2006
Informations sociales
Partie 3 : Politiques publiques, pratiques privées – Rubrique
“Tu honoreras ton père et ta mère afin...”
Petite réflexion sans prétention pour ouvrir des pistes
André Masson
Directeur de recherches au CNRS (section économie) et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), membre du PSE (Paris-Jourdan sciences économiques), ses thèmes de recherche portent sur l’épargne et le patrimoine des ménages, ainsi que sur les solidarités publiques et privées entre générations. Il est coauteur de Épargne, assurance-vie et retraite (Economica, 2003), et de Préférences de l’épargnant et accumulation patrimoniale (dossier de la revue Économie et statistique, n˚ 374-375, 2004), et auteur de Trois aperçus économiques du lien intergénérationnel (à paraître aux éditions de l’EHESS).
Comment caractériser les rapports entre parents et enfants ? Le regard porté sur le lien de filiation conditionne la manière dont on juge les solidarités familiales et la place que l’on entend leur réserver dans l’organisation sociale...
La coutume met en avant l’asymétrie de ces rapports familiaux, ce que résume crûment un proverbe allemand : “Un père s’occupe plus de dix enfants que dix enfants d’un père.” À la force naturelle de l’amour paternel s’oppose, en filigrane, l’ingratitude de l’enfant. Dans la Bible, les métaphores de “Dieu le Père” et des “enfants de Dieu” montrent que l’amour parental n’a besoin d’aucune prescription spécifique, alors que les devoirs envers les parents font l’objet d’un des dix commandements.
Pour Aristote (in Éthique à Nicomaque), l’amour d’un père pour ses enfants est le prototype des “amitiés” entre personnes inégales : “Il n’est rien de tout ce qu’un fils ait pu faire qui soit à la hauteur des bienfaits qu’il a reçus de son père”, pour lequel il ne peut qu’éprouver gratitude et reconnaissance comme “à un être bon et qui lui est supérieur”. Si “aucun père […] ne voudrait jamais faire l’abandon d’un enfant qui ne serait pas un monstre de perversité […], un fils, au contraire, quand il est vicieux, évitera de venir en aide à son père ou du moins n’y mettra pas d’empres-sement”. C’est que l’amour paternel constitue le prolongement de l’amour de soi que tout individu “tempérant” se prodigue à lui-même : “Les parents chérissent leurs enfants comme étant quelque chose d’eux-mêmes.”
Montaigne attribue cette prévalence de l’amour parental chez les êtres vivants au désir de survie à travers sa progéniture : “S’il y a quelque loy vrayement naturelle, c’est-à-dire quelque instinct qui se voye universellement et perpétuellement empreint aux bestes et à nous […], je puis dire qu’après le soing que chaque animal a de sa conservation et de fuir ce qui nuit, l’affection que l’engendrant porte à son engeance tient le second lieu en ce rang. Et […] ce n’est pas merveille si, à reculons, des enfants aux pères, elle n’est pas si grande.”
Dans la tradition économique (d’Adam Smith à Alfred Marshall), la force supérieure de l’amour parental se justifie pareillement pour des raisons phylogénétiques ou évolutionnistes de survie prolongée de soi et de l’espèce. Plus récemment, l’altruisme (dynastique) à la Barro-Becker actualise la conception aristotélicienne : en faisant dépendre l’utilité de l’agent du niveau de bien-être attei-gnable par ses enfants, véritables clones de lui-même, il lui confère un horizon infini. Les modèles de comportement de transmission incorporent souvent une dimension stratégique à cet altruisme parental qui doit venir à bout, au besoin par la manipulation, de cette matière rétive que sont les enfants ingrats, “paresseux” ou “prodigues” ; parfois même, l’altruisme disparaît, comme dans le cas extrême du “legs stratégique”, où les parents âgés jouent leurs enfants les uns contre les autres, en menaçant de les déshériter, afin d’extorquer le maximum “d’attention” de chacun. Mais nulle part ou presque ces modèles n’envisagent des comportements parentaux franchement hostiles, dont on sait pourtant qu’ils ont une propension élevée à se transmettre de génération en génération.
Les anthropologues interprètent cette reproduction en chaîne d’actions malveillantes (telle la maltraitance) comme des réciprocités “indirectes” négatives : Mauss (in Essais de sociologie) évoque moult bizutages, brimades et autres rites d’initiation où l’on ne peut ainsi “rendre la pareille” à celui qui vous a initié. A contrario, des formes positives de telles réciprocités, où “vous devez faire à votre fils ce que vous auriez désiré que votre père vous fît”, semblent mieux rendre compte des comportements de transmission observés qu’un pur altruisme parental.
Réciprocité positive ou négative
Comment caractériser l’attitude des enfants à l’égard de leurs géniteurs ? Montaigne rapporte un cas de réciprocité indirecte négative : “Celui qu’on rencontra battant son père, répondit que c’était la coutume de sa maison : que son père avait ainsi battu son aïeul ; son aïeul son bisaïeul ; et, montrant son fils : et celui-ci me battra quand il sera venu au terme de l’âge où je suis.” À travers cette pratique barbare, étrangère à la rationalité individualiste de l’homo œconomicus, se noue un enjeu crucial, le passage du pouvoir ou de l’autorité : cette succession des générations est opérée par le “meurtre symbolique” du père, exécuté de père en fils comme un rite de transition, qui évite de recourir à des mesures plus expéditives…
Conscients des avatars théoriques auxquels conduit l’hypothèse d’un altruisme réciproque entre parents et enfants – guerre parent-enfant “à coup de dons” dont l’issue ne satisferait personne ; génération “pivot” partagée entre deux altruis-mes, parental et filial, etc. –, les économistes ont proposé d’expliquer les transferts aux parents par un mécanisme de réciprocité indirecte : “Soyez généreux avec vos parents âgés afin que vos enfants le soient plus tard avec vous-même.” Le modèle repose sur un “effet de démonstration” : les adultes doivent prêcher par l’exemple en aidant leurs parents âgés, afin de recevoir une aide similaire pour les vieux jours.
Le dernier mot me semble toutefois revenir à l’Ancien Testament (in Exode, Deutéronome et Siracide), dont l’un des commandements du Décalogue est à peu près : “Tu honoreras ton père et ta mère afin d’avoir une vie longue et heureuse (sur la terre que Yahvé ton Dieu te donne).” Le respect des parents ne va donc pas de soi. Le commandement qui l’enjoint a en outre un statut particulier : alors que les autres se présentent sous forme lapidaire – “Tu ne tueras pas” – ou énoncent les sanctions encourues en cas de non-observance, il est, selon l’apôtre Paul (épître aux Éphésiens), “le premier commandement auquel soit attaché une promesse”, qui correspond ici à l’idée traditionnelle du bonheur et de la prospérité (les idées de résurrection et de vie éternelle sont plus tardives). En outre, les récompenses attendues ne découlent pas d’une simple réciprocité indirecte – même si le Siracide propose un inventaire où, entre autres, “celui qui honore son père trouvera de la joie dans ses enfants”. Elles relèvent plutôt d’une réciprocité générale, analogue positif du “quiconque prend l’épée périra par l’épée” : donnez à vos parents car vous recevrez de quelqu’un d’autre (pas forcément de vos enfants).
La leçon vaut plus largement : toute solidarité entre générations, publique ou privée, ne peut se maintenir que si elle rapporte quelque chose à celui qui la pratique. Mais ce bénéfice peut prendre des formes originales ou subtiles, qui échappent à l’intérêt pur et immédiat, s’écartent de l’altruisme trop mécanique des économistes, et débordent du cadre des relations lignagères et des réciprocités indirectes en chaîne.