2006
Informations sociales
Partie 1 : Questions de définitions et de problématique – ... en contrepoint
Secrets de famille
Caroline Helfter
Fondée sur les non-dits, sur les silences, sur les secrets, la transmission transgénérationnelle dite “en creux” ou “en négatif” peut véhiculer les effets pathogènes de traumatismes anciens. “Toute la question réside, pour chaque sujet, dans la faculté de pouvoir se construire sans pour autant tomber dans l’aliénation”,
explique Marie Anaut, professeur de psychologie à l’Université Lyon-II et psychothérapeute familiale
[1]. À cet égard, la mission principale des psychothérapies centrées sur la transmission transgénérationnelle est souvent la mise en récit de l’histoire autobiographique et familiale fantasmatique, c’est- à-dire l’élaboration d’une histoire qui puisse donner force et cohérence au vécu du patient.
“Un traumatisme ancien, devenu secret de famille, agirait comme un fantôme susceptible de perturber les familles à travers les générations”, précise la clinicienne, en se référant aux travaux des psychanalystes Nicolas Abraham et Maria Torok. Il s’agit souvent de secrets honteux à propos d’un ancêtre, comme un décès suspect (mort violente, suicide), une naissance illégitime ou un inceste, qui sont dissimulés d’une génération à l’autre. En cachant le secret indicible qui est demeuré un deuil impossible, on l’installe à l’intérieur de soi, dans un caveau secret ou “crypte psychique”. “C’est le non-dit et le mystère autour du secret, mais pointés par le silence et l’évitement, qui deviennent agissants et peuvent se traduire par des perturbations psychiques et/ou comportementales chez un ou des sujets, à la génération suivante”, développe Marie Anaut. Or les efforts des enfants pour s’accommoder de la communication perturbée avec leur parent porteur du secret peuvent, à leur tour, conduire à des relations perturbées avec leurs propres enfants. Les effets pathogènes du secret familial sont ainsi susceptibles de traverser les générations.
Si l’existence de secrets de famille au sens de dissimulations d’informations est attestée dans toutes les familles, affirme Marie Anaut, leurs conséquences ne seront pas les mêmes d’une situation à l’autre, d’un individu à l’autre, car les réactions et les mécanismes de protection de chaque sujet sont très variables. Par ailleurs, certains secrets peuvent jouer, eux-mêmes, un rôle protecteur. Ils fonctionnent, alors, “comme des boucliers en empêchant une (plus) grande souffrance, dans la mesure où un secret peut en cacher un autre plus douloureux, plus insupportable encore”.
[1]
In
Soigner la famille, Armand Colin, 2005, 320 pages, 24 euros.