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CNAF

I.S.B.N.sans
156 pages

p. 115 à 116
doi: en cours

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Partie 3 : Le sens d'une institution – en contre point

n° 131 2006/3

2006 Informations sociales Partie 3 : Le sens d’une institution – en contre point

Une filiation difficile

Paule Paillet

Marie Nimier, La reine du silence, Gallimard, 2004

Marie Nimier est la fille de Roger Nimier, un écrivain que la publication du Hussard bleu fit, en quelque sorte, l’emblème d’une école de romancier de l’immédiat après-guerre, et qui se tua au volant de sa voiture en 1962. La reine du silence est une quête à la recherche d’un père disparu, qu’elle a à peine connu (elle avait 5 ans à sa mort), et dont elle veut retrouver le visage. Entreprise hasardeuse et pleine de périls. Elle a longtemps hésité. Écrire sur ce père l’inquiétait comme si c’était un vol, une transgression, comme si les Å“uvres de ce père de légende constituaient pour elle un interdit littéraire. Père improbable, cerné par trop de témoignages contradictoires de ses amis. Père au comportement parfois sadique et même physiquement dangereux quand il a bu. Encombré de sa progéniture, peu compatible avec son image de marque, bien loin de s’inscrire dans une fonction protectrice rassurante. Il a des attitudes de rejet qui font que la fillette se sent souvent une gêne, “de trop”, ”pas à la hauteur”. Ses tentatives de séduction tombent à plat. De cela, elle se souvient non sans amertume. Et les quelques gestes de tendresse revenus à sa mémoire restent pour elle des instants émotionnellement très forts. Une lettre de Roger adressée à un ami, qu’elle découvrira lors d’une vente aux enchères de manuscrits, va ajouter une pierre à son édifice de reconstruction. Il écrit : “Au fait, Nadine a eu une fille hier. J’ai été immédiatement la noyer dans la Seine pour ne plus en entendre parler.” Ironie pour tenir le sentiment à distance ? Goût de la provocation contre des aspects de convention ? Comment une femme devenue adulte et mère de deux garçons peut-elle recevoir cette étonnante condamnation à mort ? À 25 ans, Marie se jettera dans la Seine du haut du pont de l’Alma, incapable d’expliquer sur le moment cette tentative de suicide. Plus tard, ayant lu la missive paternelle, elle verra dans son acte la volonté inconsciente de “mettre à exécution” les mots de son père. Mais elle a échoué. Il faudra donc trouver une autre voie pour se rapprocher de lui. Sa dévotion, si peu payée en retour, explique son livre : assembler des témoignages sur ce personnage ambigu pour que son identité à elle trouve une réassurance, pour venir à bout d’un héritage à la fois fascinant et mortifère. “Comment ça marche un père ?”, question qui scande tout le roman. Sonder la mémoire de ses frères : se souviennent-ils des épouvantables disputes des parents en instance de divorce ? Celle de sa mère, peu crédible puisqu’elle cultive, contre toute vraisemblance, le mythe des enfants, fruits de l’amour. Et l’ombre de Roger, toujours là : sa mort au volant n’explique-t-elle pas l’incapacité de sa fille à obtenir son permis de conduire ?
L’ouvrage navigue entre les témoignages d’une petite enfance “chavirée”, réminiscences incertaines souvent, mais qui parfois s’imposent comme des flashs, et le quotidien d’une femme en recherche de sens. Celle que son père avait appelée “la reine du silence” sort du mutisme par la grâce de l’écriture. Elle se réapproprie ce géniteur quasi mythique à cause de sa fulgurante apparition dans le monde des lettres et de sa mort brutale prématurée. Elle a gagné l’apaisement.
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