Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
156 pages

p. 120 à 121
doi: en cours

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Partie 3 : Le sens d'une institution

n° 131 2006/3

2006 Informations sociales Partie 3 : Le sens d’une institution

Enfants placés, parents suppléants : filiation et affiliation

Anne Cadoret CNRS-GRASS
Certains enfants se voient éloignés de leurs parents qui ne peuvent accomplir les fonctions parentales de garde, de soin, d’éducation. En conséquence, des services de l’État (Aide sociale à l’enfance, Protection judiciaire de la jeunesse) ont été mis en place pour “suppléer” les parents dans l’accomplissement difficile des fonctions parentales. Ces enfants sont placés en institution ou en familles d’accueil, le choix entre ces deux placements se faisant en fonction de la situation familiale et de l’âge de l’enfant. Toutefois, plus l’enfant est jeune, plus il est susceptible d’être confié à une famille d’accueil afin de bénéficier d’un maternage et de piliers affectifs.
Si tous les enfants placés ont à vivre avec l’éloignement de leurs familles d’origine et à se construire avec des parents en grande difficulté (économique, psychologique, sociale, l’une renforçant l’autre), ceux confiés à une famille d’accueil vont aussi se trouver à la croisée de deux familles : leur famille d’origine et leur famille d’accueil. Bien sûr, ils ne sont les enfants que d’une seule de ces deux familles, la famille d’origine ; et pourtant, ne sont-ils affiliés qu’à celle-là ? Que nous disent ces enfants de leur construction familiale ? À quel ordre familial ont-ils été soumis ?
Deux grandes doctrines familiales ont régi les interventions de l’État, grand ordonnateur de l’ordre familial. D’abord, une coupure d’avec la famille d’origine et un grand silence sur la question de l’appartenance familiale, car si l’enfant doit se démettre de sa famille d’origine, il n’est pas pour autant inscrit dans sa famille nourricière (ancienne désignation de la famille d’accueil). Puis, dans les années 1980, avec le rapport Bianco-Lamy, est déplorée l’absence de la famille d’origine de l’enfant : “Les enfants et les familles ne tiennent pas, dans la réalité, la place primordiale qui est la leur dans la doctrine [1]. Y est précisé le premier objectif de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), qui est la reconquête familiale de l’autonomie ; l’intervention de l’ASE doit se limiter à une action sociale sur l’enfant, l’intervention de la justice pouvant seule modifier l’exercice de l’autorité parentale. Cependant, si précédemment l’enfant placé se retrouvait sans famille, à la différence des enfants élevés dans leur propre parenté qui étaient dits “de famille [2], maintenant, il se retrouve assigné à sa famille d’origine, mais bien qu’à cette seule famille d’origine…
Est en partie oubliée la nécessaire mise en scène quotidienne de la filiation, sont oblitérés les effets de l’introduction d’une autre famille – la famille d’accueil –, d’une vie familiale partagée… Est oubliée la manière dont se construit l’identité de l’enfant.
Cette dernière se forme de ses nom(s) et prénom(s), mémoire et marque publique de son inscription généalogique ; de son corps fabriqué par ses géniteurs/parents, nourri par les nourriciers (parents, famille d’accueil) et modelé par les attitudes acquises tout au long de l’enfance. Lorsque l’enfant reste plusieurs années dans une famille, est-il raisonnable de vouloir garder celle-ci en marge de la parenté ? Lorsque lui-même réclame une parcelle de l’identité de la famille d’accueil, se mettant fictivement en position de leur enfant ou petit-enfant par l’utilisation de la terminologie de parenté ou le désir de porter leur nom, n’est-ce pas la reconnaissance d’une parenté quotidienne qu’il revendique ? Vu l’emphase portée sur l’inscription généalogique dans notre conception de la parenté, l’enfant ne peut le faire alors qu’en niant abusivement sa parenté propre. Et cet abus concerne, sous une forme ou sous une autre, les trois interlocuteurs en jeu : l’enfant, les familles d’origine et d’accueil, car l’histoire de la vie, de l’être, ne peut s’effacer. Même si l’enfant n’est pas élevé par ses géniteurs/parents, il est issu de leurs corps, de leurs désirs ou de leurs malheurs. C’est d’ailleurs ce que nous rappellent les revendications des enfants adoptés (de façon plénière) recherchant leurs origines, non pour remettre en cause l’adoption [3], ni le nom de leurs parents adoptifs, ni leur place dans la chaîne généalogique, mais pour détenir leur histoire complète. Toutes ces demandes identitaires de l’enfant, d’autant plus fortes qu’il se trouve dans des situations d’adoption ou de placement de “substitution” voire de “suppléance”, pointent le déficit de construction de notre parenté.
Comment nommer, et par là même donner consistance à cette pluralité de figures parentales ? E. Goody [4] note que dans certaines sociétés, être parent répond à plusieurs fonctions, telles que mettre au monde, nourrir, élever, donner un statut ; et que ces fonctions peuvent se répartir entre plusieurs personnes qui ne seront pas toutes parent, mais qui seront toutes rappelées, reconnues dans leur fonction. Il me semble que nous pourrions transposer cette manière de concevoir les liens de parenté à notre propre société, en pensant à une pluriparenté. Cette dernière se décline sur plusieurs registres : registres éducatif, généalogique, biographique. Selon les situations, les pluri-parents ne demandent pas la même chose, pas le même statut.
Anne Cadoret est l’auteur de Parenté plurielle. Anthropologie du placement familial, Paris, L’Harmattan, 1995.
 
NOTES
 
[1]J.-L. Bianco, P. Lamy, L’aide à l’enfance demain, ministère de la Santé et de la Sécurité sociale, coll. “Études et documents”, 1980, p. 32. Ce rapport reprend des recommandations données dix ans plus tôt dans le rapport Dupont-Fauville.
[2]Pour reprendre une expression qui m’avait beaucoup frappée lors de mon travail sur la parenté d’accueil dans le Morvan.
[3]Dans l’émission télévisée “Ça se discute”, diffusée en mars 1997, traitant de ce thème, les enfants adoptés donnaient comme “vrais parents” leurs parents adoptifs.
[4]E. Goody, “Forms of Pro-Parenthood : the Sharing and Substitution of Parental Roles”, in J. Goody (éd.), Kinship, Londres, Penguin Books, 1973.
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