2006
Informations sociales
Partie 3 : Politiques publiques, pratiques privées
Solidarités ordinaires et de proximité entre les générations
L’action de l’association AGES
Jean-Philippe Viriot-Durandal
Maître de conférences en sociologie à l’Université de Franche-Comté, membre du Groupe d’étude pour l’Europe de la culture et des solidarités à Paris-V, il est professeur associé à l’Université de Sherbrooke (Canada) et vice-président de AGES.
Guillaume Guthleben
Directeur de la Confédération de géronto-logie du territoire de Belfort, il est maître de conférences associé à l’Université de Franche-Comté et président de AGES.
Il existe des enjeux forts autour de l’intergéné-rationnel pour une société, cette question faisant partie du contrat social. Mais du fait d’une répartition par âge de la collectivité à travers les activités, les institutions d’accueil, etc., elle demande à être organisée. Ceci commence à s’effectuer à l’initiative d’institutions diverses, car la demande des usagers manque de supports pour faire connaître et remonter les besoins. Quelques exemples de réalisation.
Contrairement à une idée reçue, il n’est pas partout ni toujours naturel que les générations s’entraident, communiquent, partagent des acti-vités. C’est le fait d’une segmentation forte de la société par âges. Comment y remédier autrement que par l’injonction actuelle à “faire de l’intergénération” ? Des institutions se lancent dans des actions que l’association AGES a recensées.
Deux représentants de cette association – par ailleurs experts dans le domaine des solidarités et de la gérontologie – répondent à nos questions.
Informations sociales – En quoi, selon vous, la question intergénérationnelle représente-t-elle un enjeu de société ?
Jean-Philippe Viriot-Durandal – Depuis l’après-guerre, en France et dans la plupart des pays développés, les États ont renforcé les mécanismes de prise en charge de l’individu par la collectivité tout au long de la vie, et particulièrement aux deux extrémités de l’échelle des âges. En tentant de sécuriser les différents moments de fragilité du cycle de vie, de la crèche au long séjour, l’État a modifié la répartition des rôles entre la famille et la collectivité publique en matière de soins et d’aides aux ascendants comme aux descendants. Il a aussi contribué à organiser de manière formelle les relations intergénérationnelles, notamment par des liens d’obligation légale entre les différents âges de la vie – comme l’obligation alimentaire. Cette tendance s’est renforcée avec le développement des mécanismes assistanciels (minimum vieillesse…) et assuranciels (retraite par répartition…) à destination des aînés.
À tel point que le seul risque vieillesse et survie représente aujourd’hui environ 43,5 % du budget de la protection sociale. Les liens intergénérationnels et surtout la représentation de l’état de ces relations constituent donc un enjeu fondamental, ne serait-ce que parce qu’une partie des politiques sociales reposent précisément sur un contrat entre les générations.
C’est par les flux entre actifs et inactifs en tant que groupes sociaux dotés de droits et de statuts qu’est garanti ce contrat. C’est donc au niveau macrosocial que se situe, à mon sens, le premier enjeu des bonnes relations intergénérationnelles.
Mais il existe également un second enjeu à l’échelon microsocial qui met en jeu les liens de solidarité informels. L’intergénération ne repose alors plus tant sur des systèmes bureaucratiques ou sur des organisations désincarnées qui gèrent les mécanismes de solidarité administrés par l’action publique (caisse de Sécurité sociale, hôpitaux, services sociaux…) ; elle est appréhendée à travers les liens de proximité et les relations interindividuelles. La politique intergénérationnelle consiste alors à favoriser les interactions et les solida-rités ordinaires entre les âges dans des relations sociales concrètes. La nécessité de ces liens est apparue de manière particulièrement saillante au cours des vingt dernières années, lors des canicules de Chicago et de Marseille qui ont précédé celle de 2003. Il ressort à l’analyse de ces phénomènes, notamment aux États-Unis, que la forte densité des relations sociales a réduit les effets néfastes des fortes chaleurs sur les personnes âgées, avec, par exemple, un faible taux de mortalité dans les quartiers fortement maillés par un réseau associatif de proximité. Mais c’est à l’occasion de la canicule de 2003 que la France a redécouvert et souvent pris tardivement conscience de l’importance de la densité du tissu social (professionnels, familles, proches, voisins, associations).
Guillaume Guthleben – Dans ce contexte particulier, les représentations des relations intergénérationnelles ont été parfois trompeuses voire déformées.
Essentiellement lorsque s’est exprimé un discours qui tendait à culpabiliser les familles (“Elles abandonnent leurs vieux”), voire la société tout entière (“Ils meurent dans l’indifférence totale”). Ces idées communes, sans doute amplifiées par les médias, cachent mal un fond moralisateur et injonctif : s’occuper des personnes les plus âgées relèverait d’une obligation naturelle. On est là en plein paradoxe et bien loin de l’idée de contrat… Pour éviter ce travers, il faudrait répondre à deux questions essentielles. D’une part, comment favoriser des occasions de contact entre générations qui tiennent compte des modes de vie plus discontinus dans le temps et plus éclatés géographiquement ? Et d’autre part, comment éviter une guerre des générations dans laquelle chacun a l’impression que l’autre constitue une charge pour la société ? Mais comme dans tout conflit, c’est avant tout une question de représentations et de (mé)connaissances mutuelles. D’où l’importance de consolider les relations à une échelle microsociale.
I. S. – Comment avez-vous perçu les besoins existants en matière d’intergénérationnel ? Et comment ces besoins “remontent-ils” ?
G. G. – En partant de l’expression des personnes et de la façon dont les professionnels et les politiques favorisent, recueillent, impulsent cette remontée des besoins.
Les besoins de liens intergénérationnels sont rarement formulés en tant que tels par les plus âgés, hormis dans la sphère familiale. Les questions intergénérationnelles apparaissent plutôt du côté des “offreurs” que des “demandeurs”, à travers des initiatives des collectivités locales, des écoles, des maisons de retraite ou des associations. À l’instar du slogan “Il faut créer du lien social !”, très présent dans les discours des années quatre-vingt-dix, il existe actuellement une forte injonction à “faire de l’intergénération”, avec des effets d’exposition médiatique immédiats et assez porteurs. On est ici totalement dans un effet de mode. Dans ce cas, c’est plus une question d’habillage des projets que d’actions réellement novatrices. L’intergénération appréhendée comme un but en soi limite souvent les perspectives de poursuite des relations. L’exemple classique que l’on rencontre assez fréquemment est la visite d’élèves d’une école à des résidants de maison de retraite, sans préparation des deux publics en amont. La rencontre n’en est pas vraiment une, puisque le désir et la curiosité n’ont pas eu le temps de naître et d’être accompagnés. On en reste souvent à une observation réciproque, pudique et timide, voire gênée. On en revient alors à l’obligation naturelle évoquée tout à l’heure.
J.-P. V.-D. – En fait, les actions en faveur de l’inter-génération ne sont pas nécessairement facilitées par la culture contemporaine du fait de la forte segmentation par âge. D’où un aspect parfois artificiel de ces actions volontaristes. Pourtant, la mise en présence organisée de générations différentes constitue bien une réponse – parmi d’autres. Mais ces dispositifs restent insuffisants si la culture dominante ne favorise pas les échanges ordinaires entre personnes d’âges différents dans l’espace privé comme dans l’espace public. Le développement des relations intergénérationnelles présuppose en premier lieu de ne pas exclure dans le quotidien les individus du fait de leur âge, et de favoriser ainsi une mixité volontaire et spontanée des groupes d’âge dans les différents lieux de socialisation. Ce qui implique une modification des cadres de référence et des représentations de l’âge et du vieillissement dans tous les compartiments de la vie sociale ou économique (écoles, associations, entreprises, universités, médias…). Cela induit une mise en cohérence des stratégies et des logiques d’action intergénérationnelles des politiques publiques sur l’ensemble de ces volets. Sans quoi, les activités intergénérationnelles se condamnent à n’être que des îlots d’utopie hermétiques à la réalité sociale.
G. G. – La diversité générationnelle est difficile du fait notamment d’une socialisation essentiellement basée sur l’activité (apprendre, travailler, pratiquer des loisirs), alors qu’une partie des populations âgées ne peut plus justement prétendre l’exercer. De l’inactivité à l’exclusion, il n’y a qu’un pas… Une première réflexion est donc déjà nécessaire quant aux modalités des activités sociales et quant aux freins qui concernent certaines populations dites “empêchées” (pour des raisons de mobilité ou de handicap, qu’il soit physique ou cognitif). La question est alors de savoir si l’activité a du sens en elle-même (occupationnelle) ou si elle doit être le prétexte à autre chose (le maintien d’une vie sociale). Le deuxième cas de figure est évidemment le plus intéressant, mais nécessite aussi un travail en finesse en amont, afin, selon les situations, d’entendre, de traduire ou de faire émerger les désirs des publics concernés. Les animateurs ont parfois tendance à projeter leurs propres envies dans les animations ou à exclure d’emblée des activités dans lesquelles ils ne se sentent pas à l’aise (par exemple, mettre en relation des adolescents difficiles avec des personnes âgées). Il existe des phénomènes de réticence des publics, qu’ils soient jeunes ou vieux, quand des activités intergénérationnelles leur sont proposées. Mais l’expérience prouve qu’un travail autour des représentations et des stéréotypes permet souvent d’éveiller une curiosité et de passer de la peur à l’envie de la rencontre. Ce qui amène à souligner l’importance du temps dans la gestion des projets. C’est d’ailleurs un obstacle souvent évoqué par leurs initiateurs : travailler avec des générations différentes, c’est nécessairement être contraint à concilier des perceptions du temps parfois antagonistes. Des jeunes peuvent avoir plus de mal à se concentrer sur une activité, alors que des plus âgés ont besoin d’être mis en confiance (raison qui pousse parfois à ne pas organiser d’initiation Internet intergénérationnelle, par exemple). Mais les aînés peuvent aussi être plus exigeants quant à l’efficience de l’activité et peu tolérants face aux tentatives de détournement du projet par les plus jeunes.
I. S. – Quel type d’activités répondent à ces besoins et comment les institutions les mettent-elles en Å“uvre ?
J.-P. V.-D. / G. G. – Il est difficile de dresser une typologie exhaustive des relations intergénérationnelles. Nous nous limiterons à en évoquer au moins trois classées, selon leur finalité
[1].
> L’occupation. L’action vise essentiellement à passer de bons moments entre générations et à développer des relations affectives ou conviviales autour d’activités ludiques ou de repas. Ces activités occupationnelles peuvent aussi donner lieu à des transmissions entre les plus âgées et les jeunes, celles-ci restant des bénéfices possibles, mais induits, informels et indirects.
> Le témoignage et la transmission. Les actions intergénérationnelles peuvent s’organiser autour de la mobilisation de la mémoire individuelle ou collective à travers le témoignage du passé aux nouvelles générations. Les finalités mémorielles de ces relations permettent de faciliter et de renforcer la construction identitaire à l’échelon individuel ou à celui du groupe. Et ce, en situant les plus jeunes dans l’évolution de la société (guerre, Résistance, antisémitisme, racisme, mais aussi progrès technique…) ou par rapport aux expériences du cycle de vie déjà éprouvées par les aînés (puberté, mariage, ménopause…). Cette dimension peut influer sur la construction identitaire mais aussi contribuer au dépassement de soi comme seul référent existentiel. Les générations plus anciennes constituent à la fois une référence et une source d’opposition qui permet l’affirmation. La transmission, quant à elle, relève de l’utilisation de la mémoire et des acquis mais avec la volonté de léguer un savoir-faire ou des valeurs. Dans un centre socioculturel des Deux-Sèvres, par exemple, s’est développé un atelier de danse et de vannerie tra-ditionnelle. Les aînés (60-86 ans) transmettent leur savoir-faire à des adultes actifs.
Le rôle de l’association Ages
Créée en 2005, l’association AGES (Ateliers gérontologiques et d’enseignement sur les questions sociales) a pour but de concevoir, de promouvoir et de valoriser des outils pédagogiques concernant le vieillissement.
Élaborés conjointement par des chercheurs et par des acteurs de terrain, les contenus de ces ateliers renvoient aux grandes questions du champ gérontologique, comme les solidarités intergénérationnelles, les liens entre les groupes sociaux, ou la conservation et la transmission de la mémoire. AGES a pour principal objectif de favoriser l’émergence de contenus pédagogiques à travers l’aide à l’édition d’ouvrage ou de DVD mais aussi par l’organisation de rencontres et d’échanges à caractère gérontologique.
Ces opérations peuvent faire l’objet de partenariat avec des organismes publics, avec des associations ou avec des entreprises poursuivant des objectifs similaires et partageant des valeurs identiques.
C’est dans ce cadre qu’est prévu un ouvrage sur la vie associative, le bénévolat et les retraités, comportant à la fois un état des lieux sur la question et des fiches-projets résumant différentes expériences réalisées en France pour favoriser l’engagement associatif des retraités. Un autre ouvrage, prévu pour fin 2007, traitera de l’intergénération.
À travers ces différents supports, AGES souhaite favoriser la diffusion et l’actualisation des connaissances sur le vieillissement, mais aussi le transfert d’expériences et de méthodologie de projet à l’échelle francophone.
association. ages@ free. fr
> Les relations d’aide. Il s’agit plutôt ici de relations d’aide et de solidarité mettant en jeu des compétences et du temps à disposition d’autrui. Les formes les plus classiques sont le bénévolat économique, le soutien scolaire, l’aide à l’insertion mais aussi l’initiation aux nouvelles technologies… Ces relations engagent des transferts d’information et/ou d’aide, potentiellement dans les deux sens. Elles supposent et renforcent le souci de l’autre, la perception de la différence comme motivation à la rencontre, le sens de l’adaptation et de l’écoute.
Ces contacts ne se limitent pas à des actions entre jeunes et retraités, mais entre des aînés et leurs cadets également pensionnés. En fonction du type de public, les relations intergénérationnelles ne mettent en jeu ni les mêmes besoins, ni les mêmes affects, ni les mêmes représentations sociales. Cela dépend des groupes d’âge concernés, mais aussi de l’expérience, de la maturité et de la santé physique ou mentale des parti-cipants. Une partie des projets intergénérationnels concernent des résidants de maison de retraite, potentiellement malades, dépendants ou souffrant de solitude, ce qui peut rendre l’échange difficile ou peu spontané. Tel est le défi permanent et contradictoire dans l’organisation de rencontre : tenir compte des aptitudes des publics en relation afin d’éviter la mise en échec ; concevoir des activités souples qui permettent aussi une mise en danger positive, source de découverte et de plaisir.
Ainsi, une association du Tarn a-t-elle décidé de mobiliser les capacités intellectuelles d’une partie de ses résidants en organisant des séances régulières de soutien scolaire dans le foyer logement des personnes âgées. Les enfants sont conduits par un enseignant dans la structure où des retraités formés font du soutien scolaire. L’intérêt de ce type de projet est précisément qu’il dépasse les activités occupationnelles classiques et le registre du témoignage pour intégrer aussi les fonctions d’aide des résidants à destination des plus jeunes, leur procurant ainsi un réel sentiment d’utilité et d’intégration sociale.
Mais le sens de la relation d’aide peut aussi parfois évoluer des jeunes vers les aînés. Ainsi, l’association Internet Jeunes et le foyer du Romarin, à Clapier, dans l’Hérault, ont permis à une dizaine de jeunes bénévoles d’initier les résidants du foyer et les seniors des villages alentours à l’outil informatique, tous les mardis après-midi, dans un cyber-salon de thé.
Les actions intergénérationnelles s’inscrivent donc dans une approche simple d’un échange rendu possible et dans l’entretien des interactions entre individus, quelle que soit leur situation dans l’échelle des âges. â–
[1]
Pour un éclairage plus complet sur les activités intergénérationnelles, voir Guillaume Guthleben, “Relations intergénérationnelles : les bienfaits de la confrontation”,
Économie et humanisme, n° 374, octobre 2005, p. 40-43.