2006
Informations sociales
Partie 1 : Les enjeux de la filiation
Actualité de la parenté
Dans une perspective anthropologique
Entretien avec
Maurice Godelier
Anthropologue, directeur d’études à l’EHESS. Ancien directeur scientifique du département des sciences de l’homme et de la société au CNRS, médaille d’or du CNRS pour l’année 2001, il est un des chefs de file de l’anthropologie française. Dernier ouvrage paru : Métamorphoses de la parenté, Fayard, 2004.Propos recueillis par
Lise Mingasson.
Il existe des invariants dans les sociétés connues en ce qui concerne l’alliance, la filiation, la sexualité et les interdits. Surtout, nulle part les rapports de parenté et de famille ne sont le fondement de la société. Même si des évolutions majeures (“homoparentalité” et PMA) bousculent les schémas habituels, la parenté perdurera à travers ses mutations. Le clonage est, quant à lui, d’un autre ordre.
“Ce qui fait société, ce n’est pas la famille, mais les rapports politiques, économiques et religieux.” Ainsi parle Maurice Godelier, anthropologue de renommée internationale. Ses dernières recherches ont porté sur les systèmes de parenté et l’ont conduit à mettre en question de nombreuses certitudes anthropologiques et sociales. Face aux mutations actuelles de la parenté, il répond à nos questions.
Informations sociales - Les transformations actuelles de la famille – liées aux nouvelles techniques de procréation ainsi qu’à l’“homoparentalité” – créent des remous dans l’opinion publique. Au regard de votre expertise
[1], que pensez-vous de ces évolutions ? Malgré des modalités diverses, la famille sera-t-elle toujours la famille ou, au contraire, la jugez-vous en péril ?
Maurice Godelier - Même dans les sociétés dites “primitives”, c’est-à-dire sans division de la société en castes ou en classes hiérarchisées et sans État pour les gouverner, la parenté – et encore moins la famille – ne constitue pas le fondement de la société. C’est également le cas dans les sociétés où existent un État, des classes sociales ou des castes, comme en Inde. Certes, cela heurte certaines idées reçues qui placent la famille à la base de la société humaine. Toutes sortes de rapports sociaux qui n’ont rien à voir avec les rapports de parenté (argent, pouvoir, commerce…) se logent dans ceux-ci, ce qui crée souvent l’illusion que les rapports de parenté fondent la société.
Rappelons que sur les quelque dix mille sociétés ou groupes locaux coexistant aujourd’hui à la surface du globe, on ne compte que neuf systèmes de parenté, dont les composantes sont au nombre de six : des rapports de filiation et de descendance, des rapports d’alliance, des principes de résidence après le mariage, des terminologies de parenté, des représentations de la conception des enfants et du rôle de chaque sexe dans cette conception et, en dernier lieu, le tabou de l’inceste et d’autres interdits attachés à certains degrés de parenté.
I. S. - Quels sont les invariants de la parenté ?
M. G. - Toutes les sociétés pensent qu’un rapport sexuel entre un homme et une femme ne suffit pas à faire un enfant, même si dans toutes les sociétés la fabrication des humains ordinaires suppose normalement des rapports sexuels. L’enfant est toujours le résultat d’une coopération entre le monde invisible et le monde visible. La parenté est replacée dans une totalité cosmique et sociale qui déborde l’univers des rapports de parenté. Si elle est pensée dans le cadre de la parenté chrétienne, la naissance d’un enfant suppose qu’il ait une âme, reçue de Dieu, qui va se souiller immédiatement du pêché originel transmis par l’acte sexuel des parents. D’où le baptême. À partir de philosophies très diverses, les sociétés s’accordent pour penser qu’un homme et une femme ne font que des fÅ“tus qui deviennent des enfants complets par l’intervention des ancêtres et des dieux.
De la parenté, on peut retenir cette définition : elle est un ensemble de liens biologiques et/ou sociaux qui naissent de l’union de personnes le plus souvent de sexe différent et qui déterminent l’appartenance et l’identité sociales des enfants qui naissent de cette union ou qui sont adoptés. On distingue les liens de consanguinité des liens d’alliance (mariage ou unions sans mariage). La parenté est donc une série de rapports qui impliquent la sexualité. Les rapports de parenté forment système.
La première composante de la parenté est la descendance et la filiation. La filiation est le lien qui unit l’enfant à son père et à sa mère, mais elle ne donne pas automatiquement le droit de s’approprier l’enfant. C’est la descendance qui compte. Les deux termes ne se confondent pas pour les anthropologues anglo-saxons, tandis que nous avons tendance en France à le faire car, dans notre système indifférencié, les enfants descendent tout autant de leur père que de leur mère, alors que dans d’autres sociétés l’appartenance à un groupe de parenté passe soit par le père, soit par la mère.
Dans toutes sociétés, la parenté implique l’alliance, soit par mariage, soit par cohabitation. On compte trois modalités d’alliance :
- entre soi dans l’Antiquité. C’est le mariage égyptien frère/sÅ“ur, et iranien, jusqu’au IXe siècle pour ce dernier. Ce sont les mariages les plus valorisés socialement, car ils reproduisent une union divine. Ce qui n’empêchait pas des interdits sexuels très stricts au sein de la famille entre générations (père/fille, mère/fils) ;
- avec d’autres que soi :
- les hommes échangent les femmes entre eux mais la parenté n’est pas universellement fondée sur l’échange des femmes par les hommes et pour les hommes, contrairement à ce qu’avait postulé Lévi-Strauss (thèse que défend à sa suite Françoise Héritier) ;
- il existe des cas – rares – où les femmes échangent les hommes, ce qui vient amender la thèse de Lévi-Strauss sur l’échange des femmes ;
- les deux familles s’arrangent pour que le fils de l’une et la fille de l’autre forment une troisième famille, ce qui correspond à des dons réciproques d’hommes et de femmes entre les familles. Dans ce cas très fréquent, il n’y a pas d’échange d’un sexe, homme ou femme, par l’autre ;
- à la fois entre soi et avec d’autres que soi. Dans l’Islam, société fortement patrilinéaire, la première épouse est de préférence la fille du frère du père ; c’est la femme la plus proche de la sÅ“ur, puisqu’elle appartient au même lignage et est née de la même semence. La deuxième épouse sera par exemple une cousine du côté maternel ; la troisième, une femme de la tribu, mais sans lien de parenté avec son époux, et la quatrième, une femme de la tribu voisine. Ainsi, partir épouser la cousine en Algérie relève de la coutume la plus traditionnelle des sociétés musulmanes.
Savoir avec qui on peut s’unir dans une société donnée indique le champ de la prohibition de l’inceste. En France, l’Église a considérablement réduit le nombre de personnes interdites au mariage par rapport au XIIIe siècle, où on ne pouvait pas épouser un(e) consanguin(e) jusqu’au septième degré. On est progressivement passé au quatrième degré, puis, au XIXe siècle, au deuxième degré. Toutefois, est interdit par l’Église le mariage avec la sÅ“ur de la femme, du vivant de celle-ci d’abord parce qu’il suppose le divorce. Ce mariage est en revanche autorisé par l’État. La seule chose qu’un scientifique peut dire, c’est que la sexualité est a-sociale (elle doit être subordonnée à un certain nombre de règles, car elle est productrice autant d’union que de division). Elle n’est pas, comme disent les religions, anti-sociale.
La résidence et ses traditions détermineront là où les jeunes mariés vont vivre.
La terminologie. Partout les rapports de parenté s’expriment dans la langue. Une terminologie de parenté permet à un individu de se situer dans un ensemble de rapports sociaux particuliers (de consanguinité et d’alliance) et de situer les autres. Un vocabulaire en termes d’adresse : papa/maman se combine avec un vocabulaire de référence : père/mère. Chez nous, le mot père/papa, mère/maman ne désigne qu’une seule personne. Dans beaucoup de sociétés, tous les frères du père sont des pères, il n’y a pas d’oncle paternel. Et toutes les sÅ“urs de la mère sont des mères, il n’y a pas de tante maternelle. Les notions de paternité, de germanité et de maternité donc sont très différentes selon les systèmes. Socialement, cette extension des notions de père et de mère à plusieurs individus assure virtuellement une plus grande protection à l’enfant en cas de décès du père et de la mère qui l’ont engendré et élevé. Tout ne repose pas sur un seul individu.
Les représentations de la conception. Est-ce que c’est le sperme qui fait l’enfant, est-ce que c’est le sang menstruel de la femme, est-ce que c’est le mélange des deux, est-ce que l’homme apporte la partie résistante, le squelette, et la femme la chair et la peau ? Toutes ces combinaisons sont liées à la structure patrilinéaire ou matrilinéaire de la société, au principe qui détermine qui va s’approprier l’enfant. Mais la conception ne se réduit pas à cela : l’âme, l’esprit, le souffle s’ajoutent aux substances ou aux parties du corps censées venir du père ou de la mère. L’enfant qui naît est une totalité sociale et cosmique.
Tout système de parenté comporte des interdits sexuels portant sur des parents proches et/ou lointains, sur des alliés proches et/ou lointains. Il y a une subordination de la sexualité à des réalités qui conditionnent la reproduction de rapports sociaux n’ayant rien à voir avec les sexes et la reproduction sexuée. Spontanément, le désir sexuel peut se porter tout aussi bien vers une personne socialement interdite (la sÅ“ur, la cousine proche) que vers une personne autorisée. Le désir sexuel est en ce sens a-social. Le tabou de l’inceste (qui n’est qu’un cas particulier dans un océan d’interdits sexuels) exprime le fait que la sexualité doit se soumettre à la reproduction de la société, mais aussi qu’elle doit être mise au service de la production de la société. Cela permet à l’homme de produire de la société pour vivre.
I. S. - Les procréations médicalement assistées (PMA) et l’“homoparentalité” nous introduisent-elles à une évolution majeure du système de filiation et de parenté dans lequel nous sommes inscrits en Occident ?
M. G. - Que constatons-nous ? En premier lieu, du fait du divorce qui se généralise et des recompositions familiales, la parenté sociale s’élargit. Il s’agit d’une parenté fondée sur un principe bien connu des anthropologues et universel : les parents ne sont pas nécessairement ceux qui font les enfants en s’unissant sexuellement. Ce sont aussi et parfois avant tout les adultes qui les élèvent et qui les éduquent. Ce type de parenté se développe dans notre société mais pour l’instant, il n’a aucun fondement légal car la parenté sociale n’occupait jusque-là qu’une place mineure. Il faudra bien que le droit s’intéresse aux “quasi-parents”. En même temps se développe une obsession du génétique liée aux possibilités de l’ADN. C’est un double mouvement qui apparaît : un élargissement de la parenté sociale et un rétrécissement autour du génétique.
La deuxième transformation est due aux découvertes biomédicales. Prenons l’exemple des mères porteuses, interdites en France et autorisées par certains pays européens et États américains. De quoi s’agit-il ? Une femme ne peut pas porter son enfant, mais a la possibilité de faire féconder par son mari un ovocyte qui lui appartient. Par contrat, on transfère l’ovocyte fécondé à une autre femme. Au bout de neuf mois, le couple accueille l’enfant qui lui est génétiquement attaché et qui deviendra socialement le sien. Mais entre-temps, il s’est développé dans le corps d’une autre femme qui remet ensuite l’enfant à ses père et mère. Cela ne va pas sans poser de problèmes, notamment au regard des enfants de cette mère porteuse et de l’enfant lui-même. Nous n’avons pas encore assez de recul sur cette question. Mais ce qui est nouveau, c’est qu’il faut trois corps au lieu de deux pour faire un enfant, et que la tierce personne n’est pas reconnue comme parent. Cette pratique va certainement se développer du fait des difficultés de l’adoption et il faudra bien l’encadrer juridiquement.
Quatre modes de descendance
Les principes unilinéaires se divisent en sociétés patrilinéaires (45 %) et matrilinéaires (12 %). Chez les premières, on appartient au clan du père (filles et garçons) : on est fils d’un homme et d’une femme mais on ne descend que de son père. Chez les secondes, c’est l’inverse, on est fils d’un homme et d’une femme mais on appartient à sa mère et aux frères de sa mère. Les oncles maternels vont transmettre non pas à leur propre fils mais à leur neveu leurs droits, leurs fonctions, leur charge…
Le principe ambilinéaire, assez rare, fait que l’enfant reçoit les terres et le nom de son père, et les fonctions religieuses ainsi que les pouvoirs magiques de sa mère.
Les principes bi-linéaires (4 %) existent sous deux formes : parallèle, lorsque les garçons appartiennent au père et les filles à la mère ; ou croisée, quand les garçons appartiennent à la mère et les filles au père.
Un principe indifférencié (39 %) qualifie les cas d’absence de principe de descendance prioritaire : on descend des deux, père et mère, et on reçoit des deux. C’est le cas des systèmes européens, mais également dans des sociétés du Sud-Est asiatique, de Nouvelle-Guinée, ou encore chez les Inuits.
Voir aussi sur ce thème le contrepoint de Pierre Grelley, “Filiations, parenté, lignages et parentèles”, p. 81.
Le clonage reproductif est interdit par tous les États, mais certains laboratoires en Asie mènent des recherches dans ce domaine. C’est la reproduction sans sexe, sans autre. Je suis contre. C’est, à mes yeux, le comble du délire narcissique de la recherche de l’immortalité de son moi. En revanche, le clonage thérapeutique et médical ne pose pas le même problème. Le sperme n’est pas un individu et les premières cellules ne sont pas un être humain.
Quant à l’“homoparentalité”, il faut replacer cette revendication dans le contexte de l’Occident. À partir du XIXe siècle, la construction sociale, idéologique et philosophique d’un nouveau “désir d’enfant” apparaît. Ce désir est devenu une valeur générale dans la société. Pourquoi en exclure les homosexuels ? D’autant que toutes les sociétés occidentales ont “dé-pathologisé” l’homosexualité, qui n’est plus traitée ni comme une maladie ni comme une perversion. On reconnaît maintenant qu’elle est “dans la nature” des primates. S’ajoute à cela une dimension sociale qui fait que les minorités, dans une démocratie, revendiquent à juste titre les mêmes droits que la majorité, surtout si leurs revendications n’ôtent aucun droit à cette dernière.
Ces différentes évolutions se sont rencontrées. En fait, c’est une minorité d’homosexuels qui demandent à devenir parents. Il n’y a pas de révolution. L’effet médiatique des revendications n’a rien à voir avec sa portée réelle. De toute façon, ce mouvement est irréversible, et il faut l’encadrer politiquement, juridiquement, philosophiquement et culturellement en luttant contre l’homophobie.
I. S. - Dans votre ouvrage, vous affirmez : “Les transformations de la parenté n’engendrent jamais autre chose que de la parenté.” Est-ce que nous sommes dans ce cas de figure ?
M. G. - Tous les systèmes de parenté tournent autour de l’enfant. On retrouve dans l’“homoparentalité” le noyau dur de ce type de systèmes. Ce n’est pas une révolution sidérale. La parenté n’est pas près de disparaître, et les rapports de parenté ne sont pas au bout de leurs transformations.
La famille n’étant pas le fondement de la société, elle peut évoluer sans créer un désastre historique. Qu’est-ce qui fait société ? Ce sont les rapports sociaux, politiques, religieux. C’est la souveraineté partagée sur un territoire et les droits qui sont accordés à tous les citoyens. Ce qui compte est que tous les enfants reconnus par leurs parents bénéficient des mêmes droits au sein de la société, quelle que soit la nature du lien qui unit leurs parents. â–
[1]
Maurice Godelier,
Métamorphoses de la parenté, Fayard, 2004.