2006
Informations sociales
Partie 2 : Comment gérer les rapports entre générations
Les évolutions de la transmission culturelle
Autour des espaces et des réseaux d’appartenance
Olivier Galland
Sociologue, directeur de recherche au CNRS, spécialiste des questions de jeunesse, il a publié de nombreux ouvrages et articles sur ce thème, dont Sociologie de la jeunesse (Armand Colin, 2004), Les jeunes Euro-péens et leurs valeurs (sous la dir. de et avec B. Roudet), La Découverte, 2005.
Une comparaison entre l’enquête “valeurs” de 1975 et les plus récentes (2003) montre un écart important entre les conclusions d’alors et les réalités actuelles. En même temps que l’on constate un rapprochement des générations en termes de valeurs, on assiste à un éloignement culturel concernant les vecteurs de transmission (famille, école). De nouveaux éléments clés de cette culture adolescente passent par le groupe de pairs, au sein duquel on se sent reconnu aussi dans sa différence. Autre paradoxe.
En tête des valeurs des adolescents : l’amitié. Il s’agit davantage d’“être avec” que de “faire avec”. Le groupe de pairs est une valeur centrale, à condition de s’y distinguer en ayant un style, en construisant avec soin son image. C’est aussi davantage l’appartenance à ce dernier que l’opposition classique avec la génération précédente qui permet de se constituer une identité.
L’identification de l’enfant ou de l’adolescent à un groupe d’appartenance, à ses normes et à ses valeurs est un élément capital du processus d’insertion sociale. Celle aux parents est presque totale : pour l’enfant, le plus souvent, les parents sont des dieux. Puis, peu à peu, à mesure qu’approche l’adolescence, il prend des distances avec l’univers familial. Cette distance se constitue d’abord à travers l’action socialisatrice du groupe des pairs. Sur ce plan, l’école, la prolongation scolaire ont joué dans les sociétés modernes un rôle central. En éloignant plus longtemps et plus systématiquement les enfants de l’influence familiale, en les regroupant par classes d’âge, l’institution scolaire a permis à une communauté de goûts de se cristalliser. Certains voient même dans l’école l’élément clé ayant produit la notion moderne de génération (Ryder, 1965).
À la suite de la première très forte croissance de la scolarisation au début des années soixante, c’est sur les mÅ“urs que les différences générationnelles sont d’abord apparues. Dans une enquête réalisée en 1975 auprès d’adolescents et de leurs parents, Annick Percheron (1989) constatait que dans tous les domaines relevant des modes de vie personnels, les jeunes émettaient des opinions beaucoup plus libérales et plus tolérantes que leurs parents. En revanche, en ce qui concerne l’organisation générale de la vie en société, les jeunes interrogés dans cette enquête ne remettaient pas véritablement en cause les règles qui la régissent et les institutions qui la symbolisent (la religion, la famille, etc.). Annick Percheron remarquait aussi qu’une fois passée cette phase critique de tension concernant la vie quotidienne et les espaces de liberté et d’autonomie dont disposent les adolescents, une fois apaisés les conflits auxquels elle a pu donner lieu, c’étaient surtout la force et la permanence des transmissions – et d’abord dans ce qu’elles ont d’implicite et de profondément intériorisé – qui demeuraient.
L’enquête menée en 1975 montrait aussi des différences de classes sociales : dans les classes supérieures et moyennes, et dans la région parisienne, l’accord entre générations se faisait à peu près sur la question des modes de vie et des mÅ“urs, alors que les désaccords étaient plus profonds dans le domaine des règles de vie en société. Il en allait presque à l’inverse dans les couches rurales et populaires : la distance entre générations y était profonde pour tout ce qui touche à la morale quotidienne, alors que moins de différences apparaissaient du point de vue de l’organisation de la vie en société.
Le rapprochement des valeurs
Ce diagnostic d’ensemble pourrait-il être exposé dans les mêmes termes aujourd’hui ? Pour répondre à cette question nous disposons d’un certain nombre d’enquêtes menées depuis le début des années quatre-vingt, notamment les enquêtes “valeurs”
[1]. Que nous montrent-elles ? Tout d’abord, un rapprochement des valeurs entre générations qu’illustre la figure 1. Cette dernière synthétise l’orientation principale de valeurs résultant d’une analyse factorielle sur les pays européens et montre son évolution pour les différentes classes d’âge. Les valeurs en Europe se structurent toujours autour d’une opposition entre la “tradition”, fondée sur la valorisation en tant que telle du passé, et ce qu’on peut appeler l’“individualisation”, entendue comme un corps de valeurs mettant en avant le libre choix et la promotion de l’individu.
On constate tout d’abord une tendance générale, présente dans toutes les classes d’âge, qui voit reculer l’adhésion au pôle traditionnel des valeurs. Sans surprise, on voit aussi que plus les Européens sont jeunes, moins ils adhèrent à ces valeurs traditionnelles. Jusque-là, rien de bien surprenant. Le rythme auquel s’effectuent ces évolutions dans les différentes classes d’âge est moins attendu. En effet, il s’avère que ce recul a été beaucoup plus important chez les Européens de plus de 45 ans que chez les jeunes. Chez ces derniers semble même s’amorcer un retour en arrière. Ce double mouvement conduit donc à un rapprochement général des valeurs entre les générations : les Européens plus âgés (et surtout ceux dans la force de l’âge – les 45-60 ans) sont devenus beaucoup moins traditionnels que leurs devanciers, tandis que les attitudes des jeunes n’évoluent plus beaucoup dans le sens d’une permissivité croissante, voire prennent la direction inverse. Ainsi, en 1981, une coupure assez nette entre les générations se manifestait avant et après 35 ans. Dorénavant, elle se situe plutôt avant et après 55 ans.
Le diagnostic d’Annick Percheron, issu de son enquête de 1975, semble donc caduc. Il n’y a plus d’opposition fondamentale entre les jeunes et la génération de leurs parents sur la question des mÅ“urs. Comment expliquer ce rapprochement ? Tout d’abord, les générations intermédiaires sont précisément celles qui, dans leur jeu-nesse, ont initié la révolution des mÅ“urs des années soixante - soixante-dix. Elles ont gardé, semble-t-il, de cette expérience un particularisme générationnel annulant en grande partie l’effet du vieillissement qui contribue à réorienter les attitudes vers une conception plus traditionnelle. La rupture semble assez nette avec les générations suivantes qui ont été socialisées dans un climat éducatif déjà gagné par un fort libéralisme, mais qui n’ont pas eu à se battre pour l’imposer.
Par ailleurs, lorsqu’on entre un peu plus dans le détail des différentes échelles qui constituent le score de traditionalisme de la figure 1, on constate que ce rapprochement entre générations est plus ou moins fort selon qu’on distingue les valeurs qui relèvent strictement de la vie privée de celles qui peuvent concerner la vie publique ou qui mettent en jeu les relations avec les autres. En matière de mÅ“urs dans le domaine privé, comme le montre la figure 2, c’est finalement l’ensemble des sociétés européennes, toutes générations confondues, qui ont évolué, à peu près sur le même rythme, vers une tolérance croissante : l’individualisation des mÅ“urs s’est imposée partout en Europe et gagne toutes les classes d’âge. Un nombre croissant d’Européens, et les jeunes les premiers, considèrent aujourd’hui que chacun doit être libre de choisir sa manière de vivre et de penser, indépendamment des institutions ou des doctrines religieuses, philosophiques ou morales.
Figure 1
Adhésion à la tradition : évolution selon les classes d’âge en Europe
Lecture : chaque courbe relie, pour différentes classes d’âge, à trois dates différentes, les valeurs moyennes du score factoriel du premier facteur d’une analyse en composantes principales réalisée sur un ensemble d’échelles d’attitudes relatives aux différents domaines de valeurs. Ce premier axe peut s’interpréter comme un axe tradition-modernité. Le score représenté ici synthétise donc l’attitude à l’égard des valeurs traditionnel-les : plus il est élevé, plus les répondants adhèrent à ces valeurs traditionnelles. Les attitudes traditionnelles peuvent se définir comme la manifestation de l’attachement par principe au passé, ainsi qu’aux valeurs et aux institutions qui en sont issues. Le champ couvert est celui des pays européens suivants : Grande-Bretagne, Allemagne, France, Italie, Espagne, Pays-Bas, Belgique, Irlande, Danemark, Suède, Islande. Les résultats complets et les analyses en résultant seront publiés dans Galland, Lemel, 2006.
Figure 2
Rigueur morale en matière privée
Lecture : cette échelle est construite à partir des réponses à plusieurs questions portant sur la tolérance que l’on peut manifester à l’égard de divers comportements relevant plutôt de la vie privée : l’adultère, l’homosexualité, le divorce, l’euthanasie, le suicide. Plus la valeur de l’échelle est élevée, plus ces comportements sont condamnés. La liste des pays est la même que pour la figure 1.
Mais, en même temps, beaucoup semblent adhérer à l’adage bien connu selon lequel “la liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres”. C’est ce qui explique sans doute ce résultat apparemment contradictoire qui voit croître chez les jeunes à la fois la permissivité des mÅ“urs (figure 2) et l’adhésion aux valeurs d’autorité (figure 3). Entre 1990 et 1999 cette remontée des valeurs d’autorité chez eux est specta-culaire. À l’inverse, le mouvement est insignifiant dans la génération intermédiaire des 45-53 ans. Là encore, ce double mouvement entraîne un fort rapprochement entre ces générations.
Figure 3
Adhésion aux valeurs d’autorité
Lecture : cette échelle est construite à partir des réponses à plusieurs questions portant sur l’attitude à l’égard de l’autorité : “Plus de respect de l’autorité est une bonne chose” ; “Il faut maintenir l’ordre dans la Nation” ; “Confiance dans l’armée” ; “Confiance dans la police”. Plus la valeur de l’échelle est élevée, plus ces comportements sont approuvés. La liste des pays est la même que pour la figure 1.
Cette double adhésion à l’individualisation et à l’autorité n’est pas le fruit d’un comportement schizophrénique, mais le résultat d’une tension entre la demande de liberté – toujours croissante dans le domaine des m
Å“urs (figure 2) – et les craintes qui résultent d’un exercice éventuellement incontrôlé de celle-ci dans la vie sociale. Il n’est sans doute pas étonnant que ce soit chez les jeunes que cette tension se manifeste le plus clairement. Par ailleurs, ce sont ceux qui sont à la pointe du mouvement d’individualisation, mais ce sont également ceux qui en subissent peut-être le plus directement les contrecoups négatifs. En effet, la liberté croissante dont jouissent les adolescents ou même les préadolescents s’est accompagnée d’un durcissement des relations entre les jeunes eux-mêmes (et notamment entre garçons et filles) que notent beaucoup d’observateurs
[2].
Toujours est-il qu’en moyenne, l’écart entre les normes des jeunes et celles des adultes, aussi bien dans le domaine des mÅ“urs que dans celui des règles de vie en société, s’est sensiblement amoindri. Il faut cependant ajouter qu’il n’en est pas ainsi pour toutes les catégories de jeunes ; mais, sur ce plan, la situation s’est presque inversée par rapport à celle que décrivait Annick Percheron. Les jeunes de milieu aisé ne contestent plus fondamentalement, comme certains avaient pu le faire dans les années soixante, les normes et les institutions sociales. À l’inverse, une frange des jeunes d’origine populaire est gagnée par des attitudes radicales lorsqu’il s’agit de considérer le changement qui serait nécessaire dans l’organisation de la société.
Autonomie relationnelle des adolescents et éloignement culturel des générations
Pourtant, le paradoxe est que le rapprochement des générations en termes de valeurs – c’est-à-dire concernant l’orientation générale des comportements dans la vie sociale – semble se combiner à un éloignement culturel et à l’affaiblissement des courants traditionnels de la socialisation et de la transmission culturelle, c’est-à-dire à l’affaiblissement du rôle de la famille et de l’école dans la transmission aux adolescents des normes culturelles et des valeurs légitimes. Dans la sociologie de la domination symbolique de Bourdieu, qui a longtemps dominé l’analyse des questions culturelles, les classes supérieures étaient conçues comme les seules dépositaires de la culture légitime. Les classes moyennes, la petite bourgeoisie, comme l’appelait Bourdieu, faisait preuve de “bonne volonté culturelle” et essayait maladroitement d’accéder aux signes extérieurs de cette culture légitime, tandis que les classes populaires en étaient totalement exclues. Si l’on examine le panorama de l’adolescence aujourd’hui, ce schéma paraît en grande partie caduc. La culture adolescente, produite par les industries culturelles, s’est massifiée. Elle est devenue relativement “interclassiste”, ses références culturelles proviennent plutôt du bas de la société que du haut. Et surtout, le divorce paraît patent entre la culture humaniste et livresque délivrée par l’école et cette culture adolescente. On peut en voir un signe parmi d’autres dans l’effondrement de la pratique de la lecture qui est aussi fort chez tous les jeunes, quel que soit leur niveau d’étude. Être bon élève aujourd’hui ne veut plus dire être un grand lecteur.
Figure 4
La non-lecture chez les jeunes en fonction du niveau d’études
Lecture et source : ces données sont extraites des enquêtes sur les “pratiques culturelles des Français”, réalisées par le ministère de la Culture. Elles montrent le pourcentage des 15-24 ans qui n’ont lu aucun livre pendant un an, en fonction du niveau d’études.
Les éléments clés de la culture adolescente
Un premier trait concerne la nouvelle “autonomie relationnelle” dont jouissent les adolescents ou même les préadolescents, c’est-à-dire le fait de pouvoir fréquenter leurs amis ou de pouvoir communiquer avec eux à tout moment hors du contrôle parental. Bien sûr, la jeunesse et l’adolescence sont depuis longtemps des périodes de la vie tournées vers l’amitié. Mais ces relations ont pris aujourd’hui un sens nouveau. Tout d’abord, elles sont devenues absolument centrales dans la définition de l’adolescence : l’identité de l’adolescent est aujourd’hui définie par son cercle d’amis. Autrefois, l’adolescence se définissait davantage par des passions, des loisirs, des activités qui étaient souvent de nature collective et étroitement contrôlées par des adultes. C’est ce qui faisait le succès des mouvements de jeunesse qui étaient organisés autour de propositions dans ce domaine. Dorénavant, le choix des relations précède celui des activités : il est plus important d’être avec que de faire avec, ou plutôt le faire avec n’est que le résultat secondaire de l’être avec. L’adolescence est aujourd’hui avant tout relationnelle.
La diffusion de nouveaux moyens de communication (téléphone portable, Internet) accompagne et amplifie évidemment ce mouvement. Ces derniers permettent aux adolescents de rester en contact avec leurs amis à tout moment et sans que s’exerce de contrôle parental. Les enquêtes sur les emplois du temps réalisées par l’INSEE montrent d’ailleurs que les jeunes passent de plus en plus de temps entre eux et de moins en moins en famille. Et le temps qu’ils passent au foyer familial est de plus en plus accaparé par les écrans, télévision et ordinateur ou Internet, qui est souvent le moyen de continuer les relations avec les pairs sans coprésence physique.
L’amitié, les relations avec les pairs sont donc devenues des valeurs centrales de l’adolescence et de la jeunesse. C’est d’abord à l’épreuve de ces relations que se définissent le juste et le vrai. Il n’y a plus de conception essentialiste de la morale : c’est dans l’interaction quotidienne que se construisent les règles du savoir-vivre.
Un autre trait de l’adolescence contemporaine peut être défini autour de la question de l’apparence. L’image de soi et l’apparence prennent une importance grandis- sante dans la culture adolescente. La massification de cette culture, à travers les produits diffusés par les industries culturelles, autour du vêtement et de la musique notamment, a fourni aux adolescents de multiples codes d’identification. On peut ainsi se construire un style. Mais cette possibilité est aussi une obligation : il faut avoir un style. Celui qui n’en a pas risque d’être marginalisé et ridiculisé. Cette stylisation des goûts tend ainsi, comme le dit Dominique Pasquier dans un livre récent (2005) sur les lycéens, à radicaliser les appartenances culturelles en public et à donner un pouvoir classant extrêmement fort à l’apparence physique et vestimentaire. Il y a donc un conformisme de l’adolescence qui s’exerce plus fortement aujourd’hui : ainsi que l’écrit Dubet (1996), “pour être soi, il faut d’abord être comme les autres”. D’une certaine manière, l’univers normatif des adolescents s’est déplacé des pères aux pairs, mais cette régulation ne repose pas sur une vraie légitimité sociale – pourquoi telle façon d’être ou de paraître serait-elle supérieure à telle autre ? – et crée donc des tensions nouvelles.
Cette gestion concurrentielle de l’apparence s’accompagne – c’est un autre trait lié au précédent – du renforcement de l’identité sexuée à l’adolescence. La plus grande autonomie de l’adolescence ne s’est pas traduite par des relations plus fluides entres les sexes, bien au contraire (Pasquier). Les garçons exaltent les valeurs de la virilité et de la compétition, les filles celles du sentiment et du partage des émotions avec les amies intimes. Les garçons dénigrent la culture féminine de la sentimentalité, et ceux qui fraient de manière trop ouverte avec les filles sont eux-mêmes moqués. Cette sexualisation des identités a évidemment partie liée avec le renforcement de l’aspect normatif de l’adolescence : si l’adolescence est de plus en plus définie par des façons d’être et des apparences stéréotypées, un des meilleurs supports d’expression de ces stéréotypes est l’identité sexuée.
Cette culture adolescente fondée sur la valeur centrale de l’amitié et sur la construction d’une image de soi à la fois inclusive (pour ceux qui sont semblables) et exclusive (pour ceux qui sont différents) apparaît ainsi comme un monde autosuffisant, tourné vers ses propres codes et organisé autour des relations qui se nouent en son sein. Les jeunes ne s’opposent plus à la culture de la génération aînée, ce qui était encore un moyen de s’y référer. Aujourd’hui, culture adolescente et culture adulte cohabitent donc, sans conflit apparent, mais dans une relative indifférence mutuelle. Ceux qui en souf-frent probablement le plus sont les professeurs, qui ont à transmettre un patrimoine culturel accrochant de moins en moins sur les adolescents dont ils ont la charge. Il est difficile de dire aujourd’hui si le phénomène relève d’un effet d’âge ou d’un effet de génération. La première hypothèse serait que l’adolescence constitue un nouvel âge de la vie, fondé sur des valeurs spécifiques où le culte de l’apparence et l’identification au groupe des pairs tiendraient la première place. Mais cette étape ne serait qu’un passage nouveau dans le cycle de vie, n’exerçant pas d’influence profonde sur le parcours ultérieur. L’hypothèse générationnelle serait, au contraire, que les générations de jeunes seraient assez radicalement transformées par ces nouvelles formes de socialisation. Il est difficile de trancher aujourd’hui, faute de recul suffisant.
Les enquêtes “valeurs” semblent montrer en tout cas ce qui s’apparente à une sorte de “repli identitaire” des jeunes générations. C’est ce que constate par exemple Céline Belot (2005), lorsqu’elle étudie l’évolution du sentiment d’appartenance territoriale des jeunes Européens
[3]. Les identifications nationales (le pays de résidence) ou supra-nationales (l’Europe, le monde) déclinent nettement, tandis que l’identification locale progresse et constitue, loin devant toutes les autres, le premier espace auquel les jeunes s’identifient.
Ce principe de proximité qui l’emporte dans la définition des appartenances est lié, bien sûr, au principe électif organisant les relations sociales entre pairs. Choisir revient le plus souvent à privilégier ce qui est proche, ce qui est semblable, à préférer le concret à l’abstrait, le relationnel au catégoriel. Être jeune aujourd’hui, c’est mettre au centre l’espace concret d’appartenance, les réseaux d’intimité au détriment des définitions plus larges, plus abstraites et plus lâches qui sont le support d’une identité collective allant au-delà des frontières de classe d’âge. â–
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C. Belot, “Du local au mondial : les espaces d’appartenance des jeunes Européens”, Les jeunes Européens et leurs valeurs. Europe occidentale, Europe centrale et orientale, Galland, Roudet (dir.), La Découverte, coll. “Recherches”, 2005, p. 177-203.
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P. Bréchon (dir.), Les valeurs des Français, Armand Colin, 2003.
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F. Dubet, D. Martuccelli, À l’école. Sociologie de l’expérience scolaire, Paris, Éditions du Seuil, 1996.
·
O. Galland, “Jeunes : les stigmatisations de l’apparence”, Économie et statistique, 2006.
·
O. Galland, Y. Lemel, “Les valeurs des Européens : entre tradition et modernité”, Revue française de sociologie, 2006.
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H. Kebabza, D. Welzer-Lang, Jeunes filles et garçons des quartiers. Une approche des injonctions de genre, rapport pour la délégation interministérielle à la Ville, équipe Simone Sagesse, Université Toulouse-Le Mirail, 2003.
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D. Pasquier, Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité. Éditions Autrement, 2005.
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A. Percheron, “Peut-on encore parler d’héritage politique en 1989 ?”, in Idéologies, partis politiques et groupes sociaux, Études réunies par Yves Mény pour Georges Lavau, Presses de Sciences-po, 1989.
·
N. B. Ryder, “The Cohort in the Study of Social Change”, American Sociological Review, vol. 30, n° 6, 1965, p. 843-861.
·
T. Sauvadet, “Causes et conséquences de la recherche de « capital guerrier » chez les jeunes de la cité”, Déviance et société, vol. 29, n° 2, 2005, p. 113-126.
[1]
Le programme
European Values Survey a été lancé à la fin des années soixante-dix par un groupe de chercheurs belges et hollandais. Il visait à mesurer de façon régulière l’évolution des valeurs des Européens au moyen d’enquêtes par sondage auprès d’échantillons représentatifs des pays participants. La France a été intégrée au dispositif dès la première vague réalisée en 1981. Deux autres vagues ont suivi, en 1990 et 1999. Pour les résultats français, voir Bréchon, 2003.
[2]
Plusieurs études monographiques montrent ces tensions entre jeunes dans les cités (Horia Kebabsza, Daniel Welzer-Lang, 2003 ; Sauvadet, 2005). Mais elles se manifestent aussi dans le cadre scolaire ordinaire, comme en témoignent les stigmatisations ressenties par les jeunes (Galland, 2006, à paraître).
[3]
La question posée était la suivante :
“Parmi les unités géographiques suivantes, à laquelle avez-vous le sentiment d’appartenir avant tout ?” Les réponses proposées étaient les suivantes : la ville, la localité, le canton où vous habitez ; la région, la province, le département ; le pays tout entier ; l’Europe ; le monde.