Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
156 pages

p. 126 à 132
doi: en cours

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Partie 3 : Le sens d'une institution

n° 131 2006/3

2006 Informations sociales Partie 3 : Le sens d’une institution

Dans le champ de l’intervention sociale

L’impact des mutations familiales sur les pratiques et sur les formations

Laurent Ott Éducateur, enseignant, formateur à l’école de formation psychopédagogique (EFPP), docteur en philosophie, il est auteur de Travailler avec les familles (Érès, 2004) et de Les enfants seuls, Dunod, 2003.
Les modifications qui affectent la filiation et le vécu de la parentalité concernent au premier chef les travailleurs sociaux, souvent en lien avec les familles atypiques. Or, pour y faire face, ces derniers disposent souvent d’un socle de formation initiale qui reste centré sur la référence à la famille traditionnelle. Les pratiques, dans ce domaine, sont souvent en avance sur les formations qu’il conviendrait de revisiter.
Comment, en présence des familles, les travailleurs sociaux adaptent-ils leur savoir-faire et leur pratique aux nouvelles problématiques familiales ? C’est à la fois la forme de leur intervention qui est interrogée et le fond. Comment se situer face à des situations inédites ? La formation doit pouvoir aider les professionnels tant au plan théorique que personnel.
Les travailleurs sociaux sont confrontés sur le terrain à ce qu’il est devenu courant d’appeler les “nouvelles configurations familiales”. Ils sont amenés à prendre en compte des situations qui se généralisent : recomposition des couples et cohabitation avec les beaux-parents (ou faisant fonction de), présence des demi-frères et demi-sÅ“urs, ou encore des “quasi-frères” et “quasi-sÅ“urs”. Situations statistiquement plus courantes que celles liées à l’“homoparentalité” ou aux enfants issus de PMA, ces dernières devant être néanmoins prises en considération dans les mutations actuelles.
Comment les pratiques du travail social peuvent-elles s’adapter aux évolutions de la parentalité et des modes de filiation ? Comment, de surcroît, le rapport entre des cultures différentes rend encore plus complexe l’appréhension de ces situations ? Comment la formation des travailleurs sociaux peut-elle se transformer pour accompagner ces mouvements ? Telles sont les questions qui structurent cette réflexion, que j’aborderai du point de vue du formateur en formation initiale et continue.
 
Nouvelles réalités, nouveaux outils
 
 
Confrontés à la prise en compte des familles dont les situations tranchent avec le modèle traditionnel, les travailleurs sociaux ressentent communément le besoin d’adapter, voire de transformer non seulement leur cadre de compréhension des situations rencontrées, mais également leur panel d’“actes éducatifs de base”. Ceci principalement autour de deux axes :
Le changement du mode d’accueil : passer de l’individu ou du couple au groupe
Les travailleurs sociaux constatent que les techniques traditionnelles d’entretien en face à face dans leur bureau (base classique du “travail avec les familles”) ne sont pas adaptées aux situations qui mettent en cause une famille élargie. D’autres “intervenants parentaux” doivent être entendus, qui contribuent à la réflexion éducative concernant les enfants ; il s’agit des compagnons actuels des parents, parfois même des ex-compagnons quand ceux-ci ont développé avec les enfants une relation importante qu’il est nécessaire de maintenir ; mais il en est également ainsi d’oncles, de tantes et bien sûr des grands-parents.
De ce fait, l’entretien devient souvent difficile à réaliser dans un bureau. De plus en plus, les travailleurs sociaux ressentent le besoin de se déplacer et d’aller rencontrer les nouveaux intervenants familiaux sur leur propre terrain.
Quand l’entretien ou l’accueil restent organisés dans les structures administratives ou associatives, ces actes éducatifs nécessitent souvent un aménagement des locaux pour permettre l’accueil de groupes plus nombreux, donner une place aux enfants, etc. ;
La prise en compte des parents empêchés
Comment intégrer dans le travail avec les familles les parents éloignés, séparés, exclus de la vie de l’enfant pour diverses raisons (parents incarcérés, porteurs d’un grave handicap ou d’une maladie mentale) ? Les travailleurs sociaux sont souvent obligés de réaliser un patient travail de reconstruction des liens d’attachement que l’enfant a pu développer au sein même du foyer. Il faut parfois beaucoup de temps pour comprendre à qui correspond tel prénom souvent invoqué par les enfants, pour apprendre qu’il s’agit d’un conjoint de passage, d’un ami de longue date d’un des parents, voire d’un autre enfant qui a pu vivre sous le même toit. Ce travail donne des repères à l’enfant sur des parties importantes de son histoire. Le travailleur social en facilite la transmission par le ou les parents présents.
 
S’ouvrir aux situations nouvelles
 
 
Face à ces situations familiales, les travailleurs sociaux semblent pris entre deux mouvements :
  • d’un côté, ils témoignent d’une vision ouverte de la parentalité et de la filiation qui est souvent en avance sur la loi quand il s’agit de reconnaître l’importance des intervenants familiaux qui n’ont toujours pas de statut juridique (c’est le cas du compagnon de la mère, par exemple). Ils sont également souvent attentifs à l’existence des divergences culturelles concernant les populations d’origine étrangère, notamment en ce qui concerne la conception de la famille et de la parentalité, même s’ils ne disposent pas toujours des références nécessaires. Ainsi, leur approche pragmatique des situations et des personnes semble constituer une position professionnelle marquée par une grande ouverture, tout en restant caractérisée par un centrage de l’intérêt autour de la famille nucléaire.
  • Cette ouverture reste de mise tant que l’enfant se développe favorablement. Les enfants élevés par des couples de femmes ou d’hommes (vivant ou non ensemble), les enfants récemment immigrés, ceux qui rejoignent parfois leurs “vrais” parents en France, après une longue séparation, ou ceux encore qui sont confiés à des personnes qu’ils n’avaient jamais rencontrées n’attirent pas l’attention des structures sociales tant qu’ils travaillent bien à l’école et ne manifestent pas de problèmes de violence ;
  • d’un autre côté, en cas de difficulté, il en va tout autrement, et le moindre écart par rapport à la norme sociale est dénoncé comme un facteur aggravant les difficultés des enfants. Faute de repères théoriques nouveaux, les professionnels se replient sur les modèles connus, et les vieux préjugés peuvent resurgir.
Qu’il se révèle tolérant ou bienveillant, ou encore qu’il voit du pathologique dans le moindre écart, le professionnel manque de repères pour comprendre et anticiper les enjeux réels pour l’avenir de l’enfant des situations parfois inédites qui marquent la vie de sa famille et son rapport au monde.
Il paraît ainsi nécessaire que les travailleurs sociaux puissent mieux appréhender les évolutions et les variantes sociologiques et culturelles majeures qui ont trait à la filiation et à la recomposition familiale et parentale. Comment leur formation peut-elle les préparer ou les accompagner sur ce terrain de recherches et de réflexion ?
 
Où en est la formation ?
 
 
Dans ce domaine, la formation initiale des travailleurs sociaux est encore basée sur l’étude de la famille nucléaire traditionnelle. Les référents théoriques proposés, les auteurs qui sont le plus repris par les étudiants eux-mêmes à travers leurs écrits restent encore à ce jour Winnicott, Freud, Spitz et Bowlby. Il en ressort une vision de la famille qui reste globalement traditionnelle. La famille comme groupe évolutif et interactif est assez peu étudiée, l’essentiel de la formation en psychologie continue d’être centrée sur l’étude de la relation mère/enfant.
La “nouvelle” paternité, les modifications d’appréhension de la famille (en particulier l’information sur les différences culturelles en matière d’éducation et de parentalité) et les modifications sociologiques de la famille moderne font aujourd’hui l’objet d’interventions ou de modules de formation généralisés ; mais ces apports se présentent souvent de façon indépendante des enseignements de base de la formation d’origine, sans que les liens soient nécessairement établis. Les apports culturels, anthropologiques et sociologiques apparaissent souvent aux travailleurs sociaux comme étant réservés à des situations ou à des populations spécifiques.
La formation initiale se trouve donc face à un défi consistant à donner une nouvelle cohérence, une vision d’ensemble des mutations sociologiques et culturelles qui traversent le champ de la famille et de la filiation. Il s’agit d’établir des repères théoriques rigoureux et diversifiés, tenant compte des évolutions et des différences culturelles fondamentales, afin de donner sens à la réalité rencontrée. Si les centres de formation ne prennent pas la peine d’amener patiemment le travailleur social à interroger et à déconstruire sa propre vision de la famille (héritée de son milieu et de son histoire), s’ils se contentent de présenter des apports sociologiques de base (F. de Singly ; R. Lenoir) sans mettre ce savoir en perspective et en débat, le professionnel ne se sentira guère outillé quand, dans la pratique, il sera confronté à une infinie diversité des situations familiales dont aucune ne correspond à des modèles théoriques purs.
 
La formation continue à l’épreuve de la pratique
 
 
La formation continue est sans doute cet espace privilégié de ré-interrogation des repères théoriques et pratiques. Elle est l’occasion de compléter les apports théoriques de la formation initiale en les confrontant à une réalité mouvante ; elle permet d’aborder, en situation, les situations multiples que vivent les familles. Les populations fragilisées sont en effet à l’avant-garde, et souvent malgré elles, des mutations sociologiques majeures qui affectent l’ensemble des familles, y compris celles de leur culture. Il appartient donc aux travailleurs sociaux d’adopter une posture de recherche dans ce domaine.
Cette posture nécessite d’aller au-delà des idées reçues envahissantes telles que la “démission parentale” ou la “perte de l’autorité”, pour dégager de nouvelles formes de réflexion et d’action ouvertes sur d’autres disciplines comme l’anthropologie et la philosophie. Le travail en formation continue, sur site et en équipe, constitue alors une entreprise de qualification et de construction collective de savoirs souvent innovante.
Les référentiels nouveaux restent à construire. Les travailleurs sociaux que nous rencontrons dans les espaces de formation font en général état dans ce domaine de “bricolage”, c’est-à-dire d’emprunts divers aux sciences humaines. L’enjeu pour la formation est là : chercher de nouveaux repères psychologiques, sociaux et éducatifs pour comprendre les situations nouvelles ou culturellement différentes. Toute une série de questions se posent : que retenir à ce propos des théories classiques ? Comment comprendre l’actualité des modèles théoriques et psychologiques familiaux traditionnels (et particulièrement freudiens) quand la parentalité et la sexualité se disjoignent, quand la notion d’âge et de génération semble perdre de sa pertinence, quand la cohabitation familiale exclut souvent des parents biologiques au profit d’autres intervenants adultes ? Comment adapter la vision occidentale de l’éducation à d’autres conceptions culturelles, par exemple au fait qu’en Afrique, l’importance des enfants et le contrôle de l’environnement familial et social à leur égard croissent avec leur âge ? Comment aborder la relativité de la notion d’adolescence, qui est loin d’être partagée par toutes les cultures ?
De mon point de vue, loin de faire table rase des données de base, les référentiels nouveaux devraient conserver la vision constructiviste et la théorie globale de la structuration psychologique chez les enfants, qui caractérisent le bagage des travailleurs sociaux français, mais en adaptant cette vision à la diversité sociologique et culturelle environnante. Il s’agirait donc de retrouver l’essentiel de ce que les théories classiques nous ont appris, et donc paradoxalement de revenir aussi souvent que possible aux sources.
Ainsi, les rôles parentaux devraient pouvoir être considérés comme ayant une très forte valeur symbolique, mais ne pas être nécessairement rattachés à la présence du père et la mère, sinon comment comprendre et intervenir dans ce qui se joue avec les parentalités atypiques ? De même, la notion de triangulation, nécessaire dans le cadre de la relation mère/enfant, reste d’actualité, mais elle doit être mise en regard avec la situation des femmes qui portent souvent seules quantité de contraintes, de responsabilités et de difficultés de tous ordres. Il s’agit de décrypter et de comprendre les situations d’isolement et de solitude vécues par les enfants et par les parents.
 
Des savoirs et des repères
 
 
Globalement, dans l’ensemble des formations, il s’agirait de développer davantage la place de la sociologie et de la psychologie enrichie des approches systémiques et des théories récentes comme celles sur l’attachement du jeune enfant (Adler, Bowlby, et Zazzo).
Sur le plan culturel, il est également fondamental de renforcer les repères à la fois anthropologiques et historiques afin de permettre aux travailleurs sociaux d’éviter l’écueil des généralisations abusives (il n’existe pas qu’un seul modèle africain ; concernant les problèmes éducatifs spécifiques, les modes de réponse peuvent s’opposer radicalement selon que la famille est originaire d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique centrale) et de prendre en compte le vécu du déracinement ainsi que l’influence de la culture d’origine.
Bien entendu, les capacités d’empathie et de compréhension des nouvelles situations vécues par les enfants ne doivent pas occulter la fonction d’alerte et de préoccupation des travailleurs sociaux concernant les dangers encourus par ceux-ci. Hier comme aujourd’hui, comprendre n’est pas tout accepter.
Toutefois, il ne revient pas aux seuls travailleurs sociaux de définir ce qui est ou n’est pas acceptable pour les enfants au plan de la filiation et du vécu familial. C’est à la société tout entière de se déterminer clairement, en prenant en considération le témoignage de ceux qui vivent ces situations nouvelles et des professionnels qui les entourent.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bowlby, Attachement et perte, PUF, 2002.
·  Rager Catherine, Introduction à la psychologie d’Adler, Chroniques sociales, 2005.
·  Lenoir Rémi, Généalogie de la morale familiale, Seuil, 2003.
·  De Singly François, Le soi, le couple et la famille, Armand Colin, 2005.
·  Théry Irène, Couple, filiation et parenté aujourd’hui, Odile Jacob, 1998.
·  Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1989.
·  Zazzo, L’attachement, Delachaux et Niestlé, 1996.
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