Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
156 pages

p. 14 à 15
doi: en cours

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Partie 1 : Les enjeux de la filiation

n° 131 2006/3

2006 Informations sociales Partie 1 : Les enjeux de la filiation

Questions morales et éthiques

Monette Vacquin PsychanalystePropos recueillis par  Lise Mingasson.
Informations sociales - Depuis 1978, année de naissance de Louise Brown, première enfant conçue hors du corps, on assiste à un déchaînement de l’expérimentation autour des liens de filiation. À votre avis, mesure-t-on dans la société ce fait et ses conséquences ?
Quels sont les faits ? Naissances de jumeaux à des années d’intervalle, dons d’ovocytes entre sÅ“urs jumelles, entre amies ou entre anonymes, insémination post mortem, prélèvement de matériel génétique sur un mort ou sur des fÅ“tus non viables, grands-mères porteuses enceintes du matériel génétique de leur fils ou de leur fille, mères porteuses de deux enfants issus de quatre géniteurs ou, au contraire, jumeaux portés par des mères porteuses différentes… Peut-être cette avalanche a-t-elle eu un effet sidérant, compte tenu des cordes inconscientes sur lesquelles ces expérimentations viennent jouer, absolument inédites dans l’histoire humaine. Aucune génération avant la nôtre ne s’était ouverte à de telles perspectives d’intervention sur l’espèce.
Les informations dont nous disposons sur ces évolutions sont pour une grande part de nature idéologique. L’embryon est un enjeu, il est en lui-même un objet métaphysique, parce qu’au carrefour des différences des sexes et des générations. Il est une figure d’altérité, figure du passé et figure d’avenir. Il nous manque une compréhension générale…
I.S. - Quel est le rôle de l’analyste dans cette réflexion ?
Je parle de ces évolutions comme d’un symptôme du point de vue analytique. J’essaie de savoir comment penser ce qui arrive. Je tiens la position et le langage de l’interprète. Tout indique que quelque chose d’immense est à l’Å“uvre dans la culture. Je tente d’élaborer de la métaphore là où elle s’effondre dans le passage à l’acte.
Pourquoi ce déferlement biologique apparaît-il aujourd’hui en l’absence totale d’urgence humaine, quand la planète court davantage de risques de surpeuplement que le contraire, quand tant d’enfants dans le monde ont besoin d’adoption et quand manifestement – le clonage en est l’aveu retentissant – l’affaire est d’une autre ampleur que le simple contournement des stérilités tubaires.
Comme J. Baudrillard l’avait observé, nous sommes passés en une décennie d’un maximum de sexualité avec le minimum de procréation, au minimum de sexualité avec le maximum de procréation. Au début du siècle, on pensait s’affranchir au moyen de la sexualité, et aujourd’hui, il semblerait qu’on décide de s’affranchir de la sexualité. Que s’est-il passé ? Ce n’est rien moins que l’alliance des sexes dans la parentalité qui se trouve descellée, comme le confirme le clonage. Nul ne l’a cherché mais c’est ainsi : l’engendrement n’a plus lieu dans la différence, à ce carrefour des limites où sexes et générations s’articulent les uns aux autres ; dans ce creuset où se condensent le jeu des identifications, des différentiations, avec son potentiel d’amour et de conflit, objet premier et support de récits, théâtres et mises en scène de toutes les civilisations. Ce démantèlement de la filiation trouve son apogée dans le clonage, qui ne doit plus rien ni à la rencontre des sexes ni à celle des gamètes : un enfant jumeau du père.
I.S. - La biologie fait miroiter un certain nombre de promesses concernant notamment l’infertilité. Qu’en pensez-vous ?
Il existe une suavité du discours sur ce thème : des couples infertiles pourront avoir des bébés. C’est un discours humaniste et candide qui n’est d’ailleurs pas faux. Notons cependant que les vrais problèmes de santé publique ne sont pas traités, comme la diminution vertigineuse de la fertilité masculine. Il y a confrontation entre le désir d’enfant dont on ne peut que s’émouvoir, et une prouesse scientifique d’une extraordinaire violence, qui sidère la pensée en faisant obstacle au débat public. Nous ne sommes pas dans le registre de la raison mais dans celui d’une pulsion archaïque, comme l’enfant qui démolirait la filiation pour voir comment ça marche.
La question de l’utilisation des cellules souches des embryons, ce qu’on nomme les “bébés médicaments”, est l’illustration de l’exact contraire des processus de séparation et de différentiation qui constituent la parentalité. L’embryon est fait pour quitter ceux qui l’ont engendré. L’utilisation de l’embryon remontant la chaîne générationnelle pour soigner les tissus, c’est le renversement d’une position parentale normale. L’embryon est réincorporé.
Les avancées de la biologie engendrent un vif sentiment de menace et posent d’évidentes questions morales et éthiques, ainsi que celle de notre résistance psychique à la réduction du vivant à un statut d’objet expérimental ou consommable. Mais s’agit-il de risques psychiques ou de risques anthropologiques ? Car ce qui est visé est un cadre anthropologique commun qui fait ressentir un sentiment de destructivité, un malaise d’autant plus grand que tout s’opère au nom d’un amour verbeux d’humanité. C’est, Pierre Legendre le dit très bien, “comme si on voulait tuer tout ce qui incarne la limite”.
Avec le clonage, la filiation est pulvérisée : des parents faisons table rase. Il faut lire cet événement du point de vue de l’inconscient. Avec le clonage, nous ne serions plus engendrés ni dans la différence sexuelle ni dans la différence des générations, mais comme latéralement. C’est l’aboutissement du fantasme Å“dipien : le père est le fils. L’idée même d’ensemble humain est attaquée, ce qui produit un sentiment d’assaut et de morbidité. C’est un tour de force en matière de défi pervers : il s’agit de narguer la parentalité au nom de l’amour parental, avec confusion de l’engendré et de l’“engendreur”.
Je ne vois que le droit, en effet, qui puisse représenter une occasion d’élaboration de ce qui constituait l’horizon des normes et des interdits. Néanmoins, le droit est sommé non plus de penser le licite et l’illicite, mais de gérer les découvertes après avoir entériné leur fait accompli. Il tente bien d’élaborer des limites, mais dans un langage de rationalisation ni scientifique ni juridique, et qui ne répond pas à une demande de sens.
Monette Vacquin est l’auteur de Main basse sur les vivants, Fayard, 1999.
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