, 2000, p. 10-17.
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A. de Saint-Laurent-Kogan, “Quels usages de la télé-assistance pour le maintien à domicile des personnes âgées dépendantes ? Le rôle des opérateurs de l’offre”, colloque “Les nouvelles technologies dans la cité”, Université de Rennes-I, Rennes, décembre 2003, http://tic-cite.univ-rennes1.fr
[1]
Loi n° 2005-102 du 11 février 2005. Jusqu’à présent, les lois régissant le handicap concernaient les handicapés dits adultes, ce qui excluait les moins de 20 ans et les plus de 60, qui relevaient (et relèvent encore) d’autres régimes. La nouvelle loi prévoit, d’ici à trois ans, de faire tomber la barrière des jeunes, et d’ici à cinq ans, celle des personnes âgées, afin que les handicapés de tout âge soient concernés par le même régime.
[2]
Métro entièrement automatique, sans chauffeur, réalisé dans plusieurs villes françaises comme Lille, Rennes et Toulouse, et sur la ligne OrlyVal.
[3]
L’auteur remercie le personnel de Tisséo pour lui avoir fourni les données (notamment chiffrées) contenues dans cette partie.