Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 100 à 115
doi: en cours

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Partie 3 : Politiques publiques, pratiques privées

n° 134 2006/6

2006 Informations sociales Partie 3 : Politiques publiques, pratiques privées

Logiques sociales rivales

Entre les âges et entre générations

André Masson Directeur de recherches au CNRS (section économie) et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), membre du PSE (Paris-Jourdan sciences économiques), ses thèmes de recherche portent sur l’épargne et le patrimoine des ménages, ainsi que sur les solidarités publiques et privées entre générations. Il est coauteur de Épargne, assurance-vie et retraite (Econo-mica, 2003), et de Préférences de l’épargnant et accumulation patrimoniale (dossier de la revue Économie et statistique, nËš 374-375, 2004), et auteur de Trois aperçus économiques du lien intergénérationnel (à paraître aux éditions de l’EHESS).
Toute société doit se préoccuper de la répartition des ressources entre les âges et les générations et, plus précisément, du financement et de la satisfaction des besoins associés aux deux périodes de dépendance économique : formation des plus jeunes et retraite des plus âgés. On confronte les réponses apportées par trois logiques sociales qui inspirent les modèles sociaux européens. Elles se différencient par les poids relatifs accordés aux trois piliers pourvoyeurs de bien-être : marché, famille et État, et s’opposent notamment sur les vices ou les vertus prêtés aux solidarités familiales entre générations.
Comment ce que l’auteur nomme “les trois piliers” pourvoyeurs de bien-être : marché, famille, État, doivent-ils se répartir les charges de la jeunesse et de la vieillesse ? Selon la primauté donnée à tel ou tel pilier, on voit se dégager trois philosophies, trois manières de penser le social qui se déclinent différemment dans la réalité. La place donnée aux solidarités familiales intergénérationnelles est centrale pour appréhender ce qui fait clivage entre ces positions.
On aborde ici les relations entre générations à travers le prisme de la répartition des ressources et du bien-être entre classes d’âge, en mettant l’accent sur la couver-ture des risques propres aux deux périodes de dépendance économique : enfance et vieillesse. Doit-on faire appel à la responsabilité individuelle des personnes, en tant qu’agents sur les marchés ; se reposer sur la famille et ses solidarités, surtout pour l’éducation et pour l’intégration sociale des enfants ; ou faire plutôt confiance aux politiques publiques et de transferts sociaux ?
Ces questions renvoient à la problématique du sociologue Esping-Andersen (1999), qui distingue trois régimes types d’État-providence dans les pays occidentaux développés : le régime libéral, dominant dans le monde anglo-saxon, privilégie le marché ; le régime conservateur, le mieux adapté pour l’Europe continentale et du Sud, s’appuie sur la famille et sur les solidarités intermédiaires (entre l’individu et l’échelon national) ; le régime social-démocrate, attaché aux pays scandinaves, s’en remet, lui, à l’État et aux services collectifs, cherchant en particulier à socialiser le coût d’éducation des enfants.
Partir de la répartition du bien-être entre les âges permet de conférer à cette trilogie, en la modifiant quelque peu, un fondement théorique plus assuré et d’en tirer précisément les conséquences logiques. La conclusion principale, démontrée par ailleurs (Masson, 2006), est que la principale ligne de fracture conceptuelle entre les trois visions de l’État-providence porte sur la famille et ses solidarités intergénérationnelles, et confronte le jugement positif des conservateurs aux positions réservées ou négatives des autres logiques sociales.
Ce point est essentiel pour comprendre les enjeux actuels liés à la mondialisation et au vieillissement… – telle la définition d’une “retraite adéquate”. Le débat académique oppose surtout libéraux et sociaux-démocrates, marché et État, liberté et égalité, à la recherche d’un social-libéralisme à géométrie variable – comme s’il existait des solutions de continuité entre ces deux logiques sociales. Devenue apparemment obsolète, la pensée conservatrice reste en rade et pâtit encore des piètres performances de la “vieille Europe”. C’est dans ces termes que semble se jouer l’élaboration d’un “modèle social” européen (et canadien) unique, que beaucoup voudraient pouvoir opposer au modèle ultralibéral américain.
 
Trois visions du social incompatibles ?
 
 
La question de référence s’exprime le plus simplement dans le cadre d’une configuration trigénérationnelle, où la génération active doit entretenir la précédente (ses parents retraités) et la suivante (ses enfants à la maison). Comment les trois piliers pourvoyeurs de bien-être – marché, famille et État – doivent-ils se répartir le financement et la satisfaction des besoins associés aux deux périodes de dépendance économique que sont la jeunesse et la vieillesse ? La question doit tenir compte, cependant, de l’existence de flux descendants, notamment financiers (aides, donations ou héritages), qui vont des plus âgés vers leurs enfants ou petits-enfants, flux que nous qualifierons de retours familiaux.
La trilogie des philosophies sociales s’introduit alors de manière naturelle selon le primat accordé à tel ou tel pilier. Elle ne vaut que pour les pays développés actuels, caractérisés par un développement considérable des marchés financiers, une protection sociale relativement forte et des investissements en éducation générale particulièrement lourds dans les enfants. Ce qui signifie, d’une part, que le soutien familial n’oc-cupe plus une place prépondérante comme jadis dans la couverture des risques de la vieillesse (se retrouver âgé et démuni), et, d’autre part, que le marché ne peut assurer les risques de l’enfance (éducation insuffisante, socialisation manquée), le travail des enfants n’étant plus une option acceptable.
Le simple fait d’expliciter ce que signifie le primat accordé à tel ou tel pilier, en liaison commode avec le triptyque de la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité (devenue la solidarité depuis Léon Bourgeois), permet de définir les trois philosophies sociales de manière à la fois parcimonieuse, logiquement cohérente et déjà opératoire – pour ce qui est du volume, des priorités selon l’âge et des modes d’intervention de l’État-providence. Un peu décalée par rapport à celle d’Esping-Andersen, la trilogie obtenue mériterait d’ailleurs d’autres appellations, moins équivoques (cf. Masson, 2006).
 
Pour une responsabilité individuelle élargie face aux marchés
 
 
La philosophie libérale fait d’abord confiance au marché en privilégiant donc la liberté de disposer de soi, de posséder, d’échanger, de transmettre ou d’entreprendre. Elle revendique des individus souverains et responsables, aptes à se comporter comme des agents prévoyants et rationnels sur les marchés – capables ainsi de s’assurer eux-mêmes, avec une aide minimale de l’État, contre les risques de la vieillesse. Obligation morale, cette responsabilité individuelle s’étend logiquement, au-delà de soi, à tous ceux qui ne disposent pas aujourd’hui de l’autonomie voulue pour agir sur les marchés : ses propres enfants avant l’âge adulte, les pauvres et les handicapés “de bonne volonté”, les générations futures, etc. Devoir de générosité donc, mais de générosité sélective – qui s’arrête quand l’enfant devient adulte ou quand le pauvre peut se réinsérer – afin d’endiguer les effets pervers de l’aléa moral, lorsque les bénéficiaires de l’aide (familiale ou sociale) se comportent comme des assistés.
Le primat accordé au marché (“idéal”) conduit par ailleurs à prôner l’équité, concept multiforme et souvent ambigu : équité horizontale (les marchés sont ouverts à tous), égalité des chances ou des possibles entre individus, et surtout équité générationnelle. Cette dernière impliquerait, entre autres, la neutralité actuarielle des transferts sociaux : chaque génération toucherait en fonction de ce qu’elle a cotisé, selon une procédure d’actualisation effectuée au taux d’intérêt du marché, véritable juge de paix.
Contre les redistributions intempestives alimentées par les luttes entre générations et par le laxisme des politiques à courte vue, la pensée libérale milite ainsi pour une action publique minimale qui, dans un souci d’égalité des chances, serait orientée vers les plus jeunes, par ailleurs peu responsables de leur situation. Enfin, les programmes redistributifs devraient être ciblés sur les plus démunis, en contrôlant l’octroi des aides pour éviter les effets à terme de l’aléa moral, souvent imprévisibles, tel le gonflement incontrôlé des transferts (cas du RMI).
 
Une logique d’appartenance multisolidaire
 
 
La philosophie conservatrice s’en remet à la famille, archétype des solidarités sur deux plans : solidarités de proximité, fondées sur des rapports plus personnels ou humains, et solidarités intergénérationnelles, analysées sur le mode des relations généreuses (?) entre grands-parents, parents et enfants. Inséré dans un faisceau de solidarités intermédiaires (familiale, locale, corpora-tiste…), l’individu voit son statut défini par ces appartenances multiples, le risque majeur étant d’être exclu, désaffilié, déchu socialement. L’État, lui, doit garantir la bonne exécution de contrats sociaux conduisant à une coopération mutuellement avantageuse entre générations, à l’image de la retraite par répartition qui fonctionne en réciprocité indirecte le long de chaînes transgénérationnelles : en cotisant pour la génération précédente, j’acquiers des droits qui me seront remboursés par la génération suivante, et ainsi de suite.
Le portrait flatteur que les conservateurs dressent des solidarités familiales doit toutefois être affiné en soulignant son caractère asymétrique. Si les parents sont supposés constamment savoir, vouloir et faire ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants (en termes d’éducation, d’aides ou de transferts patrimoniaux), l’inverse apparaît beaucoup moins vrai, la reconnaissance des enfants et leur soutien à leurs parents âgés étant plus fragiles [1]. Mieux, la famille rend en matière d’éducation des services indispensables que l’État ne peut remplir à sa place : ce dernier va faire confiance aux parents qui en ont les moyens et n’intervenir qu’en cas de défection familiale – selon la logique du modèle subsidiaire. Mais plutôt que de prendre le relais en matière d’éducation, il préférera fournir indirectement aux parents démunis les moyens requis en assurant le financement de leurs vieux jours.
En conséquence, la philosophie conservatrice mise sur un niveau élevé de la redistribution publique, orientée en priorité vers les plus âgés ainsi que vers les parents, et plutôt sous forme de transferts monétaires (telles les allocations familiales), qui laissent à ces derniers la latitude d’agir au mieux des intérêts de leurs enfants – les retours familiaux étant parés de toutes les vertus. La retraite par répartition “bismarckienne” (qui limite la baisse de revenu au passage à la retraite) rentre parfaitement dans ce schéma qui laisse transpirer la peur du retour en arrière : une réduction des transferts publics aux plus âgés risquerait de détricoter le tissu de ces liens solidaires ; les retraités agiraient moins comme parents et grands-parents, pourraient être déchus socialement, devraient être davantage pris en charge par leurs enfants, etc.
 
Pour une citoyenneté sociale universelle
 
 
La philosophie sociale-démocrate fait d’abord confiance à l’État et privilégie l’égalité des droits ou des chances mais aussi des conditions, en accordant une attention particulière aux plus pauvres à travers des minima sociaux élevés. Elle repose, plus précisément, sur l’idée d’une citoyenneté sociale universelle, et cherche à instaurer, à l’exclusion de toute autre (familiale, corporatiste…), une dépendance mutuelle directe entre l’État et chaque citoyen, doté en tant que tel de droits (et devoirs) sociaux élargis, quels que soient son âge, son sexe, sa génération ou son statut social. En particulier, l’enfant est un citoyen dès son plus jeune âge et il importe de socialiser le coût de son éducation en favorisant les services collectifs (crèches et cantines gratuites, aides aux jeunes mères qui travaillent) et les dépenses actives de formation plutôt que le versement d’allocations familiales aux parents [2].
L’État-providence social-démocrate est donc fort, et orienté vers les jeunes (enfants et parents), les plus vulnérables aux “nouveaux risques” (familles instables, insertion des jeunes, absence de qualification). Il privilégie les services collectifs à la personne, solution jugée plus égalitaire (que des transferts monétaires) mais aussi plus efficace que le recours à la famille, auquel ces services pourraient se substituer sans dommage. En particulier, il importe de limiter les retours familiaux, qui constituent un système pervers (pression des parents) et inéquitable, contribuant à la reproduction des inégalités entre familles [3].
Le clivage essentiel entre les trois pensées du social se noue ainsi autour de la famille intergénérationnelle. Les conservateurs demeurent ses ardents défenseurs, surtout en matière d’éducation, et prêtent à l’État et à la famille des rôles complémentaires, qu’il s’agisse du soutien aux aînés ou d’une division optimale des tâches (la famille s’occupant d’abord des plus jeunes, et l’État des plus âgés). Les sociaux-démocrates se défient au contraire des solidarités familiales dont ils dénoncent les insuffisances, le caractère inéquitable (reproduction des inégalités) mais aussi les effets pervers (jeunesse prolongée chez les parents) ; selon eux, les programmes publics (tel le RMI dès l’âge de 18 ans) peuvent se substituer à la famille sans présenter les mêmes inconvénients. Sensibles aux méfaits de l’aléa moral, les libéraux, eux, auront un jugement réservé : préférant s’immiscer le moins possible dans les affaires de famille, ils invoqueront, d’un côté, la responsabilité morale de chacun à l’égard de ses enfants, et, de l’au-tre, l’essor des marchés d’épargne et d’assurance qui permettent de s’occuper soi-même de ses vieux jours sans compter sur les siens ou sur la société.
 
Modes d’emploi de la trilogie
 
 
Définie de manière univoque à un niveau abstrait, la trilogie proposée fournit d’emblée une grille de lecture des discours concernant la protection sociale. Les auteurs les plus avertis sont d’ailleurs tout à fait conscients que la partie se joue à trois et prennent soin de réfuter les deux autres approches. Défenseur de la cotisation sociale [4], Friot (1998) se bat ainsi sur deux fronts : contre “les rentiers, détenteurs d’un droit de propriété lucrative”, mais aussi contre les “citoyens et leurs droits abstraits aux allocations publiques”. Les sociaux-démocrates dénoncent souvent, quant à eux, le “double écueil de l’économisme et du conserva-tisme” (Dominique Méda) [5].
Il ne s’agit certes pas, du haut de sa superbe, de mettre les auteurs “dans des boîtes”. La trilogie proposée permet seulement de rapprocher des chercheurs d’horizon ou de sensibilité divers, qui partagent les mêmes a priori sur les trois piliers – et, partant, les implications qui en découlent sur la taille, les priorités selon l’âge et les modes d’action de l’État-providence – mais ne peuvent autrement être à peu près d’accord sur rien. Le discours conservateur par exemple (défense des solidarités familiales, complémentarité des actions de la famille et de l’État, coopération profitable entre générations [6], etc.) recouvre en France tout l’échiquier politique, et rassemble également nombre d’auteur(e)s à sensibilité féministe. Aussi bien, ce dernier point souligne l’intérêt d’une trilogie canonique différente de celle proposée par Esping-Andersen et ses partisans, pour qui la logique conservatrice se confond trop souvent avec la vision traditionnelle et paternaliste de la famille du Sud – le “chef” de famille, principal apporteur de revenu, et ses ayants droit.
En revanche, rien n’empêche d’ajouter à notre trilogie des éléments non contradictoires pour aboutir à une description suffisamment fine des régimes de protection sociale réels, à des fins de comparaison internationale. Par exemple, l’introduction de critères supplémentaires, relatifs au mode de financement des transferts (impôt sur le revenu, taxes sur la consommation ou cotisation sociale), à la méthode de gestion (administrations publiques, organismes régionaux ou caisses gérées par les partenaires sociaux) et au type de bénéficiaire (pauvre, tout citoyen, travailleur cotisant), permet d’obtenir une typologie relativement représentative de la variété des régimes européens : le monde anglo-saxoncorrespondrait à un “Beveridge du pauvre”, n’offrant qu’un filet de sécurité pour les vieux jours ; les pays scandinaves à un “Beveridge du riche” avec des minima sociaux élevés et des services collectifs très développés ; l’Europe continentale aux régimes néo-bismarckiens, reposant sur une logique approximative d’assurance sociale censée assurer la continuité temporelle du revenu, grâce notamment à des taux de remplacement garantis en matière de retraite (Palier, 2006).
Selon l’objet d’étude considéré dans les comparaisons internationales, les critères de segmentation à introduire en sus de la trilogie peuvent varier. Analysant la seconde moitié de carrière, Guillemard (2003) invoque des “cultures de l’âge” et des objectifs de justice spécifiques pour expliquer les différences de traitement des salariés âgés : rejet ou maintien en activité (sans garantie), selon la situation de l’emploi, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne ; sortie précoce en Europe continentale ; droit (et devoir) au travail, bien intégré, jusqu’à un âge avancé en Europe du Nord. Traitant de l’entrée dans la vie adulte, Van de Velde (2006) souligne le rôle des héritages religieux, catholique ou protestant, et des valeurs familiales pour rendre compte des parcours observés : “se trouver” au Danemark, en multipliant les expériences et le va-et-vient entre études et travaux divers ; “s’assumer” en Grande-Bretagne, en acquérant dès que possible son indépendance financière ; “s’installer” en Espagne, i.e. fonder une famille après une jeunesse prolongée et tranquille chez les parents ; “se placer” (comme on peut) en France, soit acquérir un statut socioprofessionnel en se dégageant de la dépendance familiale.
 
Une clef d’interprétation des enjeux actuels ?
 
 
Notre trilogie permet encore d’éclairer certains enjeux actuels concernant la crise de la protection sociale dans nos sociétés avancées. Cette crise affecte de plein fouet les trois piliers. La dégradation relative, sinon absolue, du sort des nouvelles générations et les difficultés ou les retards d’insertion professionnelle et patrimoniale des jeunes adultes sur les trente dernières années résultent en priorité des dysfonctionnements des marchés de l’emploi, du logement et du crédit. L’envolée des transferts publics (santé, retraite) à destination des plus âgés, due d’abord au vieillissement de la population, soulève le problème de la viabilité des politiques de redistribution et des risques qu’il y aurait à trop charger la barque des générations suivantes. Enfin, l’instabilité et la vulnérabilité croissante des familles se traduisent notamment par l’augmentation des mères célibataires (15 à 20 % des familles avec enfants en Europe) mais aussi par une forte réduction de la fécondité – la France fait ici exception [7]
La pensée conservatrice est la plus touchée par ces évolutions, comme d’ailleurs par la mondialisation et par l’émergence d’une économie de la connaissance qui repose sur la spécialisation, dont les effets négatifs sont surtout supportés par les travailleurs non qualifiés : les termes mêmes du débat, qui oppose l’internationalisation des nouveaux marchés aux missions de redistribution de l’État, orientent la recherche de solutions vers un compromis social-libéral qui paraît disqualifier d’avance le point de vue multisolidaire. Parallèlement, les experts mettent en avant l’isolement du pôle conservateur face à la crise de l’État-providence : les pays anglo-saxons et scandinaves auraient apporté des réponses conformes à leur culture – les premiers en encourageant la liberté et la responsabilité individuelle, les seconds en insistant sur l’égalité et sur la répartition des gains et des pertes –, alors que les nations continentales resteraient bloquées, incapables de s’adapter.
À titre d’illustration, considérons l’objectif d’une “retraite adéquate”, confronté à la charge accrue des dépenses de santé et de pensions et à l’allongement continu de la longévité, dont il importe tout d’abord d’analyser les “externalités” négatives.
 
Les rançons de l’allongement de l’espérance de vie
 
 
Caricaturons les données du problème (français). Le produit national brut augmente toujours par tête. Pourtant, nous risquons fort d’être moins bien lotis que nos aînés immédiats en matière de retraite : les réformes envisagées impliquent toujours des sacrifices, soit que l’on cotise davantage, soit que l’on travaille plus longtemps, soit que l’on doive se contenter de pensions annuelles plus faibles… ou encore les trois éventualités à la fois [8]. Par ailleurs, on observe une quasi-stagnation du pouvoir d’achat des salaires nets, l’augmentation des rémunérations brutes ayant été presque totalement mangée par la hausse rapide des cotisations sociales – les dépenses totales pour la santé et la retraite représentant aujourd’hui plus de 23 % du PIB (contre 2 % pour le chômage…). Enfin, les seules “bonnes nouvelles” sont devenues caduques (la retraite à 60 ans) ou ne profitent pas à tous (les 35 heures).
Dans ce contexte, certains n’ont pas hésité à parler de régression, invoquant le déséquilibre générationnel des comptes sociaux : l’État français aurait vécu au-dessus de ses moyens. Quoi qu’il en soit, on voit bien que la principale cause de ce triste constat, hors la croissance atone, est l’allongement constant de l’espérance de vie. Produit du progrès social, cette évolution est certes une bonne chose en soi et pour chacun mais aurait, au niveau collectif, des conséquences négatives, pas toujours appréciées à leur juste valeur. C’est un peu comme le trafic routier dans les grandes aggloméra-tions : le rêve serait que la circulation automobile soit réservée à soi-même, à ses proches et amis, à ses connais-sances ou à son plombier ; dès qu’elle est ouverte à tous, elle devient une galère…
 
Les solutions sociales-libérales pour une retraite adéquate
 
 
Libéraux et sociaux-démocrates proposent déjà de travailler plus longtemps, en organisant au besoin le cumul entre retraite et emploi (le plus souvent d’appoint), comme en Amérique du Nord (voir Lesemann et Beausoleil, 2004). Au-delà, les solutions divergent.
Les libéraux n’offrent qu’un plancher de sécurité sociale (le taux de remplacement moyen est de 42 % aux États-Unis et de moins de 25 % au Royaume-Uni). L’individu doit épargner par lui-même, individuellement ou collectivement. Les premiers fonds de pension étaient à prestations définies, sous forme de rentes viagères : on savait à l’avance ce que l’on toucherait à la retraite, le fonds d’entreprise prenant en cas de difficulté sur les salaires ou sur les profits – ou décrétant une hausse des cotisations. Ces fonds ont mal résisté aux évolutions récentes (mondialisation, vieillissement, mutations technologiques, fin de l’emploi à vie et individualisation des parcours professionnels). Ils sont de plus en plus remplacés par des fonds à cotisations définies et sorties en capital, qui font porter le risque sur le salarié et constituent des plans d’épargne pour la retraite : proches de placements standards, leur seule contrainte, qui justifie les avantages fiscaux accordés, est que l’épargne accumulée est normalement bloquée jusqu’à l’entrée en retraite – où le titulaire en dispose comme il l’entend.
Dans les pays à dominante conservatrice comme la France, un tel programme, qui doit s’appuyer sur une meilleure “éducation financière” des travailleurs, promet une véritable révolution culturelle, sauf pour les classes supérieures – qui pourraient même le revendiquer.
La logique sociale-démocrate assure des minima de retraite par répartition élevés (parfois même fonction des cotisations versées, comme les comptes notionnels suédois) mais aussi des services collectifs particulièrement généreux aux personnes âgées. L’individu peut, s’il le désire, compléter ces protections par l’épargne mais il n’y est pas spécialement encouragé – de même que les legs patrimoniaux ne sont pas favorisés.
Le problème pour la logique solidaire est que l’individu se retrouve, en théorie, seul et nu face aux organismes d’État. Il est certes un citoyen, mais parmi d’autres, et se retrouve désarmé, sans affiliation ou statut socioprofessionnel propre.
 
Les défis à relever pour la logique sociale conservatrice
 
 
Plus fondamentalement, les solutions préconisées par les uns ou par les autres remettent en cause un des principes de l’assurance sociale bismarckienne que l’on pourrait appeler le droit à l’insouciance ou à la quié-tude, à savoir la possibilité de ne pas se préoccuper outre mesure de l’avenir en général et de sa retraite en particulier. La répartition bismarckienne offre un salaire différé (selon le taux de remplacement) et socialisé (par les conventions collectives) qui garantirait un niveau de pension commensurable, sinon comparable, au revenu d’activité et permettrait de “se reposer” sur ses droits à la retraite, même mal connus.
La tentation, bien compréhensible, est alors de vouloir continuer en l’état – en tablant sur les gains de productivité futurs qui permettraient aux générations suivantes de payer nos retraites –, sans écouter les sirènes qui prédisent la faillite à terme du système. Le “syndrome du portillon” traduit une variante égoïste de ce statu quo, soit le lâche soulagement d’être passé à temps de l’autre côté, en retraite, avec les droits afférents. C’est faire peu de cas des impératifs d’équité générationnelle, mais c’est surtout une illusion : en bonne logique solidaire, les “droits acquis” sont susceptibles d’être constamment renégociés, et le niveau de vie des retraités peut être profondément affecté par la procé-dure d’indexation des pensions ou par certaines réformes des prélèvements fiscaux (CSG, TVA, impôts sur le patrimoine, etc.).
Faut-il entreprendre d’urgence les réformes indispensables afin de limiter d’autant le coût du retour à l’équilibre de notre système de retraite ? La priorité me semble plutôt de combler le manque de lisibilité et le déficit de pensée. Quelle voie veut-on prendre ? Lors du débat sur la loi Fillon de 2003, beaucoup (à gauche) ont proposé de faire payer “les riches”, le capital ou les hauts salaires, soit en fait d’élargir l’assiette fiscale au-delà du travail et de rendre le système plus redistributif : c’est s’orienter vers une solution sociale-libérale, qui peut revêtir des formes très diverses. L’issue alternative, soit conserver une répartition bismarckienne, comporte des risques divers selon les options retenues. Laisser filer le système multiplierait les incertitudes – concernant, déjà, le comportement des générations cadettes – et les effets pervers qui s’ensuivent. Mais les mesures habituelles de résorption du déséquilibre (durcir les règles d’éligibilité, augmenter les annuités requises, désindexer les pensions) renforceront les disparités en favorisant les emplois stables et bien rémunérés.
Une répartition bismarckienne généreuse et viable est une formidable machine antiépargne et s’avère plus efficace pour les pauvres que des minima vieillesse. Trop réduite ou déséquilibrée, elle génère à l’inverse inquiétudes et inégalités qui favorisent le retour des rentiers, un patrimoine important constituant alors bien plus qu’une simple réserve de consommation différée : il procure une sécurité unique contre les aléas de la retraite ; il assure le droit au repos, permettant d’arrêter l’activité à sa convenance ; il garantit le libre choix d’un travail d’appoint épanouissant pendant la retraite ; il permet d’embaucher des gens à son service en cas de dépendance, de maladie ou d’invalidité. A contrario, l’absence de patrimoine redeviendrait synonyme d’insécurité, de travail contraint et prolongé, de fin de vie démunie voire de santé précaire si les dépenses de soins sont remises en cause au-delà d’un certain âge. â– 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  L. Arrondel, “Transferts entre générations et impôt successoral”, Informations sociales, ce numéro, 2006.
·  G. Esping-Andersen, Les trois mondes de l’État-providence, Paris, PUF (épilogue inédit), 1999, version anglaise, The Three Worlds of Welfare Capitalism, 1990.
·  G. Esping-Andersen, Why we Need a New Welfare State, Oxford, Oxford University Press, 2002.
·  B. Friot, Puissances du salariat, Paris, La Dispute, 1998.
·  A.-M. Guillemard, L’âge de l’emploi, Paris, Armand Collin, 2003.
·  F. Lesemann et J. Beausoleil (éd.), Travailler après la retraite en Amérique du Nord, numéro spécial de Retraite et société, n° 42, 2004.
·  A. Masson, “Les avatars de l’altruisme familial”, à paraître in Repenser la solidarité au xxi e siècle, S. Paugam et N. Duvoux (éd.), Paris, PUF, coll. “Le Lien social”, 2006.
·  B. Palier, “The Politics of Reforms in Bismarckian Welfare Systems”, mimeo, CEVIPOF, 2006.
·  F. de Singly, Les uns avec les autres. Quand l’individualisme crée du lien, Paris, Nathan, 2003.
·  C. Van de Velde, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, Paris, PUF, coll. “Le Lien social”, à paraître, 2006.
 
NOTES
 
[1]Voir la rubrique dans ce même numéro : “Tu honoreras ton père et ta mère”.
[2]De même, le rapport aux générations futures est une affaire de répartition non entre groupes mais entre individus et même entre citoyens, contemporains et en devenir, auxquels s’appliquent les mêmes principes.
[3]Pour faire le pont avec le texte de Luc Arrondel sur les transmissions patrimoniales dans ce même numéro : la logique sociale-démocrate voudrait que les pensions servies soient intégralement consommées par le bénéficiaire et présuppose donc des legs de nature accidentelle (qui correspondent à ce qui aurait été consommé si Dieu avait prêté une vie plus longue) ; la logique conservatrice correspond le mieux à des legs altruistes, assurant un équilibrage des ressources entre les membres d’une même famille dynastique ; la logique libérale convient bien aux legs capitalistes (ou à la limite paternalistes), parce qu’elle ne prise guère le droit des enfants à l’héritage mais encourage l’épargne et les dons caritatifs (aux fondations, Å“uvres de bienfaisance, etc.).
[4]Voir sur ce sujet l’article de B. Friot, “L’impact du mode de financement”, paru dans Informations sociales, n° 87, 2000. Les cotisations sociales sont un salaire indirect, le salaire s’étant en partie détaché d’une contrepartie individuelle en travail dont la grandeur serait mesurable.
[5]Traitant du processus d’individualisation des jeunes notamment, de Singly (2003, p. 239) affirme ainsi que “le libéralisme économique […] interdit l’individualisation des individus et favorise le communautarisme sous le prétexte de lutter contre l’assistance. Les solidarités familiales peuvent être positives mais elles ont l’ambiguïté du don qui crée la dépendance. Seuls les liens impersonnels [créés par l’intervention de l’État] permettent le desserrement des liens de dépendance personnelle”, et donc l’émancipation réussie des individus.
[6]Pour les conservateurs, invoquer la lutte des générations – dont les aînés, forts de leur poids électoral, sortiraient vainqueurs – constitue “un argument polémique contre la protection sociale et le système de retraite” (Nicole Lapierre).
[7]Les cas critiques concernent évidemment ceux de “triple failure” (Esping-Andersen, 2002), lorsque les trois piliers font simultanément défaut.
[8]Le fait de recevoir une pension réduite sur une durée plus longue constitue une piètre consolation pour les individus qui, tel l’Achille de L’Iliade, ont une forte préférence pour le présent.
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[1]
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[3]
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[4]
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[6]
Pour les conservateurs, invoquer la lutte des générations –...
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