Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 28 à 39
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Partie 1 : Questions de définitions et de problématique

n° 134 2006/6

2006 Informations sociales Partie 1 : Questions de définitions et de problématique

Les quinquagénaires européens et leurs parents

De la famille ou de l’État, qui doit s’occuper des ascendants ?

Jim Ogg Chercheur à la Young Fondation (Londres) et chercheur associé à la direction des recherches sur le vieillissement, CNAV, il a mené plusieurs travaux concernant les modes de vie des personnes âgées à Londres, notamment celles vivant seules, et sur la “grand-parentalité”. Actuellement, il fait partie du groupe SHARE (Survey of Health and Retirement in Europe) et collabore avec l’INED pour une comparaison franco-britannique des premières cohortes des baby-boomers. Sylvie Renaut Chargée de recherche, direction des recherches sur le vieillissement, CNAV
Les cohortes nombreuses nées après 1945 en Europe portent-elles la marque d’une identité générationnelle qui serait plus individualiste et peu préoccupée de ses ascendants ? Les données comparées d’une enquête européenne montrent que les liens familiaux se maintiennent du nord au sud et que les différences d’attitude renvoient plus largement à l’état des politiques sociales et des structures familiales dans les pays.
Qui dans la famille aide le parent âgé ? Qui de la famille ou de l’État doit en assumer la charge ? Telles sont les deux questions traitées à partir d’une vaste enquête européenne qui permet de souligner les concordances et les différences entre dix pays européens à propos de l’aide apportée aux parents âgés. Les réponses prouvent l’interaction entre l’institutionnel, le culturel et l’intime.
Les premières cohortes nées immédiatement après la Seconde Guerre mondiale arrivent au seuil de la retraite et, pour plusieurs pays européens, elles correspondent aux premières générations du baby-boom. D’un côté, elles ont souvent grandi au cours d’une période marquée par le développement de l’État-providence et l’assurance d’un niveau de protection sociale élevé. De l’autre, elles se différencient par les événements liés à l’histoire de leur propre pays, ainsi que leurs traditions, leurs valeurs ou leurs normes. Néanmoins, ces cohortes nées entre 1945 et 1954 ont connu une diminution rapide de la fécondité, une augmentation de l’instabilité conjugale et l’investissement du marché du travail par les femmes qui ont gagné en autonomie et parfois remis en question le modèle familial traditionnel. Pour certains auteurs, la génération de l’après-guerre “présente assurément une réelle identité différentielle” (Sirenelli, 2003) qui a pu contribuer à faire évoluer les rapports intergénérationnels. Dans quelle mesure les évolutions individuelles ont-elles affecté les relations au sein des familles ? Peut-on déceler un changement des normes de responsabilité et d’obligation envers les plus fragiles ?
Des recherches sur l’entraide au sein des familles conduites dans plusieurs pays européens ont d’ores et déjà confirmé l’importance et la permanence des relations intergénérationnelles (Bonvalet et Ogg, 2006). Néanmoins, l’enquête SHARE (Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe) permet pour la première fois de s’interroger sur ces dimensions dans dix pays européens simultanément (voir encadré). Du point de vue de leur situation familiale, les cohortes 1945-1954, âgées de 50 à 59 ans en 2004 ont une forte probabilité d’avoir leurs parents en vie et des enfants adultes et sont, vis-à-vis de leur situation professionnelle, en seconde partie de carrière ou, pour quelques-unes, en cessation d’activité. Une fois décrits très brièvement les modes de vie des quinquagénaires européens, nous nous intéresserons de plus près à un aspect important des relations intergénérationnelles : l’aide apportée aux parents âgés et les normes de responsabilité les concernant, à savoir s’il est davantage du devoir de la famille ou de l’État de s’en préoccuper. À la suite de cette brève excursion, nous conclurons par quelques réflexions sur les concordances et les différences que présentent ces cohortes du point de vue des relations intergénérationnelles.
 
Modes de vie
 
 
Nés juste après la guerre, les quinquagénaires de 2004 sont les premiers à avoir connu de façon significative des ruptures conjugales non liées au veuvage mais davantage aux divorces et aux séparations. Néanmoins, la vie en couple concerne environ 80 % des Européens nés entre 1945 et 1954 : plus de 80 % des Italiens ou des Néerlandais déclarent vivre en couple, pour 73 % des Suédois (tableau 1). Ces écarts sont assez faibles au regard de la composition des ménages. Par rapport au reste de l’Europe, les modes de vie sont forts différents au sud, en Italie, en Espagne ou en Grèce, où il est peu fréquent de vivre en couple seul (sans autre cohabitant). Le partage du logement avec des enfants adultes et/ou des parents âgés concerne deux tiers des situations observées, au contraire des autres pays où la moitié des personnes interviewées vivent en couple seul.

Tableau 1
Mode de vie des cohortes 1945-1954
Agrandir l'image Composition des ménages 	Vivant en c...
Composition des ménages Vivant en couple Personne seule En couple seul Cohabitation familiale Danemark 18,6 54,9 26,1 79,1 Suède 21,0 48,6 30,4 72,6 Pays-Bas 15,3 50,3 34,0 81,8 France 14,3 41,6 43,5 79,7 Suisse 17,0 53,9 29,2 78,3 Autriche 19,3 48,3 31,8 74,6 Allemagne 20,6 47,8 31,3 75,4 Italie 8,3 21,6 68,7 83,1 Espagne 11,7 17,4 67,5 76,9 Grèce 11,7 23,0 65,0 81,4 Source : SHARE 2004, exploitation CNAV. Champ : individus de 50 à 59 ans ayant participé au drop off. Lecture : au Danemark, 18,6 % des personnes vivent seules, 54,9 % uniquement avec leur conjoint, et 26,1 % cohabitent avec leurs enfants et/ou leurs parents (ne figurent pas les situations de cohabitation avec d’autres personnes). Sur l’ensemble, 79,1 % des Danois vivent en couple.

Compte tenu des gains d’espérance de vie, remportés non plus sur les premières années mais à l’autre bout de la vie, ces cohortes sont les premières à se trouver massivement dans une position générationnelle intermédiaire, entre des parents âgés potentiellement demandeurs d’aide et des enfants adultes qui ne sont pas toujours indépendants. Environ la moitié des quinquagénaires sont dans cette situation, et si on comptabilise l’ensemble des générations en présence, y compris les alliés que sont les beaux-parents, près de trois personnes sur quatre appartiennent à une famille composée au minimum de trois générations.
Du seul point de vue des ascendants, plus de deux tiers des Européens âgés de 50 à 59 ans ont au moins un parent ou un beau-parent en vie (tableau 2). D’un bout à l’autre de l’Europe, les uns et les autres conservent une très grande proximité géographique : 45 % vivent à moins de cinq kilomètres de l’ascendant le plus proche et 58 % sont en contact plusieurs fois par semaine. Les pratiques de corésidence, sensiblement différentes du nord au sud, se retrouvent dans la fréquence des contacts. Sachant qu’un cinquième des Italiens et des Espagnols vit dans le même logement ou dans le même bâtiment qu’un parent âgé (pour moins de 2 % en Suède, au Danemark ou aux Pays-Bas), il n’est guère étonnant que la moitié d’entre eux aient un contact quotidien. Néanmoins, l’indépendance des générations ne saurait être assimilée à une perte de liens puisque, dans les autres pays, environ la moitié des enquêtés sont en contact avec leurs ascendants au moins plusieurs fois par semaine, à l’exception de la Suisse, où ce taux atteint à peine 40 %.

Tableau 2
Cohortes 1945-1954, proximité et contacts avec les ascendants (parents/beaux-parents)
Agrandir l'image % 	Proximité 	Contacts 	(hors cohabi...
% Proximité Contacts (hors cohabitation) Danemark avec parents beaux-parents 74,7 1,9 Même logement ou bâtiment 32,4 Moins de 5 km 16,7 Tous les jours 34,2 Plusieurs fois par semaine Suède 69,7 0,6 27,2 17,6 38,6 Pays-Bas 63,0 1,5 38,3 14,8 41,2 France 79,3 3,1 24,2 15,4 31,8 Suisse 73,5 7,2 25,1 16,2 23,1 Autriche 62,0 10,9 37,9 29,7 28,7 Allemagne 68,3 10,0 36,1 24,7 26,2 Italie 62,3 19,5 36,9 51,6 24,7 Espagne 64,5 19,0 46,2 53,8 21,9 Grèce 71,6 16,3 36,4 49,4 23,9 Source : SHARE 2004, exploitation CNAV. Champ : individus de 50 à 59 ans ayant participé au drop off. Lecture : au Danemark, 74,7 % des quinquagénaires ont au moins un parent et/ou un beau-parent en vie, 1,9 % cohabite avec un parent (beau-parent), et 32,4 % vivent à moins de 5 km. Lorsqu’ils ne coha- bitent pas, 16,7 % voient un parent (beau-parent) tous les jours et 34,2 % plusieurs fois par semaine. Note : il s’agit de la proximité avec l’ascendant le plus proche et de la fréquence des contacts la plus élevée en face à face, par téléphone ou par courrier, au cours des douze derniers mois.

Du côté des descendants, le différentiel de fécondité entre les pays se lit dans le pourcentage de personnes ayant elles-mêmes des enfants : 90 % en Suède ou en France, à peine plus de 80 % en Allemagne (tableau 3). Trois Européens sur quatre habitent à moins de cinq kilomètres de l’enfant le plus proche, et autant sont en contact au moins plusieurs fois par semaine avec un enfant (hors situation de cohabitation). C’est en Europe continentale (France, Suisse, Autriche, Allemagne) que ce taux de contact est le plus faible, soit tout de même deux tiers des cas, tandis qu’en Europe du Nord, ce taux dépasse 75 %, et qu’il se rapproche de 90 % en Europe du Sud.

Tableau 3
Cohortes 1945-1954, proximité et contacts avec les enfants (hors cohabitation)
Agrandir l'image % avec enfant 	Proximité 	Contacts 	...
% avec enfant Proximité Contacts (hors cohabitation) Même logement Moins de Tous Plusieurs fois ou bâtiment 5 km les jours par semaine Danemark 88,3 33,9 23,3 32,7 41,8 Suède 90,9 40,4 20,7 32,6 46,7 Pays-Bas 85,7 45,9 30,4 33,7 47,0 France 90,6 46,0 19,7 27,5 44,7 Suisse 87,5 55,9 22,8 26,5 33,9 Autriche 85,8 48,4 27,6 39,3 27,4 Allemagne 81,1 47,7 19,6 29,5 35,5 Italie 90,1 83,1 8,1 60,7 29,0 Espagne 86,0 76,2 13,0 58,5 24,7 Grèce 90,0 80,9 7,6 56,0 32,6 Source : SHARE 2004, exploitation CNAV. Champ : individus de 50 à 59 ans ayant participé au drop off.

Pour résumer, les modes de vie des quinquagénaires européens présentent des similitudes concernant à la fois la vie en couple, la position générationnelle intermédiaire, la grande proximité géographique et les contacts réguliers entre générations. La principale différence porte sur la cohabitation familiale beaucoup plus répandue dans les pays du Sud.
 
Le soutien aux ascendants
 
 
> Les comportements
Si la fréquence des contacts avec les parents âgés reste élevée, en est-il de même pour le soutien et pour l’aide ? Du point de vue de l’aide fournie, au cours des douze derniers mois, aux ascendants vivant hors ménage, c’est au nord de l’Europe que le taux apparaît le plus élevé : plus de 40 % au Danemark et en Suède, et moins du quart en Espagne et en Grèce (graphique 1). En réalité, l’effet s’inverse dès lors que l’on s’intéresse à la nature et à la fréquence des aides. Ainsi, pour les interventions quotidiennes ou pour les soins personnels, c’est-à-dire s’habiller, se laver, manger, entrer ou sortir du lit, aller aux toilettes, les taux sont plus élevés en Italie et en Espagne et nettement plus faibles au nord. D’ailleurs, si on intègre comme une forme de support les situations de corésidence avec les parents âgés ou de quasi-cohabitation (dans le même immeuble), les taux d’aide globale convergent entre le nord et le sud.
Graphique 1
Aide fournie aux ascendants au cours des 12 derniers mois
Agrandir l'image Aide fournie aux ascendants au cours des 12 dernie...
Champ : individus de 50 à 59 ans ayant participé au drop off.
Source : SHARE 2004, exploitation CNAV.
Les sources : les enquêtes SHARE
Le programme européen longitudinal des enquêtes SHARE – Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe – est mené auprès des personnes de 50 ans et plus résidant dans un même ménage. Le premier pas-sage a eu lieu en 2004, en Allemagne, en Autriche, au Danemark, en Espagne, en France, en Grèce, en Italie, aux Pays-Bas, en Suède et en Suisse. L’enquête traite des thèmes liés au vieillissement et à la retraite à partir de questions harmonisées pour les dix pays participants (Börsch-Supan et Jürges, 2005). L’interview principale, menée en face à face par un enquêteur, est assortie d’un second questionnaire sur les valeurs, sur les opinions et sur le rapport à la santé, complété par les participants. Parmi toutes les personnes enquêtées, 7 883 sont nées entre 1945 et 1954, 5 725 ont complété les deux questionnaires et, au final, l’analyse porte sur 5 662 personnes appartenant à 4 130 ménages, et pour lesquelles des pondérations individuelles sont disponibles.
Cette étude utilise les premières données disponibles de l’enquête SHARE 2004. La collecte des données a été principalement financée par la Commission européenne dans le cadre du cinquième Programme commun de recherche-développement (PCRD). Un financement additionnel a été fourni par le National Institute on Ageing américain. La base de données SHARE est présentée dans Börsch-Supan et al. (2005) ; les détails méthodologiques sont développés dans Börsch-Supan et Jürges (2005). En France, le terrain réalisé par l’INSEE et coordonné par l’IRDES a bénéficié de financements complémentaires apportés par la CNAV, le COR, la DREES, la DARES, la Caisse des dépôts et consignations, et le commissariat général au Plan.
Si on ne fournit pas le même type d’aide du nord au sud, il est probable que l’organisation interne des ménages pour assurer la prise en charge des soins aux parents âgés fonctionne sur des modes différents. La production domestique de soins, généralement assurée par les femmes, demeure effectivement une activité surtout féminine (tableau 4). Les observations le rappellent sans ambiguïté. “Qui dans le couple s’occupe ou s’occupait des parents âgés ? ” Cette question s’adressant aux personnes vivant en couple (ou qui ont déjà vécu en couple), l’enquêté avait la possibilité de répondre : “Seulement moi-même”, “Surtout moi-même”, “Les deux à égalité”, “Surtout mon/ma conjoint(e)/partenaire”, “Seulement mon/ma conjoint(e)/partenaire” (62 % de répondants, 38 % de non-concernés). Dans tous les cas, plus de 90 % des femmes se sont investies dans les soins fournis à un parent âgé, pour à peine la moitié des hommes. Au Danemark, en Suède, aux Pays-Bas ou en France, les hommes apparaissent beaucoup plus présents : 60 % ont participé aux soins, contre 40 % dans les autres pays. En Espagne ou en Autriche, plus de 60 % des femmes assument principalement voire entièrement seules ces aides ; elles sont plus de la moitié en Grèce et en Suisse, et encore environ la moitié en Italie et en Allemagne. D’ailleurs, il est significatif de noter que les femmes interviennent davantage seules là où les soins personnels et l’aide quotidienne sont les plus fréquents.

Tableau 4
“Qui dans le couple s’occupe ou s’occupait des parents âgés ?”
Agrandir l'image L’homme 	Les deux 	La femme 	seuleme...
L’homme Les deux La femme seulement surtout à égalité surtout seulement Danemark 0,6 2,4 60,2 34,0 2,7 Suède 0,8 5,7 56,3 26,3 10,8 Pays-Bas 0,4 1,5 56,4 32,0 9,7 France 0,7 3,7 59,2 27,1 9,4 Suisse 1,7 3,4 37,3 40,7 16,9 Autriche 1,3 2,7 32,7 41,6 21,7 Allemagne 0,8 4,3 45,5 37,2 12,1 Italie 1,0 2,3 45,0 32,7 19,1 Espagne 1,0 2,0 33,4 34,4 29,1 Grèce 2,2 2,2 40,5 32,1 23,0 Source : : SHARE 2004, exploitation CNAV. Champ : individus de 50 à 59 ans ayant participé au drop off. Note : ne figurent pas dans le tableau les réponses “Ne sait pas”.

La différence de taux entre les investissements masculin et féminin auprès des parents âgés renvoie à l’organisation traditionnelle de la famille qui laisse aux femmes la responsabilité de s’occuper des autres. Mais ces pratiques qui maintiennent une forte inégalité de sexe dans la répartition des tâches sont-elles contraintes uniquement par la tradition, ou bien correspondent-elles aussi à la nécessité pour les familles de répondre aux sollicitations des parents âgés exprimant un besoin d’aide qui ne serait pas satisfait autrement ?
> Les normes de responsabilité vis-à-vis des parents âgés
Face à la plus forte implication des Européens du Sud dans les soins personnels et quotidiens aux ascendants, il importe de confronter ces comportements aux opinions sur la responsabilité respective de la famille et de l’État dans les aides au grand âge. La question suivante a été posée : “Qui, selon vous – la famille ou l’État –, devrait assumer les responsabilités suivantes : l’aide financière pour les personnes âgées qui sont dans le besoin, l’aide ménagère aux personnes âgées qui en ont besoin (pour le ménage, le lavage du linge) ; l’aide personnelle aux personnes âgées qui en ont besoin (pour se soigner, se laver ou s’habiller) ?” L’enquêté avait la possibilité de répondre : “Seulement la famille”, “Surtout la famille”, “Les deux à égalité”, “Surtout l’État”, “Seulement l’État”.
Du côté de l’aide financière à fournir aux parents âgés qui sont dans le besoin, on note un véritable “plébis-cite” en faveur de l’État dans tous les pays (tableau 5). C’est principalement à la collectivité qu’il revient de prendre en charge les parents âgés, avec plus ou moins l’appui de la famille en Europe du Sud, mais aussi en Autriche et en Allemagne. En revanche, pour ce qui concerne le Danemark, la Suède ou les Pays-Bas, c’est presque exclusivement l’État qui est désigné pour répondre à ce type de besoins. Dans tous les cas, ce qu’il faut sans aucun doute retenir, c’est la nécessité explicite pour les quinquagénaires européens de maintenir (ou de parvenir à) une indépendance financière des générations les unes par rapport aux autres.

Tableau 5
Qui, selon vous – la famille ou l’État –, devrait assumer chacune des responsabilités suivantes auprès des personnes âgées ?
Agrandir l'image Aide financière 	Aide ménagère 	Aide...
Aide financière Aide ménagère Aide personnelle Famille Les deux État Famille Les deux État Famille Les deux État Danemark 1,5 7,9 84,9 2,7 15,5 76,3 1,2 7,7 85,6 Suède 6,1 15,6 77,9 10,8 25,3 63,5 6,8 20,9 71,7 Pays-Bas 3,8 23,0 72,2 10,9 41,7 46,3 4,4 32,1 62,5 France 7,8 41,2 50,0 12,0 40,4 46,2 8,8 39,2 50,8 Suisse 6,2 36,0 53,4 30,2 45,7 22,5 13,6 51,9 31,4 Autriche 7,9 46,7 43,7 36,7 46,1 15,5 18,8 58,1 21,2 Allemagne 14,5 48,1 36,4 43,1 44,5 11,5 26,0 56,4 16,5 Italie 15,0 41,6 40,0 39,8 39,1 17,4 29,0 44,4 22,4 Espagne 21,6 48,4 29,6 38,5 44,7 16,2 35,1 45,1 19,0 Grèce 6,8 38,0 54,6 52,8 36,6 10,1 64,6 27,0 7,5 Source : SHARE 2004, exploitation CNAV. Champ : individus de 50 à 59 ans ayant participé au drop off. Note : ne figurent pas dans le tableau les réponses “Ne sait pas”.

S’agissant des aides domestiques ou des soins, l’Europe du Nord (Danemark, Suède), les Pays-Bas et la France se prononcent largement pour une prise en charge collective : la satisfaction de ces besoins relève de la responsabilité des États ; au contraire de ce que mentionnent les ressortissants de l’Europe du Sud (Italie, Espagne, Grèce), mais aussi d’Allemagne. Cependant, dans tous les cas, chacun s’accorde à estimer que les soins personnels devraient être davantage du ressort de l’État que les aides ménagères. Sauf pour la Grèce, qui se situe résolument à l’opposé des autres pays, la famille apparaissant comme le seul recours possible pour venir en aide au grand âge. En Grèce toujours, les écarts sont encore plus significatifs pour la question des soins qui ressortissent de la sphère privée, alors qu’en même temps, sur la question de la prise en charge financière, c’est à l’État de subvenir aux besoins des parents âgés démunis, et cela dans des proportions très supérieures à ce que l’on observe dans les pays tels que l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie ou l’Autriche.
Ces questions d’opinion face aux besoins du grand âge traduisent le sentiment des Européens concernant l’équi-libre entre État et famille. Sans aucun doute, les politiques sociales en vigueur dans chacun des pays ont une incidence sur la position des populations vis-à-vis de l’État-providence illustrée dans le graphique 2. Loin devant tous les autres pays, le Danemark approuve très largement l’intervention de l’État dans tous les domaines de l’aide aux parents âgés, au contraire de la Grèce. Au croisement des systèmes de protection sociale et des structures et cultures familiales, on retrouve sur cette échelle un certain ordonnancement des pays, depuis l’Europe du Nord, en passant par l’Europe continen-tale, jusqu’à l’Europe méditerranéenne. Mais ce que confirme également l’analyse, c’est la position parti-culière de la France, beaucoup plus proche de l’Europe du Nord que de l’Europe continentale ou du Sud et, dans tous les cas, très éloignée de l’Allemagne (Ogg et Renaut, 2005).
Graphique 2
Qui selon vous – la famille ou l’État –, devrait assumer la responsabilité des personnes agées ?
Agrandir l'image Qui selon vous – la famille ou l’État –, devrait a...
Champ : individus de 50 à 59 ans ayant participé au drop off.
Note : indicateur construit sur le modèle du “Family-welfare state balance index”, Daatland et Herlofson (2003). Score moyen variant de – 6 à 6 et correspondant au cumul des réponses (seulement la famille = – 2 ; surtout la famille = – 1 ; les deux à égalité = 0 ; surtout l’État = 1, seulement l’État = 2) pour les trois formes d’aide financière, ménagère et personnelle.
Source : SHARE 2004, exploitation CNAV.
Enfin, il faut souligner que les populations qui responsabilisent davantage la famille (en Europe du Sud, en Allemagne ou en Autriche) ne se prononcent jamais aussi radicalement en faveur de la famille que ne le font les autres populations en faveur de l’État. Ce constat illustre combien le soutien familial au grand âge ne peut se lire en négatif de l’intervention de l’État, mais beaucoup plus comme le résultat d’une interaction des effets culturels et institutionnels. Ainsi, par exemple, les Allemands attendent de la famille qu’elle satisfasse aux besoins d’aide des parents âgés, là où ils ont mis en place, dès 1994, un système d’assurance de soins de longue durée, financé par les cotisations d’une journée de travail. C’est ce modèle que la France a tenté d’importer, en 2005, avec la suppression d’un jour férié, pour compléter le financement de l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA). À cet égard, il est significatif de noter que si les Français se prononcent largement en faveur de l’État pour aider les parents âgés, cette position ne semble pas désengager les familles, puisque l’Allocation personnalisée d’autonomie, créée en 2002, n’a en rien réduit l’aide de l’entourage (Petit et Weber, 2006). En Espagne, face à l’insuffisance de moyens institutionnels, on observe une forte mobili-sation des familles aussi bien qu’un fort consensus sur l’idée que l’aide aux parents âgés est davantage du ressort de la famille que de l’État. Or, en janvier 2006, le gouvernement espagnol a décidé la création d’un système national de dépendance, financé par l’impôt, avec l’idée d’intégrer les soignants familiaux au réseau public d’assistance [1].
Au terme de cette analyse rapide, parmi les conver- gences, notons l’absence de véritable désengagement des quinquagénaires européens vis-à-vis de la famille et de ses membres les plus âgés, les plus fragiles. Ce constat est également vrai dans les pays où la protection sociale repose sur la citoyenneté et sur l’universalité des prestations alors que les liens familiaux sont réputés faibles. Ce résultat n’est en rien contradictoire avec cet autre point de convergence qu’est la volonté d’indépendance financière des générations les unes par rapport aux autres. Les divergences portent la marque à la fois des politiques sociales et des traditions. En ce sens, il est illusoire d’imaginer retrouver une identité commune à ces générations nées après la Seconde Guerre mondiale.
Au fond, l’individualisme de ces générations du baby-boom qui ne vivraient que pour elles-mêmes sans se préoccuper des autres ne serait-il pas plutôt le reflet d’une image construite par les professionnels de la consommation, à la recherche d’un marché toujours plus large que ces cohortes, par leur taille, font rêver ? Car pour la plupart des pays européens, c’est bien le nombre qui fait la particularité de ces cohortes, ce nombre qui pourrait produire plus de diversité dans les modes de vie que de similitudes.
En ce qui concerne l’avenir des relations entre générations, on peut imaginer que la question se posera avec beaucoup plus d’acuité lorsque précisément ces générations nombreuses arriveront à leur tour au seuil du grand âge. En effet, si le baby-boom que l’Europe a connu après la guerre a été d’ampleur différente selon les pays, s’il ne s’est pas strictement produit aux mêmes dates et prolongé sur la même durée, l’augmentation incomparable du nombre de naissances a fait que les cohortes étudiées appartiennent à des fratries nombreuses, qui peuvent au besoin répartir la charge des parents âgés sur plusieurs frères et sÅ“urs. En revanche, compte tenu de la plus faible fécondité de ces générations nées après guerre, ainsi que du retard à la maternité (pater-nité) des générations suivantes, il se pourrait que les relations entre ascendants et descendants soient affectées bien davantage que ce que l’on imagine aujourd’hui. â– 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  C. Bonvalet, J. Ogg, “Enquêtes sur l’entraide familiale en Europe. Bilan de neuf collectes”, Méthodes et savoirs, n° 4, Paris, INED, 2006.
·  A. Börsch-Supan et alii, Health, Ageing and Retirement in Europe: First Results from SHARE, Mannheim, MEA, 2005. http:// share-project. org/ documentation
·  A. Börsch-Supan, H. Jürges (coord.), The Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe, Methodology, University of Mannheim, MEA, 2005.
·  S. Daatland, K. Herlofson, “Norms and Ideals about Elder Care”, in A. Lowenstein, J. Ogg (éd.), Oasis, Old Age and Autonomy: the Role of Services Systems and Intergenerational Family Solidarity, Final Report, Haifa, University of Haifa, 2003.
·  J. Ogg, S. Renaut, “Le soutien familial intergénérationnel dans l’Europe élargie”, Retraite et société, n° 46, 2005, p. 31-57.
·  S. Petit, A. Weber, “Les effets de l’allocation personnalisée d’autonomie sur l’aide dispensée aux personnes âgées”, Études et résultats, n° 459, janvier 2006.
·  J.-F. Sirenelli, Les baby-boomers : une génération 1945-1969, Paris, Fayard, 2003, 325 p.
 
NOTES
 
[1]La Tribune, 12 janvier 2006.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
La Tribune, 12 janvier 2006. Suite de la note...
Aide fournie aux ascendants au cours des 12 derniers mois
Qui selon vous – la famille ou l’État –, devrait assumer la responsabilité des personnes agées ?