2006
Informations sociales
Partie 1 : Les enjeux de la filiation
La genèse des sentiments de filiation
Affiliation symbolique et solidarité quotidienne
Florence Weber
Enseigne en sociologie à l’École normale supérieure (Paris), elle est détachée au Centre d’études de l’emploi (CEE) où elle travaille sur l’aide familiale et professionnelle aux personnes dépendantes. Elle a dirigé un ouvrage collectif sur la prise en charge des personnes dépendantes (avec Séverine Gojard et Agnès Gramain, Charges de famille. Parenté et dépendance dans la France contemporaine, La Découverte, 2003). C’est à partir d’un questionnement sur les solidarités familiales qu’elle a été amenée à s’intéresser au cadre juridique de l’économie domestique et à la complexité des sentiments de filiation (Le sang, le nom, le quotidien. Une sociologie de la parenté pratique, La Courneuve, Aux lieux d’être, 2005).
Une série de cas singuliers permet de s’interroger sur la genèse des sentiments de filiation, au croisement de deux principes d’affiliation symbolique, l’idéologie du sang d’un côté, la transmission juridique du nom, du statut et des biens de l’autre, et de l’expérience de la solidarité quotidienne, régie par la règle juridique de l’obligation alimentaire. Étudier la parenté pratique, c’est observer des occasions où les sentiments, largement constitués dans l’expérience quotidienne, sont confrontés à des règles juridiques complexes, profondément modifiées depuis la loi de 1972.
Bérénice a trois pères : un géniteur, un père légal et le second mari de sa mère, qui en fait l’a élevée. Elle appelle “papa” ce père quotidien qui ne l’a pas adoptée. La mère d’Alexandre (né sous X) enlève son fils à son père géniteur et légal... À travers des cas singuliers, une série de paradoxes se dégagent dans le droit français de la filiation. Le sentiment de filiation mis à l’épreuve de la dissociation entre légal, quotidien et biologique.
Depuis quelques années, la chronique des faits divers s’enrichit d’affaires de meurtres commis dans le cadre de la prise en charge familiale des personnes dépendantes : une mère tue sa fille handicapée dont elle s’occupait à son domicile ; un fils unique tue sa mère veuve qui vivait avec lui, atteinte de la maladie d’Alzheimer ; des parents tentent de tuer leurs enfants mineurs avant de se suicider. Ces homicides signalent le poids croissant des obligations morales liées à la filiation : pour certains, l’abandon est impossible alors même que la prise en charge est insoutenable. Tout se passe comme si les sentiments d’obligation attachés au lien de filiation, pensé comme lien pérenne, indissoluble, se renforçaient par contraste avec le lien conjugal (que l’alliance soit officielle ou non : mariage, PACS, concubinage stable), pensé désormais comme lien provisoire et électif. Trois méthodes sont disponibles pour décrire, en sociologue, l’intériorisation des normes sociales qui font la force du lien de filiation : l’analyse d’
œuvres de fiction
[1] ; l’étude systématique des sentiments de filiation objectivés dans des pratiques
[2] ; l’étude clinique de cas où les tautologies ordinaires (“
Une mère c’est une mère”, “
C’est tout de même mon père”) perdent leur évidence
[3]. Je mène depuis 2000, avec une équipe de sociologues et d’économistes, une série d’enquêtes ethnographiques de ce type
[4], qui ont débouché sur la réalisation d’une enquête statistique de taille modeste portant sur la prise en charge des personnes âgées dépendantes
[5]. Mon travail s’inscrit dans la continuité des premiers travaux de Pierre Bourdieu sur la parenté paysanne
[6] : une anthropologie sociale plus attentive à la parenté pratique, c’est-à-dire à la fois aux contraintes sociales intériorisées par les individus et aux stratégies de reproduction des groupes sociaux, qu’aux structures de parenté, que celles-ci relèvent de la culture ou de l’inconscient psychanalytique.
Je présenterai ici cinq cas singuliers, trois cas de paternité dissociée et deux cas de maternité hors mariage
[7], qui, sans prétendre à une quelconque représentativité ni exemplarité, permettent d’entrer dans l’analyse des différences entre parenté pratique et parenté officielle dans le cadre du système juridique français, à la fois du point de vue des obligations, juridiques et morales, de prise en charge (ce que j’appelle la solidarité quotidienne) et du point de vue de la transmission, légale et affective, des biens et des statuts (ce que j’appelle l’affiliation symbolique). J’ai choisi ces cas parce que les sentiments de filiation n’y allaient pas de soi : qui est mon père ? Qui dois-je traiter comme tel ? Qui m’a traité comme tel ? Ai-je les moyens matériels et symboliques de traiter mes enfants comme tels ? Difficultés cognitives et souffrances morales éclairent
a contrario la genèse des sentiments de filiation
[8] lorsque, au contraire, ces sentiments s’imposent avec la force de l’évidence cognitive, morale et affective. Ces cinq cas constituent donc un matériau de choix pour étudier l’articulation et la différence, d’une part, entre solidarité quotidienne (prise en charge financière, matérielle et affective, que la langue anglaise nomme
care, encadrée par l’obligation alimentaire dans le droit français) et affiliation symbolique (inscription d’un individu dans un collectif pérenne, groupe de transmission, lignée, nation) ; d’autre part, entre deux principes d’affiliation symbolique, l’idéologie du sang (peu présente dans le droit français, diversement diffusée dans les représentations) et la transmission du nom (largement bouleversée depuis la loi de 1972, qui a rapproché filiation légitime et filiation naturelle).
Trois cas de paternité dissociée
De façon générale, dans les sociétés occidentales où les individus sont dotés à leur naissance d’un état civil, la filiation (paternelle et maternelle) repose sur une articulation complexe entre les règles de l’affiliation symbolique, où se combinent représentations de la filiation biologique et règles de droit qui garantissent les liens entre un individu et ses père et mère, et les obligations morales qui régissent les pratiques quotidiennes de prise en charge d’un enfant au cours de la période, plus ou moins longue, où il n’est pas adulte et, plus largement, la prise en charge des personnes dépendantes
[9]. Depuis trente ans, ces trois dimensions ont subi d’importants bouleversements : la filiation biologique est à la fois mieux connue (apparition des tests sanguins pour lever l’indétermination sur la paternité) et mieux maîtrisée (développement de la médecine contraceptive et procréative) ; le droit de la filiation s’est adapté à ce que les juristes percevaient du changement des m
Å“urs ; la prise en charge familiale des nourrissons et des jeunes enfants s’est allégée, du moins en France, grâce au développement de modes de garde subventionnés, alors que l’apparition de la post-adolescence, l’allongement des études et le chômage des jeunes créaient de nouvelles formes de dépendance familiale et tandis que l’allongement de l’espérance de vie aux grands âges, combiné à une politique de maintien à domicile des personnes âgées, alourdissait les charges familiales pesant sur une génération de jeunes seniors
[10].
C’est du côté des pères que je me tournerai d’abord, pour mettre en évidence l’articulation entre ces dimensions de la filiation, grâce à trois cas exceptionnels : un cas de dissociation entre filiation biologique et filiation juridique qui débouche sur une contestation de paternité, tandis que la prise en charge quotidienne est assurée par un tiers ; un cas, plus ordinaire, de dissociation entre prise en charge quotidienne et affiliation symbolique ; un cas de dissociation entre filiation biologique et filiation juridique qui débouche sur une adoption, alors que la prise en charge quotidienne avait été assurée par chacun des deux pères. À chaque fois, en m’appuyant sur des entretiens croisés
[11] et sur des documents (correspondances, faire-part, pièces de procès), je suivrai le fil des sentiments de filiation, tissés d’incertitudes affectives et morales.
Bérénice : un père de nom, un père de sang, un père quotidien
Bérénice S* est née en 1970. Elle est aujourd’hui une brillante chercheuse en biologie. Trois hommes étaient candidats à la place de père. “Celui qui l’a faite”, selon les termes de sa mère lorsqu’elle lui en apprend l’existence, fut le très jeune amant de sa mère enseignante et disparut avant l’accouchement. “Celui qui porte son nom”, selon ses propres termes lorsqu’elle me présente la situation, fut le mari de sa mère à sa naissance, alors étudiant en médecine, et n’a plus revu sa fille légitime après son divorce, un an après. Il a cessé d’être son père légal à l’issue d’un procès en contestation de paternité, lorsqu’elle avait 30 ans. Le jugement l’a autorisée à garder son patronyme. Enfin, le second mari de sa mère, un éducateur spécialisé, a été pendant son enfance et son adolescence son père au quotidien, sans toutefois l’adopter. Elle continue à l’appeler “papa” après le divorce de ceux qu’elle nomme “ses parents”, alors même qu’aucun lien légal n’existe entre eux. Aucun des trois hommes n’a pris la place de père. Le géniteur a disparu sans que personne ne cherche à le retenir, excusé pour cause de jeunesse. Le père légal a fui, troublé par la révélation de sa non-paternité, par les réactions de son père et de son beau-père qui souhaitaient punir l’épouse adultère, et par la fuite de son épouse, qui souhaitait rompre une relation conjugale minée par le jeu de la faute féminine et du pardon masculin. Le second mari de la mère a servi précocement de père quotidien, tout en assumant son rôle paternel au-delà de son divorce, mais n’a pas inscrit sa fille quotidienne dans une lignée de transmission, gêné à la fois par l’état du droit et par une incertitude sur les normes morales.
L’histoire de Bérénice, prise dans la révolution sexuelle des années d’après 1968, met en évidence l’idéologie du sang, qui détourne d’elle d’abord son père légitime, puis son père quotidien, et qui trouble ses propres sentiments filiaux. Elle ne sait comment nommer ceux qu’elle rencontre à l’âge adulte : le père légitime qui l’a reniée en pratique puis en droit, le père biologique qui n’a pas cherché à la connaître. Elle appelle “papa” celui qui l’a élevée et lui reproche de ne pas l’avoir adoptée, mais aussi de ne pas l’avoir suffisamment soutenue matériellement : “Je trouve que la paternité n’est peut-être pas assez complète pour que j’aie envie que juridiquement il soit totalement mon père.” Si elle a gardé son patronyme de naissance, ce que le tribunal lui a accordé au vu de ses publications scientifiques, elle est aujourd’hui “de père inconnu” et n’a pu s’inscrire que dans sa lignée de transmission maternelle. Elle est l’héritière, dans tous les sens du terme, de son seul grand-père maternel, un notable politique d’une petite ville.
Violette et Priscille : changer ou ne pas changer de patronyme
Violette D* et Priscille A* de G* sont toutes les deux nées en 1958. Comme Bérénice, Violette a été élevée dès ses 18 mois par le second mari de sa mère, un artiste peintre. Nul ne doute que son père légitime soit aussi son père biologique, et elle a gardé des liens de courtoisie avec sa famille paternelle, dont elle a hérité. Elle refuse son patronyme que, pourtant, nul ne lui conteste : c’était difficile, dit-elle, d’être une D* dans un entourage A* (le nom de son beau-père et de ses sÅ“urs, nées du second mariage, élevées avec elle). Aussi évite-t-elle de se faire nommer autrement que par son prénom, ce qu’elle obtient en résidant dans un village où elle tient une boutique qui porte, précisément, son seul prénom. Elle éprouve vis-à-vis de son beau-père non seulement un attachement né du quotidien, non seulement un lien électif (il lui a tout appris, dit-elle), mais aussi un sentiment d’affiliation symbolique que lui refusent, tardivement, ses sÅ“urs. Au décès de son beau-père s’exprime publiquement l’illégitimité des sentiments filiaux qu’elle lui porte : elle n’en est pas l’héritière, elle n’apparaît pas sur le faire-part rédigé par ses sÅ“urs, le discours qu’elle prononce sur sa tombe plonge l’assistance dans le malaise.
Plus étonnante, l’expérience de Priscille et de son frère d’un an plus jeune, élevés dans une famille de la bourgeoisie provinciale, semble connaître une fin plus heureuse. Après une longue période où les enfants s’attachent en même temps à leur père de nom, le mari de leur mère, et à leur père de sang, son compagnon secret, tous deux investis au quotidien auprès des enfants, ils sont adoptés à 15 et 16 ans par le second après le décès du premier. Les enfants changent alors de patronyme, et s’inscrivent dans une nouvelle lignée paternelle tout en recevant l’héritage de leur premier père. Le frère dilapide cet héritage et ampute son nouveau nom, la sÅ“ur porte avec panache son nouveau patronyme. Mais Priscille n’a plus le secours des mots pour penser et pour ressentir ce qui l’unissait à ce premier père : une affiliation symbolique, peut-être, mais surtout un attachement quotidien qui reste in-nommable.
Pourquoi est-ce si difficile de penser la paternité quotidienne ? En d’autres termes, pourquoi n’y a-t-il pas, à côté du mot géniteur pour la paternité de sang, et du mot père pour la paternité de nom, un mot pour dire, autrement qu’en langage enfantin, celui qui vous élève : papa ? Ni père adoptif ni beau-père ne conviennent, comme le disent bien les hésitations de Bérénice, de Violette et de Priscille. Les termes de père d’éducation, père de c
Å“ur ou père nourricier commencent à s’imposer. Examiner la genèse des sentiments de filiation au cours des moments clés que sont la naissance (la reconnaissance) et la prime enfance (la prise en charge), d’une part, la transmission, le décès et l’héritage, d’autre part, c’est rompre avec l’idée que la filiation constitue une totalité cohérente, de la naissance à la mort. Elle se réaffirme sans cesse, tout au long des moments critiques et des routines où les prises en charge et les transmissions constituent autant de supports et d’indices des sentiments. Et ce sont les récits faits au psychothérapeute, au sociologue ou aux confidents qui créent la cohérence (ou l’incohérence) d’une filiation à partir d’une matière première faite de moments clés, où se reconfigurent des groupes pérennes d’affiliation et des groupes domestiques éminemment provisoires, et de moments de routine, où les groupes sont stables, sans préjuger de leur harmonie ou des satisfactions qu’ils procurent à leurs membres. Si les liens du sang d’une part, les liens du droit d’autre part jouent le premier rôle dans la construction de ces récits, ils font pourtant toujours leur part aux liens du quotidien. Seul le quotidien, que le droit nomme possession d’état
[12], transforme une coquille vide (pensons au géniteur absent de Bérénice, mais aussi à son père légitime, non moins absent) en sentiment de filiation. Mais ce plein affectif ne suffit pas à faire une filiation complète : ni Bérénice ni Violette, malgré leur attachement à leur père nourricier, n’ont pu franchir le pas qui sépare la paternité nourricière de l’affiliation symbolique
[13]. Leur histoire se noue entre 1960 et 1990. On peut penser qu’aujourd’hui, les parents confrontés à des situations de ce type recourent à l’adoption.
Que se passe-t-il du côté des mères ? Peut-on raisonner en termes d’affiliation symbolique, distincte de la prise en charge quotidienne (le bel amour maternel) ? Du côté de l’affiliation symbolique, y a-t-il une place pour un geste de reconnaissance distinct de l’aveuglante évidence du corps maternel ? Les débats récents portent sur la dissociation des deux corps de la mère, le corps génétique et le ventre porteur
[14], de sorte que l’idéologie du sang (corps génétique) se sépare, dans le cas de la maternité, de l’idéologie du ventre (pour reprendre le terme de Marcela Iacub). L’accouchement sous X et l’adoption permettent de penser la dissociation entre corps maternel et reconnaissance maternelle. Rien n’empêche donc de retrouver du côté des mères les trois dimensions de la filiation : sang (et ventre), nom (reconnaissance) et quotidien. Pourtant, ce qui est difficile à présent, ce n’est plus d’isoler la seule prise en charge quotidienne (le père nourricier), c’est d’isoler la seule reconnaissance maternelle (la mère symbolique). Tout se passe comme si les figures, grosses d’idéologie unificatrice (une mère c’est une mère), de la génitrice et de la nourricière encadraient une case vide : la maternité de nom, l’affiliation symbolique à la mère. Et ce, malgré quarante ans de réformes pour assurer au père et à la mère, qu’ils soient mariés ou non, des droits égaux sur leurs enfants (en termes d’autorité parentale notamment). Cette asymétrie formelle, anhistorique, parfois brandie par des psychanalystes et des anthropologues, dérange le sociologue, qui cherche à en restituer les conditions historiques. Pourquoi est-ce si difficile de penser l’autorité maternelle, la dimension symbolique et identitaire de la maternité ?
Je prendrai ici deux cas où apparaissent deux mécanismes différents expliquant la faiblesse de la maternité symbolique, d’abord dans la relation d’une mère aux institutions du travail social (qui lui dénient l’autorité tout en lui confiant la charge du quotidien), puis dans la relation d’une mère non officielle (ayant accouché sous X) au père naturel de son fils (à qui elle retire définitivement l’enfant, l’absence de maternité officielle n’enlevant rien à la force de la filiation maternelle, complète dès lors qu’elle est à la fois biologique et quotidienne).
Une mère pauvre sous assistance éducative
Helena P*, née en 1950, mère célibataire de deux enfants nés en 1989 et 1990, vit de prestations sociales liées à son incapacité de travailler (elle touche une allocation adulte handicapé) et à ses faibles revenus (allocation logement). Du point de vue de l’état civil, sa situation est banale : elle a reconnu les deux enfants, leur père également, sans que celui-ci vive avec eux. L’absence de père quotidien, c’est-à-dire non seulement de co-résidence mais surtout de transferts financiers réguliers, rend la mère dépendante de l’assistance sociale (dans une relation ambivalente de remise de soi et de méfiance). Les agents de l’État social, professionnels et bénévoles, auxquels elle est confrontée en arrivent à dénier à cette mère, à la fois génitrice (à qui une infirmière bienveillante suggéra d’accoucher sous X) et quotidienne (“C’est l’emploi que j’ai choisi, m’occuper de mes enfants”, dit-elle), son autorité, morale et légale, de mère, et la réduisent à n’être que cela : la mère nourricière des enfants qu’elle a engendrés. “À moi toutes les corvées, physiques et mentales, à eux le jugement, le prétendu discernement”, dit-elle au moment où ses prestations sociales s’interrompent, tandis que ses enfants font l’objet d’une mesure éducative judiciaire. Ce ne sont pas toutes les mères seules – les mères sans père – à qui est ainsi déniée l’autorité parentale, mais seulement les mères pauvres, les prestataires de revenus sociaux, les bénéficiaires de l’aide sociale. Puisque l’État remplace le père défaillant comme source de revenus, il tend à le remplacer aussi comme puissance paternelle et à enfermer la mère dans son rôle de génitrice et de nourricière.
L’enlèvement d’un enfant de mère inconnue à son père officiel
Pierre C*, né en 1948, ouvrier d’usine, a eu un fils, Alexandre, né en 1969. En 1974, l’enfant disparut, enlevé par sa mère : ni son père ni sa grand-mère paternelle, qui pourtant l’avait élevé en grande partie, ni aucun membre de la famille C* ne le revit jamais. Dix ans plus tard, ni Pierre ni sa famille n’en avaient fait le deuil : on parlait de lui au présent, s’inquiétant de ce qu’il était devenu. Alexandre était né sous X d’une longue liaison que Pierre avait eue avec une femme mariée, une commerçante foraine qui travaillait avec son mari et craignait sa réaction, divorce pour adultère ou violence physique. Pierre avait reconnu Alexandre et l’élevait avec le soutien de sa propre mère dont c’était le premier petit-fils. Les relations entre Pierre et la mère d’Alexandre étaient orageuses. En 1974, la mère d’Alexandre, qui n’avait pas divorcé, retourna vivre avec son mari et enleva son fils alors âgé de cinq ans. Pierre, au désespoir, l’avait cherché en vain. Lorsque je m’étonnais qu’il n’ait pas eu recours à la police ou à la justice pour le retrouver, il exprimait une absolue méfiance envers les professionnels du droit et les agents de l’État. Le droit n’était pas fait pour des gens comme lui, disait-il. Une mère génitrice et nourricière, mais pas légale, avait réussi, de façon totalement illégale, à enlever un enfant au père géniteur, légal (pour l’état civil, Alexandre s’appelait C* et était de mère inconnue) et quotidien. Je n’ai pas su comment l’état civil d’Alexandre a pu être régularisé ; on me disait que les forains vivaient un peu en marge de l’État et Pierre craignait que son fils ne finisse délinquant.
On a souvent mis en évidence le paradoxe inscrit dans les évolutions récentes du droit français de la filiation. La jurisprudence fait une place croissante aux examens sanguins au cours des procès de filiation et tend à rabattre la filiation sur sa dimension biologique, au moment même où s’imposent des filiations détachées de toute référence biologique : la filiation adoptive d’un côté, les procréations médicalement assistées de l’autre. Un second paradoxe concerne la différence entre filiation maternelle et paternelle. Les différences entre les deux ont longtemps été recouvertes par la différence entre filiation légitime, indivisible, où s’articulaient vraisemblance biologique et volonté commune exprimée par le mariage, et filiation naturelle, qui reliait séparément un enfant à son père et à sa mère si et seulement si chacun d’eux l’avait reconnu. Avec le projet de suppression de la reconnaissance par la mère naturelle, c’est au moment où l’exigence d’égalité entre hommes et femmes gagne du terrain dans tous les domaines de la vie sociale que le droit de la filiation, entraîné par la lutte contre la discrimination entre enfants légitimes et enfants naturels (plus récemment, adultérins), risque d’instituer une différence entre filiation maternelle (entièrement naturalisée par la seule référence à l’accouchement) et filiation paternelle (seule soumise à l’exigence de reconnaissance). C’est que, devant l’ébranlement des sentiments de filiation, lié à la dissociation entre leur dimension biologique, toujours présente, leur dimension juridique, en voie de complexification, et leur dimension quotidienne, reconnue par certaines administrations, comme le droit social, et non par d’autres, le droit cherche un fondement à l’indisponibilité de l’état des personnes et, devant la volatilité de la volonté individuelle, lui substitue les liens du sang. Pourquoi, au contraire, ne pas rendre plus solennel, et en un sens plus définitif, l’acte éminemment social de la reconnaissance d’un enfant par son père et par sa mère, tout en prêtant attention à la symétrie entre filiation maternelle et filiation paternelle, qui peut faire sourire (puisque chacun sait que le père n’a pas accouché, lui) mais qui peut aider à une prise de conscience que la maternité n’est pas seulement un fait physiologique mais un acte social, et que la paternité, dépourvue de souffrances corporelles, n’engage pas moins ? Bref, il s’agirait de réinventer des rituels de naissance républicains, qui pourraient également aider à l’invention de rituels d’adoption tirant parti de la souplesse de l’adoption simple (qui pourrait être encore accentuée) pour laisser une place au père symbolique tout en en proposant une autre au père quotidien.
La filiation règle à la fois l’identité individuelle (qui doit être permanente et garantie par l’État), les obligations de prise en charge familiales (de plus en plus lourdes avec la remise en cause de l’État social et l’apparition de nouvelles dépendances) et la transmission des biens (qui retrouve une place inattendue avec la naissance d’une société post-salariale). Un troisième paradoxe est en train d’émerger. La fragilisation sociale de certains pères laisse à la charge de leur mère seule les enfants des familles monoparentales, tandis que la succession des alliances peut représenter, dans certaines familles recomposées, une ressource supplémentaire pour des enfants sur lesquels converge l’attention de plusieurs adultes, parents, beaux-parents, grands-parents.
Le droit civil et le droit social devraient donc être repensés ensemble : inventer un statut pour la paternité quotidienne en s’appuyant sur une adoption simple peut-être à rajeunir, renforcer la symétrie entre reconnaissance paternelle et reconnaissance maternelle, renforcer l’autorité maternelle, y compris mais pas seulement en cas de défaillance du père, ne sauraient dispenser d’une politique destinée à enrayer la montée des inégalités dans un univers où l’instabilité des alliances laisse démunis certains enfants (et leurs mères), tandis qu’elle accroît les ressources sociales de certains autres (et de leurs parents remariés). â–
[1]
C’est la méthode utilisée par Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich (
Mères-filles. Une relation à trois, Paris, Albin Michel, 2002) ou par Dominique Pasquier (
La culture des sentiments. L’expérience télévisuelle des adolescents, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1999).
[2]
C’est ce qu’a fait Bernard Vernier dans un livre pionnier (
La genèse sociale des sentiments. Aînés et cadets dans l’île grecque de Karpathos, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1991), portant sur une population de taille réduite où l’enquête systématique était relativement simple à conduire.
[3]
C’est la méthode utilisée par les ethnographes et par certains sociologues ; voir par exemple Sylvie Cadolle, « ”C’est quand même mon père !” La solidarité entre père divorcé, famille paternelle et enfants adultes »,
Terrain, n° 45, septembre 2005, p. 83-96, ou encore Agnès Martial,
S’apparenter, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris, 2003. Claude Martin (
L’après-divorce, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1997) combine une enquête statistique de grande ampleur et l’étude de cas ; mais il restreint son intérêt aux enfants de parents séparés, sans s’interroger sur ce que ces cas révèlent de la genèse des sentiments de filiation, une fois que le mariage a cessé d’être considéré comme un préalable socialement nécessaire à la conception “convenable” d’un enfant.
[4]
Ces enquêtes ont été publiées dans Florence Weber avec Séverine Gojard et Agnès Gramain (dir.),
Charges de famille. Parenté et dépendance dans la France contemporaine, Paris, La Découverte, 2003, et dans Florence Weber,
Le sang, le nom, le quotidien. Une sociologie de la parenté pratique, La Courneuve, Éditions Aux lieux d’être, 2005.
[5]
Nous disposons de données sur 91 entourages (héritiers, obligés alimentaires et personnes mobilisées au quotidien) de personnes âgées souffrant de troubles de type Alzheimer, choisies parmi les patients de cinq services gériatriques de la région parisienne. Les premiers résultats de cette enquête ont nourri la réflexion présentée ici. Voir Agnès Gramain, Marie-Ève Joël (dir.),
L’aidant familial aux patients atteints de démence de type Alzheimer : agent économique et producteur de services, rapport final de recherche pour la fondation Médéric Alzheimer, juillet 2005, 75 pages, dact.
[6]
Pierre Bourdieu,
Le bal des célibataires, Paris, Le Seuil, 2002, où l’auteur revient sur ses relations avec l’anthropologie : il a utilisé les armes de l’ethnographie française comme antidote pour se défaire des charmes de la pensée structuraliste de Claude Lévi-Strauss, dont il critique le juridisme, l’attention aux règles au détriment des pratiques.
[7]
On retrouvera l’analyse détaillée de ces cas, et de quelques autres, dans mon livre
Le sang, le nom, le quotidien,
op. cit.
[8]
Rappelons que d’après l’INSEE, 75 % des enfants vivent aujourd’hui en France dans des “familles traditionnelles”, c’est-à-dire habitent à la fois avec leur père et leur mère, mariés ou non. Rappelons aussi que, d’après une récente enquête de l’INED, 50 % des Franciliens nés entre 1930 et 1950 n’ont pas vécu sans interruption jusqu’à 14 ans avec père et mère co-résidents.
[9]
Ce n’est pas par hasard si, partie d’une recherche sur la prise en charge de la dépendance, j’ai été conduite à observer de plus près le fonctionnement juridique, moral et économique de la filiation. L’équilibre entre devoir conjugal, solidarité nationale et obligations nées de la filiation (enfants vis-à-vis de leurs parents, parents vis-à-vis de leurs enfants) est en train de se modifier “au profit”, si j’ose dire, de la filiation.
[10]
Malgré son biais de sélection (trois générations familiales dont les “représentants” ne sont pas choisis au hasard, sans qu’on puisse contrôler les modalités de cette sélection), l’enquête dite “3G” réalisée par la CNAVTS a bien montré les charges cumulées qui pesaient sur une génération pivot (Claudine Attias-Donfut (éd.),
Les solidarités entre générations. Vieillesse, familles, État, Paris, Nathan, coll. “Essais et recherches”, 1995).
[11]
J’ai tenté de restituer, dans mon ouvrage, la dynamique des récits individuels et des histoires familiales et j’ai discuté mes interprétations de façon approfondie avec plusieurs protagonistes de ces drames.
[12]
La possession d’état d’enfant (légitime ou naturel) est utilisée au moment des conflits de filiation pour qualifier le lien social effectif qui unit l’enfant à son père. Elle comporte trois éléments :
nomen, tractatus, fama, soit le nom de l’enfant, la prise en charge effective, la réputation. En principe, aucun examen comparatif des sangs ne devrait être ordonné par le juge si la possession d’état est paisible et constante. En pratique, l’existence même d’une contestation (du moins par un tiers) suffit à jeter le doute sur le caractère paisible de la possession d’état.
[13]
Il existe des cas où ce pas est franchi, notamment par le biais de l’adoption. La possession d’état autorise le juge à commander un examen sanguin, ce qui permet de transformer un père quotidien qui serait aussi le géniteur (ou réciproquement) en père légal. Inversement, si un père légal n’est pas le géniteur, la possession d’état devrait le prémunir contre sa disqualification au profit d’un géniteur sans possession d’état. Mais, d’une part, les juges ont de plus en plus tendance à s’en remettre au sang, d’autant plus qu’ils sont libres d’apprécier souverainement la possession d’état. D’autre part, les particuliers méconnaissent totalement ce mécanisme juridique, sauf lorsqu’ils y sont confrontés lors d’un procès.
[14]
Faute de place, je ne peux que renvoyer ici à deux travaux récents qui permettent d’approcher ce corps maternel du point de vue du droit (Marcela Iacub,
L’Empire du ventre. Pour une autre histoire de la maternité, Paris, Fayard, 2004, 360 p.,
op. cit.) et du point de vue de l’engendrement et de l’avortement (Luc Boltanski,
La condition fÅ“tale. Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement, Paris, Gallimard, 2004), ainsi qu’aux débats que suscitent les lois de bioéthique.