2006
Informations sociales
Partie 1 : Les enjeux de la filiation – en contre point
Le fil rouge d’une filiation
Paule Paillet
• Pascal Jardin, La guerre à neuf ans, Grasset, 1971. Pascal Jardin, Le Nain jaune, préface d’Alexandre Jardin, Gallimard, 1997. Alexandre Jardin, Le Zubial, Gallimard, 1997. Alexandre Jardin, Le roman des Jardin, Gallimard, 2005
Pascal Jardin, La guerre à neuf ans, Grasset, 1971. Pascal Jardin, Le Nain jaune, préface d’Alexandre Jardin, Gallimard, 1997. Alexandre Jardin, Le Zubial, Gallimard, 1997. Alexandre Jardin, Le roman des Jardin, Gallimard, 2005
Les Jardin... Une tribu ? Un clan ? Une dynastie ? Le grand-père, le “Nain jaune”, fondateur et grand patron de la SNCF. Le fils Pascal, romancier, dialoguiste de films qui ont marqué le cinéma français. Le petit-fils Alexandre, qui vient de publier un roman qui a dû faire grincer bien des dents. On pourrait parler d’une défense et illustration des Jardin, car Pascal et Alexandre ont tous deux écrit sur (et en hommage à) leur père. Se dégage la volonté d’appartenir à un même sang : “Je suis l’autre Nain jaune, je suis son double”, écrit Pascal. Même revendication identitaire chez Alexandre.
L’héritage pourtant est pesant… Le Nain jaune, catholique convaincu, politiquement à droite, homme d’ordre assurément, tenant de l’autorité et du pouvoir, sera sous Vichy le chef de cabinet de Pierre Laval. Son fils fera de cet épisode une description souvent cocasse, mais sans insister sur le rôle de son père, le dédouanant de collaboration avec l’Allemagne nazie en évoquant, dans La guerre à neuf ans, les juifs qu’il a accueillis chez lui. Le petit-fils Alexandre a métabolisé le traumatisme. Il lui faut, dit-il, “désouiller son nom”. Son activité associative, il l’explique comme une tentative de se guérir de “la nausée d’être soi”. La tension entre l’attachement viscéral aux Jardin et l’urgence de s’en délivrer, de s’affranchir de l’ombre d’un grand-père vichyste, l’écartèle. On peut s’étonner de voir Pascal, ainsi fasciné par un père si totalement aux antipodes de ses convictions, de sa manière de gérer sa vie. La surprise est encore plus grande face à Alexandre et à l’hommage qu’il rend à ce Zubial de père, pour qui la seule façon de venir à bout du réel “qui manque de talent”, c’est l’affabulation sans trêve. Il n’est pas seul à brouiller toute piste, à démolir toute norme. Après Le Zubial, Alexandre en reprend la saga dans Le roman des Jardin. La grand-mère a changé de nom, est devenue l’Arquebuse, sans rien abdiquer de sa gourmandise érotique ni de son aversion pour les papiers d’identité. Comment forger son identité dans une famille où un adolescent en quête d’une orientation professionnelle se voit proposer comme seul choix acceptable gigolo, chasseur de grands fauves ou tueur à gages ? Une éditrice perspicace va sauver Alexandre en le persuadant qu’écrire sur les Jardin est la seule façon de s’en délivrer. Alexandre représente un étonnant cas d’école : alors qu’un topique de la psychologie représente le jeune comme ruant contre des parents perçus, à tort ou à raison, comme guindés dans le conformisme, Alexandre, lui, se trouve assigné à la déraison, à l’extravagance. Mais n’est-ce pas là aussi une oppressante contrainte ? Son frère aîné en mourra, se suicidant d’une balle dans la tête.
Déclinée sur trois générations, en des ouvrages d’un extraordinaire bonheur d’écriture, la filiation chez les Jardin laisse rêveur.